‹ Michel Servet et CalvinChapitre 14 sur 49 · MIGUEL SERVET MÉDECIN A CHARLIEU · texte numérisé non relu

MIGUEL SERVET MÉDECIN A CHARLIEU

Nous connaissons mal et fort incomplètement certaines parties de la vie de Michel Servet. A quelle 'poque commencèrent ses relations avec Calvin? Est-il exact qu'un rendez-vous ayant été pris où devaient se rencontrer, pour un débat théologique, l'auteur du livre sur les « Erreurs de la Trinité » et le futur auteur de « L'Institution chrétienne», Servet, après réflexions, ait refusé d'aller à ce rendez-vous? Cette pusillanimité serait bien peu dans le caractère de l'ardent Espagnol. Ce que nous connaissons de moins imprécis à ce sujet nous est donné par Calvin lui-même.

Dans la visite qu'il fit à sa victime, la veille du jour où elle allait être brûlée, le réformateur triomphant s'adressa à Servet, prisonnier depuis plusieurs semaines, malade, exténué par les mauvais traitements, et lui dit :

— « Je proteste que je n'ai jamais poursuivi contre toi, aucune injure particulière. Tu dois te ramentevoir qu'il Y A PLUS HE SEIZE ANS, étant à Paris, je ne me suis épargné (?) de te gagner à Notre-Seigneur, et si tu

t'étais accordé à la raison je me fusse employé à te réconcilier avec tous les bons serviteurs de Dieu. Tu as fui alors la lutte et je n'ai laissé pourtant à t'exhorter par lettres, mais tout a été inutile. Tu as jeté contre moi je ne sais quelle rage plutôt que colère. Du reste je laisse là (1) ce qui concerne ma personne. Pense plutôt à crier merci à Dieu que tu as blasphémé en voulant effacer les trois personnes qui sont en son essence. Demande pardon au Fils de Dieu que tu as défiguré et renié pour Sauveur. »

D'après ce propos, fort suspect, tenu par Calvin au mois d'octobre 1553, ce serait en 1536 ou 1537 que l'Espagnol et le Picard se seraient connus à Paris. Théodore de Bèze indique une autre date, celle de 1534. « Tant y a, dit-il, que Michel Servet, dès lors commençant à semer ses erreurs, Calvin ne refusa point de conférer avec lui pour essayer de le réduire, ou bien pour le convaincre et rédarguer par la parole de Dieu. Pour ce fait fut accordé qu'ils se trouveraient tous deux, à heure nommée, en certaine maison, à la rue Saint- Antoine : ce que Calvin fit, combien qu'il y eut de danger pour sa personne (?) mais le dit Servet ne comparut quoiqu'on l'attendît longtemps » (2).

Une dispute théologique, dont Calvin aurait gardé l'arrogant souvenir et le dévot ressentiment, se seraitelle élevée entre eux avant ce rendez-vous manqué? Aurait-elle été l'occasion d'un envoi de lettres, restées inédites, et qui n'avaient pas réussi à faire de Michel Servet un disciple dutrinitaire picard? On l'a prétendu

(1) 11 ce laisse là » après qu'il s'est glorifié et qu'il a outragé la victime que le bourreau attendait à la porte. D'Artigny relève ce passage et regrette ironiquement que Calvin n'ait pas fait connaître l'impression que sa jactance si déplacée avait dû faire sur Servet.

(2) Théodore de Bèze : Vie de Calvin, p. 18, et JUsloire des Eglises réformées^ p, li.

MICHEL SERVET MKDECTX A CIIARLIEU .53

mais on n'a fourni aucune preuve sérieuse de cette allégation. Il faut, au surplus, noter la différence des dates indiquées par Calvin et de Bèze et y insister.

La différence entre la date donnée par Calvin et la date indiquée par Théodore de Bèze a une double importance. Si la prétendue rencontre avait dû avoir lieu en 1534, elle aurait mis en face un Espagnol connu par des attaques contre l'Église et contre le dogme de la Trinité, et un Français qui, en 1527, à l'âge de dixhuit ans, avait obtenu la cure de Saint-Martin-de-Marteviile au diocèse de Noyon, qui, en 1529, devenu curé de Pont-l'Evôque, avait prêché dans cette église, qui le 4 mai i534 était encore en possession de bénéfices ecclésiastiques et n'avait publié jusque-là qu'une œuvre de pure rhétorique, une traduction du traité de la clémence de Sénèque (1532).

Il est difficile de comprendre, dès lors, que le danger d'une rencontre fût pour un autre que pour Servet. Il est peut-être de convenance d'étaler son courage devant un prisonnier qu'on a fait deux fois condamner à mort, mais encore faudrait-il que ce courage fût bien prouvé et éclatant.

La date de 1534 est-elle fausse? De Bèze se trompet-il? Est-ce, comme le déclare Calvin, en 1536 que fut pris le rendez-vous? Mais en 1536 Calvin était à Strasbourg et à Belle ; il ne rentra en France que dans l'été de 1536, après son séjour à la cour de Ferrare, et il se rendit à Noyon pour « mettre ordre à ses affaires ». On le trouve en Suisse dans la seconde quinzaine de juillet. De plus, si la date de 1536 est la vraie, Calvin se serait vanté et aurait menti en disant qu'il s'exposait à des dangers, puisque par un édit daté de Lyon, du 31 mai 1536, François P"" pardonnait « à tous hérétiques, même aux sacramentaires et relaps, pourvu qu'ils vinssent abjurer dedans six mois ».

Quelques années après cet épisode demeuré obscur. Servet était venu s'établir comme médecin àCharlieu, petite ville des environs de Roanne, Cette localité était la résidence d'une famille Rivoire, « une des premières et des plus considérables du pays». Le chef de cette famille, médecin distingué, accueillit fraternellement Servet dont il appréciait le mérite. Les Rivoire étaient en relation avec Pierre Paulmier, l'un des admirateurs du docteur espagnol. Villeneuve passa un peu plus de deux ans (1539 et 1540) au milieu de cette famille accueillante (1).

Dans une intention malicieuse quelques biographes de Servet ont imprimé qu'il avait habité chez « la Rivoire ». Ce féminin et ce singulier donnèrent plus tard lieu à des suppositions dénigrantes que le changement — exigé par la vérité, — de la syllabe « la » en la syllabe a les » fait disparaître. Il suffit d'une voyelle pour nuire au bon renom historique d'un homme irréprochable.

Servet avait-il droit au titre de docteur? A Genève, alors qu'il était en prison et qu'on s'ingéniait à le discréditer et à rhumilier, le procureur Claude Rigot lui demanda « sous quels médecins il avait été fait docteur et en quel lieu, et qu'il eût à produire les lettres faisant foi. » A cette demande, au moins singulière, car l'accusateur n'ignorait pas que tous les papiers du prisonnier avaient été saisis à Vienne, Servet fit la réponse que voici : « J'ai étudié sous Jacques Sylvius, Guilerius Audernachus, Fernel et possède leurs signatures demeurées à Vienne avec mes lettres. »

L'existence de Servet à Charlieu fut celle d'un médecin très aimé de la population, qui rencontrait en lui

(1) Le Savant Michel Servet, victime de tous les fanalismes, par E.-J. Savigné. Vienne, Henri Martin, imprimeur-éditeur, 1907.

un ami dévoué aux malades, un débonnaire actif et désintéressé. Sa popularité lui suscita des envieux. Un de ses confrères en Tart de guérir voulut le foire assassiner. Servet dans un des interrogatoires qu'il eut à subir à Genève s'est expliqué sur cet incident.

Calvin, dit Albert Rilliet,dans son livre sur le procès de Michel Servet, « voulait faire de l'accusé un querelleur et, coûte que coûte, un débauché, afin de trouver dans son manque de chasteté le motif qui « l'a mù et incité à traiter tant avant des choses principales et fondements de la religion chrétienne ». Dans ce but il lui fit poser cette question :

— « A-t-il jamais été accusé de crimes ou autre forfait, et constitué prisonnier ailleurs qu'à Vienne et ne s'est-il point trouvé en des noises et batteries où il ait blessé autrui ou ait été blessé lui-même? »

A quoi Servet répondit :

— « Qu'en la ville de Charlieu, allant de nuit vers un malade, il fut, par l'envie d'un autre médecin de ladite ville, aggressé par certains parents et favoris dudit médecin, et là fut blessé et blessa aussi l'un des autres, pour laquelle chose demeura deux ou trois jours aux arrêts. Mais, hormis cela, ne fut oncques ni accusé, ni prisonnier, jusque dernièrement à Vienne. »

Ce petit drame est tout ce qu'il y aurait à noter sur ie séjour de Servet à Charlieu, si, à propos de son habitation dans cette localité, Calvin et ceux quil inspirait, n'avaient, dans une intention diffamatoire, habituelle aux gens d'Kglise, et qui fait partie de leurs moyens de polémique, essayé de mettre en suspicion les mœurs de l'antitrinitaire.

— « Etant à Charlieu, lui demande le procureur général de Genève, n'avez-vous pas tenu propos de vous marier à une fille dudit lieu?

— « Que ouy, réplique Servet, mais ne le voulus point faire, voyant l'état de ma santé. »

L'interrogatoire se poursuit :

— « N'avez-vcus point paillarde audict Charlieu ou ailleurs ?

— « Que non.

— « Quand on vous parlait mariage, ne disiez-vous pas qu'il se trouvait assôz de femmes sans se marier ?

— « Je n'ai point souvenance d'avoir dit cela, ou l'ai pu dire en gausserie pour donner à entendre n'être point impotent, car je n'avais que faire de le laisser savoir. »

On insiste. La calomnie ne lâche pas facilement sa proie. On lui pose pour la plus grande gloire du dogme de la Trinité cette extraordinaire question :

— a Comment, vu son âge, il s'est pu tant longuement contenir de se marier? » Et on affirme « qu'il se trouvera qu'il a mené vie dissolue et qu'il n'a eu cure de vivre chastement et en vrai chrétien », et que ses doctrines impies ont été le résultat de son libertinage.

Le malheureux Servet est obligé alors à cet aveu :

— « Je ne me sentais pas potent, vu que je suis coupé d'un côté et de l'aultre rompu.

— « En quel âge avez-vous été coupé d'un costé et rompu de l'aultre ?

— « Vers l'âge de cinq ans. Toujours pendant toute ma vie, loin de n'avoir eu « ni zèle ni cure de vivre chastement », j*ai été « studieux de la sainte Ecriture, ayant zèle de vérité ».

Ces mots étaient l'exactitude même. A Charlieu, ainsi que plus tard à Vienne, Servet vécut chéri des pauvres, estimé des gens honnêtes, placé au-dessus de tout soupçon injurieux. Certes, son esprit d'une extrême mobilité, sa curiosité toujours inquiète, sa facilité à courir le monde et à changer de profession, étudiant en

droit à Toulouse, réformateur en Allemagne, géographe à Lyon, docteur en médecine, professeur de mathématiques, astrologue à Paris, médecin à Charlieu, pouvaient le faire regarder comme un personnage singulier, et peut-être même extravagant. Mais sa mobilité ne faisait qu'accroître sa science sans mettre en péril sa conscience. Il était impossible de le connaître sans Testimer et l'honorer. C'est ce que fit Pierre Paulmier, son ancien auditeur, devenu archevêque de Vienne, où il cherchait à attirer les savants. Ayant rencontré à Lyon son ancien maître, il l'attacha à sa personne en qualité de médecin, l'emmena avec lui et le logea dans une maison attenante à son palais épiscopal (1541).

Pierre Paulmier, très savant géographe lui-même, encouragea Servet à faire paraître une seconde édition, considérablement amendée, de la géographie de Ptolémée ; elle fut publiée à Lyon en un grand in-folio et dédiée à l'archevêque. Déjà, en 1538, Paulmier avait engagé Servet, « maître es arts )> de Paris, à faire les conférences géographico-astrologiques (1) auxquelles il prit part en qualité d'auditeur assidu et qui eurent un si profond retentissement.

Servet quitta Charlieu et se rendit à Vienne sous la protection d'un archevêque qui, par amitié pour sa personne ou volontaire oubli de son passé théologique, le logeait dans son palais épiscopal.

Dans ces conditions, comment Michel de Villeneuve, médecin et géographe, aurait-il pu avoir des craintes sur le sort de Michel Servet antitrinitaire?

(1) Apologetica Disceptntio pro astrologia, 1528. Cet opuscule qu'on croyait perdu et que môme Mosheim soupçonnait n avoir jamais existé, porte le nom de son auteur. Michel de Villeneuve, et ne compte que 16 pages non numérotées. 11 est d'un haut intérêt. M. Tollin l'a puhlié en 1880.

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