CHAPITRE VIII
Servet passadouze ans à Vienne, dans des conditions, semble-t-il, de bonheur parfait, exerçant un métier qu'il aimait, puisqu'il lui permettait de soulager les pauvres, honoré, fêté partout et par tous. Il n'aurait tenu qu'à lui d'être pleinement satisfait et il aurait pu s'appliquer le mot de l'épicurien Horace : Hoc erat in votis. Mais il est des individualités qui ne sauraient vivre dans le repos. Le dieu ou le démon intérieur, l'amour dô la vérité, la passion de connaître, le devoir d'enseigner les tourmentent, les obligent à une incessante et périlleuse activité. Vitam impendere vero. Il faut qu'ils aillent plus haut, toujours plus haut, fût-ce sur le sommet où le bûcher les attend.
Pendant la première année de son séjour à Vienne, l'ardent et généreux Espagnol occupa les loisirs que lui laissait son métier de médecin, à revoir et à publier une édition nouvelle de la Bible latine du docteur Sanctis Pagnini, qui parut à Lyon en 1542 (1). Il enrichit cette
(1) Biblia Sacra ex Sanctis Pagnini translatione^ sed et ad
Bible de notes et commentaires qui révèlent un érudit de premier ordre, un critique d'une extraordinaire gagacité, un théologien hardi et profond. Le nouveau commentateur de la Bible fait justice de l'erreur, alors presque universelle, qui veut que les prophéties dites messianiques s'appliquent, non au peuple hébreu, mais à la personne de Jésus-Christ. Longtemps avant les décisions exégétiques acceptées aujourd'hui comme définitives par quiconque est au courant des études bibliques, Servet atteste que le célèbre chapitre un d'Isaïe sur « l'homme de douleur, blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités, )> ne doit pas être, « quant à Thistoire et à la lettre », appliqué à Jésus, mais à Israi-l persécuté et souffrant. A ses yeux les prétendues prophéties messianiques ne sont que le symbolique récit de réalités historiques. Cette simple observation bouleverse toute la science exégétique du moyen âge et de la Réforme à ses débuts. L'œuvre de Servet est tout illuminée de géniales intuitions, découvrant des horizons inconnus et immenses, qu'il s'agisse d'histoire, de géographie, de théologie, de science médicale. Malheureusement ces clartés s'éteignent vite et disparaissent dans les nuages d'un style confus. Ce sont des éclairs, ce n'est pas le plein jour.
Ainsi h peine Servet a-t-il fait cette remarque que Scherer, Renan, et Colani, reproduiront, et qui est de haute portée : « Les prophètes, selon la lettre, suivaient leur propre histoire qui pouvait préfigurer les enseignements à venir » , qu'il se hâte d'ajouter ces paroles — naïve illusion de croyant du seizième siècle : « Ces récits des prophètes renfermaient les mystères du Clirist. Féconde est la puissance de l'Écriture ! Sous
llebraicœ lingufB amussim ita rccognita et scholiis iliustrata, ut plnno nova editio videri possit.- Lugduni apiid Hugoneni a Porta, 1542, in-fol. Casp. Treschsel.
rancienneté de la lettre qui tue est la nouveauté de l'esprit qui vivifie. »
Le christianisme de Servet n'est pas figé en quelques dogmes; ce n'est ni une cellule où on s'enferme pour prier, ni une forteresse du haut de laquelle on menace et on outrage les gens qui veulent passer outre. C'est un devenir permanent. Servet invoque à l'appui de ses doctrines l'histoire changeante, l'indépendance mobile de la raison ; il n'admet pas, par exemple, le baptême des petits enfants, d'abord pour des motifs « scripturaires », ensuite parce que la foi éclairée, la connaissance doivent précéder l'admission dans l'Église et seules peuvent la justifier et la rendre légitime. On n'est pas chrétien par « élection » mais par libre choix humain. Calvin, qui pensait autrement, n'était sur bien des points qu'ur demi-catholique, tandis que sur d'autres il était, avec frénésie, un anti-catholique ; l'amour de Dieu se confondait dans son intellect avec la haine « du papisme », e la haine du papisme trahissait son ambition d'être luimême pape. Servet s'inspirantdu libre examen était, — sans sortir du cercle étroit de la Réforme Biblique, — plus réellement protestant. Calvin avait donné poui limites à V Institution chrétienne les étroitesses d( sa dialectique, les orgueilleuses et les colériques ins pirations de son âme aigre et sombre. Servet laissait 1î porte librement ouverte aux controverses religieuses en maintenant toujours la Bible comme suprême auto rite, — mais autorité honoraire.
Grâce à cet esprit de tolérance, à cette largeur de rai son, il est devenu le fondateur de l'école chrétienne qu s'appelle le socinianisme, du nom de l'un desesadeptes Lélio Socin, sorte d'Améric Vespuce d'un monde d piété dont Servet a été le Christophe Colomb. Car i semble prouvé aujourd'hui que les écrits de l'Espagne avaient été lus, en Italie, avec une curiosité sympa
MICHEL SERVET A VIENNE Gl
thique et avaient exercé sur de nobles intelligences une action qui demeura féconde, qui s'est exercée, et s'exerce encore sur le protestantisme du monde entier. Sous le nom d'unitarisme le Servétisme a-conquis l'Allemagne, la Hollande, l'Amérique religieuses en ce qu'elles ont de libéral et d'intelligent. Les rares penseurs originaux qu'on trouve aux États-Unis, observe M. Joseph Hornung, sont étrangers à toute secte ou appartiennent à l'Église unitaire (i).
On s'explique que le propagateur de l'antitrinitarisme, obsédé du désir de répandre la vérité, sans mêler à ce iésir aucune pensée de gloriole personnelle, soit entré Bn correspondance avec Calvin, alors pontife protestant i Genève. Il fut encouragé, peut-être poussé à ce commerce de lettres, par le libraire Jehan Frellon, corres- 30ndant et ami de Calvin. Ce fut sous le couvert de ce F'rellon que la correspondance s'engagea.
Les lettres de Servetau théologien de Genève portent iur des sujets dogmatiques : la déité de Jésus-Christ, a Régénération, le baptême des petits enfants, la Trilité. Le docteur espagnol les a annexées lui-même à >on grand ouvrage sur la Restitution du christianisme. îlles sont au nombre de trente, et portent cette susîription : A Jehan Calvin, prédicateur genevois.
Le ton en est sérieux, quelquefois hautain : « Je t'ai souvent averti, dit l'Espagnol au Picard, que tu faisais ausse route en admettant la monstrueuse distinction les trois essences divines. » Et encore : « Le Seigneur e donnera de recevoir l'intelligence exacte des choses, !t tu seras conduit par l'esprit de vérité, la grâce de iésus-Christ et de Dieu le Père ! Amen 1 » Calvin répondit à Servet avec impatience et arroance. Le i" septembre 1548 il écrivit à Viret :
(i) Genève cl le sé/jaralisnie, par J. Hornung, p. 21.
« Je pense que tu as lu ce que j'avais répondu à Servet. Jen'ai pas voulu lutter plus longtemps avec l'opiniâtreté de cet hérétique. » Sur le même sujet il dira plus tard : « ... Je n'ai pas fait plus d'attention aux paroles de cet individu qu'au braiment d'un âne. »
Servet ayant; dans un autre moment, renvoyé à Calvin un exemplaire de V Institution chrétienne sur lequel il avait souligné des erreurs et des fautes et noté, en marge, des inexactitudes et des vices de dialectique, le colérique et orgueilleux Picard entre en fureur : « Servet, affirmait-il, se jette sur tous mes livres, les criblant de remarques injurieuses, comme un chien qui eût mordu et rongé quelque pierre. Je n'en parle point par colère ni dépit (!) car, pour dire ce qui en est, c'était plutôt matière de risée quant à moi, pour ce qu'il n'y avait nulle gravité d'homme de lettres, mais plutôt il babillait en harengère. » Harengère ! Braiment d'âne! Était-ce à l'école de Jésus-Christ ou à la cour de la duchesse de Ferrare que l'ancien titulaire « de 1 chapelle de la gésine de la Vierge » avait appris c< beau langage?
La fureur de Calvin augmenta, lorsque l'Espagnol, dans sa confiante naïveté, lui eut fait parvenir un extrait du grand ouvrage qu'il préparait sur La Restitution di Christianisme.
Une épître de Calvin à Jehan Frellon fait voir ju^ qu'où allait l'impatience irritée du correspondant d< Servet :
«A Sire Jehan Frellon^ marchand libraire ^ demeurant à Lyon en la rue Mercière, enseigne de VÉcu de Coulofjne.
« Seigneur Jehan, pour ce que vos lettres dernières furent apportées sur mon partement, je n'eus pas loi-
sir de faire response à ce qui étoit enclos dedans. Depuis mon retour, au premier loisir que j'ay eu, j'ay bien voulu satisfaire à vostre désir, non pas que J'ay grand espoir de profiter guères envers un tel homme (Michel Servet), selon que je le vois disposé ; mais afin d'essayer encore s'y y aura quelque moyen de le réduire, qui sera, quand Dieu aura si bien besoigné en luy, qu'il devienne tout aultre. Pour ce qu'il m'avoit escrit, d un esperit tant superbe, je luy ai bien voulu rabattre un petit de son orgueil, parlant à luy plus durement que ma coustume se porte (!), mais je ne l'ay pu faire aultrement. Car je vous asseûre qu'il n'y a leçon qui luy soit plus nécessaire que d'apprendre humilité, ce qui lui viendra de l'esperit de Dieu, non d'ailleurs. Mais nous y devons aussi tenir la main. Si Dieu nous faict cette grâce à luy et à nous, que la présente responce luy profite, j'auray de quoy me réjouir. S'il poursuit d'un tel style comme il faict maintenant, vous perdrez temps à me plus solliciter à travailler envers luy, car j'ai d'aultres affaires qui me pressent de plus près. Et ferois conscience dem'y plus occuper, nedoubtant pas que ce ne fut un Sathan pour me distraire des aultres lectures plus utiles. Et pourtant je vous prye de vous contenter de ce que j'en ay fait, si vous n'y voyez meilleur ordre.
« Sur quoy, après m'estre de bon cœur recommandé à vous, je prye nostre bon Dieu vous avoir en sa garde. Ce 13 de février 1546.
« Vostre serviteur et entier amy,
« Charles d'EsPEviLLE. »
<« Charles d'Espeville » était un des nombreux pseudonymes dont usait Calvin dans sa correspondance.
Le jour même où, dans sa lettre au libraire Frellon, il qualifiait Servet de « Sathan ». le ministre de FÉvangile Calvin envoyait à Farel, ministre de l'Évangile lui aussi, la lettre oii se rencontre ce passage : « Servet m'a écrit dernièrement et a joint à ses lettres un énorme volume de ses rêveries, en m'avertissant, avec une arrogance fabuleuse, que j'y verrai des choses étonnantes et inouïes. 11 m'ofire de venir ici, si cela me plaît... Mais je ne peux pas engager ma parole, car s'il vient, je ne souffrirai pas, pour peu que j'aie crédit dans cette cité, qu'iL en sorte vivant (1). » Dans la même armée, écrivant au pasteur Viret, il avait, dans des termes presque semblables, tracé les mêmes menaces.
Ces lettres, que devait plus tard contresigner le bourreau, sont une réponse à l'envoi d'un livre de piété chrétienne, à une demande d'examen fraternel faite par un hérétique à un autre hérétique !
Servet agissait de cettesorte par ardeur de controversiste désintéressé, non par désir de prendre dans la nouvelle Église une situation officielle et payée. Nul ne fut plus étranger que lui aux préoccupations d'argent, à l'ambition des fonctions publiques. Médecin de son état, savant grâce à sa volonté, penseur de par sa conscience, il se contentait d'être, dans le monde religieux, un isolé hardi, un courageux indépendant.
La gloire personnelle lui était si indifférente, il cherchait si peu le profit humain, qu'il se préparait à publier, sans y mettre son nom, le livre où se trouve indiquée une des plus grandes découvertes de la science humaine.
En écrivant à Calvin, — - en toute intimité, — il
[i) « Servetus nuper ad me scripsit, ac litteris adjunxit longum volumen sùorum deliriorum... Si mihi placeat, hue se veniurum recipit. Sed nolo fidem. meam interponere, nam si venerit, 7nodo valeat mea authoritas, vivum exire nonpatiar, » 13 février 1346.
MICHEL SERVET A VIENNE by
accomplissait son devoir de prosélyte de la vérité, cherchant k s'instruire et à instruire autrui. Se croyant autorisé par son savoir, son désintéressement, sa passion pour le triomphe de TÉvangile, à traiter d'égal à égal avec les hommes qui prétendaient réformer la religion et faisaient parade d'humilité, il prit dans ses lettres le ton qui convenait à sa situation personnelle, à son insoupçonnable indépendance, à sa haute sincérité. L'orgueil du théologien picard tenant pour arrogance ce qui était de la dignité, la correspondance tourna vite à l'aigreur, à la colère, et chez Calvin, à la férocité. Ce qui n'était qu'inoffensive irritation de controverstiste chez le médecin établi à Vienne, sans influence et sans pouvoir, fut chez le dominateur genevois grief personnel et préméditation de meurtre.
Servet, ayant eu connaissance de la lettre de Calvin à Frellon, écrivit à l'idole des trinitaires : « Puisque tu crains que je sois pour toi un Satan, je m'arrête. Renvoie-moi donc mes manuscrits et porte-toi bien. Si tu crois véritablement que le pape est l'antéchrist, tu croiras aussi que la Trinité et le baptême des enfants, qui font partie de la doctrine du pape, sont la doctrine des démons. De nouveau, adieu. »
Rebuté par le Picard, l'Espagnol s'adressa à d'autres pasteurs, à Abel Poupin, à Viret. Il leur dénonça comme anti-évangéliques les doctrines trinitaires, la croyance au salut par la foi sans les œuvres : « A la place de Dieu, mandait-il, vous avez un Cerbère à trois têtes, à la place de la vraie foi, des songes décevants et vous dites que les bonnes œuvres ne sont que des ombres sans consistance. Malheur à vous! Malheur à moi aussi, ajoutait-il, car « je sais que je dois mourir pour la cause de la vérité. Cette pensée n'abat point mon courage. Disciple, je vais sur les traces de mon Maître, o
Servet n'avait que trop de motifs de pressentir que sa vie se terminerait tragiquement. Il apercevait, dans l'ombre de sa destinée, la haine de Calvin. Celui-ci ne rougissait pas de faire pénétrer son ressentiment jusque dans des commentaires sur la Bible : « Il y a, disait-il, dans ses remarques sur saint Jean, un méchant garnement plein d'orgueil, Espagnol de nation, nommé Servet, lequel a forgé que cette parole éternelle (le Logos) a lors seulement commencé d'être quand elle s'est manifestée en la création du monde. L'Évangile enseigne bien aultrement. Or je sais, ce chien de Servet aboyé de contraire, »
Ce langage d'insulte, succédant au projet de faire mettre à mort Servet, au cas où le sort le placerait sous la domination calviniste, témoigne de la persistance d'une rancune personnelle qui cherche à se satisfaire dans les outrages, avant l'heure où le meurtre sera possible.
Aussi ne doit-on pas s'étonner qu'un admirateur de Calvin, Albert Rillet, relatant avec exactitude les délits invoqués contre l'hérétique espagnol dans le procès qui devait aboutir au bûcher de Champel, ait reconnu qu'aux accusations théologiques, Calvin avait fait ajouter « des griefs personnels », — les griefs de son amour-propre exaspéré.
Quant à la préméditation du meurtre, il faudrait être d'une absolue mauvaise foi pour nier qu'elle n'éclate dans les lettres où sept ans avant l'arrestation de Servet à Genève, Calvin affirmait sa volonté de faire périr « le méchant garnement », « l'Espagnol plein d'orgueil », « l'Aboyeur »,« le Sathan qui avait osé manquer d'humilité » en lui écrivant, à lui, Calvin, et qui avait commis le crime de lèse-divinité, en notant dans un exemplaire de V Institution chrétienne des erreu de faits et de logique.
Pendant que Calvin entretenait ses frères en « Christ », de ses pensées et de son vouloir de persécution, Michel Servet travaillait à doter la science et à enrichirThumanité d'utiles et fécondes découvertes.