CHAPITRE X
Avant de se décider à faire paraître, sans nom d'au- !ur, La Restitution du Christianisme, Servet s'était enuis de l'opinion de Calvin, d'Abel Poupin, pasteur à enève, du réformateur Viret. 11 remania son ouvrage Bndant six ans et ne le publia clandestinement, à ienne, en 1553, qu'après avoir pris toutes les précauons pour que personne, en France, n'en put soup- )nner l'auteur, ni l'imprimeur. Une publication semlable, en effet, entraînait, en pays d'inquisition, des angers de mort. La dénoncer, c'était se rendre couable de provocation à l'assassinat légal.
Mais qui donc pourrait commettre un crime pareil? e livre ne portait ni nom d'imprimerie, ni indication e localité. Servet ne parla de cette œuvre à personne, t le libraire Balthazar Arnollet qui s'était risqué à ublier le livre avait eu la même discrétion.
OEuvre de foi religieuse et de libre examen, le volume ortait ce titre oîi s'affirme la naïveté confiante du iirétien espagnol : Christianismi Restitutio. Totius ec- \esiae apostolicae est ad sua limina vocatio, in integtum
festituta cognitione Dei, fidei Chrisii, justificationis nostrae^ regenerationis baptismi et cœnae Domini manducationis. Restituto denique nobis regno cœlesti, Babijlonis impiae captiviiate soluta et ayilichristo cum suis penitus destructo,
« Restauration du christianisme, c'est-à-dire retour de toute TÉglise apostolique à ses origines par le rétablissement de la connaissance de Dieu, de la foi chrétienne, de notre justification, de la régénération du baptême, de la manducation de la Cène du Seigneur, le règne de Dieu étant réédifié, le joug de l'impie Babylone brisé et l'antéchrist, avec tous les siens, anéanti de fond en comble (1) ! »
(1) Le volume a 734 pages in-S", sans nom d'auteur, ni lieu dlimpression.
Cet ouvrage, qui fit condamner Servet au bûcher, avait, cependant, à la dernière page les initiales du nom de l'auteur avec
la date au-dessous ' ' '. Il fut imprimé à Vienne, en Dau-ï^
phiné, par Balthazar Arnollet; mais la presse fonctionna clai destinement dans une maison séparée de l'établissement public^ du 29 septembre 1552 au 3 janvier 1553. Il fut tiré à mille exemi' plaires, dont il ne reste que trois : l'un, à la bibliothèque natidi nale de Paris, qui a dû servir à Germain GoUadon, de Genève' avocat de Nicolas de la Fontaine, lequel s'était porté partie contn le docteur espagnol; les passages incriminés sont soulignés, peut-être par Calvin. Le second exemplaire se trouve à la biblio* thèque impériale de Vienne, en Autriche. Le troisième a été d couvert récemment par le professeur Turner; il est à la biblio thèque de l'Université d'Edimbourg. Le titre et les seize pre] mières pages manquent (voyez VAthenssum du 27 avril 187; p. 541, n» 2635). Le reste de l'édition fut détruit ou brûlé par ordre du tribunal inquisitorial de Vienne et des magistrats de Genève. — Lue contrefaçon exacte de l'édition originale, lign par ligne, mot par mot, a été publiée à Nuremberg, en 1791, pi les soins de Christ. Gottlieb von Murr : elle n'a été tirée qu un très petit nombre d'exemplaires.
L'exemplaire de la bibliothèque nationale n'est nullemen l'exemplaire qui fut placé sur le bûcher avec Servet. Les préten dues traces de brûlure qu'on y a signalées, sont tout simplemeni des traces de moisissure. La légende du volume arraché au fèi]
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LA RESTITUTION DU CHRISTIANISME /y
Servet parlait de Dieu d'abord et saluait en lui un infini indivisible, incréé, embrassant toutes choses et les dépassant.
La raison ne saurait l'expliquer, tout en étant dans l'obligation de l'admettre. La création, d'après le philosophe médecin, est sa substance, — substance illimitée, océan sans bornes, d'où sortent des idées créatrices, rayonnements de la Divinité. La lumière émanée de Dieu « est plus qu'un fluide, plus qu'une force; elle est le principe formel des choses, douée d'une vertu propre qu'elle communique à la matière inerte ; bien plus la matière n'est que le produit de la lumière condensée. » C'est la lumière qui met l'infini en rapport avec le fini, le divin avec l'humain.
Dieu au sommet et partout, puis les idées, puis les êtres; ces trois réalités sont en marche vers l'unité universelle.
L'homme est un univers, un microcosme que pénètre l'esprit divin. Cetesprit agit sur lui par émanation divine. La plus complète, la plus parfaite de ces projections de l'infini, c'est Jésus, véritable parole de Dieu, passé du rang d'hypostase métaphysique au rùle de divinité sur la terre. Ses pensées sont de Dieu et de Dieu sont ses actes. « Jusqu'à présent, dit Servet, quand on s'est occupé du Christ, on le prend au premier jour de la création du monde ; je commence mon étude, moi, piar l'homme Jésus, qui a été frappé de verges et outragé sous Ponce-Pilate. Christ est Dieu, non par nature, mais par grâce et par privilège. Le Père l'a sanctifié, le Père l'a oint et glorifié. »
Servet insiste sur l'idée de Dieu s'objectivant en un être terrestre, se mettant ainsi à la portée de notre vue
parait avoir été imaginée par Michelet. Co qui est probable, c'est que Servet avait réussi à envoyer à quelques-uns de ses amis, el avant tous à ses amis d'Italie, des exemplaires de son livre.
et de nos sens, afin qu'en imitant cette objectivité divine nous devenions semblables à elle, ayant, par son influence, acquis, à notre tour, la divinité morale.
Le Christ est donc venu sur la terre pour vaincre le mal; nous devons nous unira lui, non seulement par la foi en Dieu qu'il représente et qu'il est lui-même, mais aussi, comme il nous l'enseigne, par les aumônes, les jeûnes, les prières, ces moyens « de nous amasser des trésors dans le ciel ». Sans ces œuvres que serait la foi? Une cymbale retentissante.
Qu'on n'allègue point que, Dieu nous prédestinant, nous avons à nous inquiéter seulement de la pureté de nos croyances, puisque les actes en découleront. Il n'y a nulle prédestination en Dieu, puisque le passé, le présent, Tavenir coexistent en même temps devant lui, et, quant à nous, ce sont nos actes qui nous déterminent et c'est notre liberté, qui, dans une mesure, fait notre prédestination. Cette négation de la foi purement intellectuelle, comme la réclamait Calvin, a été amplifiée et fortifiée par le pasteur et docteur américain Herron qui n'a pas hésité à écrire : « La théorie suivant laquelle Dieu accepte la foi au lieu et place de la sainteté est une idée plus fausse, plus contraire aux enseignements de F Ecriture sainte, et plus immorale que toutes les superstitions catholiques du moyen âge. »
Servet mêle à ses considérations philosophiques des rêveries sur la fin du monde et la vie future, les anges et le diable.
Ces hallucinations se rencontrent partout au seizième siècle. (( En ce temps-là, raconte Bossuet, Luther publia le livre contre la messe privée où se trouve le fameux entretien qu'il avait eu autrefois avec l'ange des ténèbres, et où, forcé par ses raisons, il abolit comme impie, la messe qu'il avait dite durant tant d'années avec tant de dévotion, — s'il l'en faut croire. C'est une chose
LA RESTITUTION Y)V CHRISTIANISME Si
merveilleuse de voir combien sérieusement et vivement il décrit son réveil, comme en sursaut, au milieu de la nuit ; l'apparition manifeste du diable pour disputer contre lui; et la frayeur dont il « fut saisi, sa « sueur, son tremblement, et son horrible battement de « cœur dans cette dispute ; les pressants arguments du « démon qui ne laisse aucun repos à Tesprit; le son de « sa puissante voix ; ses manières de disputer accablantes, « où la question et la réponse se font sentir à la fois. Je « sentis alors, dit-il, comment il arrive si souvent qu'on « meure subitement vers le matin. C'est que le diable « peut tuer et étrangler les hommes ; et sans tout cela « les mettre si fort à l'étroit par ses disputes, qu il y a de u quoi en mourir, comme je l'ai plusieurs fois expéri- « mente. »
Ce qui était hallucination chez Luther, et, chez Servet, bizarrerie de thérapeute, fut chez « le grand Réformateur » venu de Picardie, crédulité poussée jusqu'aux extrêmes limites de l'absurde. Il s'imagina que le Diable, en personne était descendu sur la terre et s'était rendu aux alentours de Genève, afin de prendre, vivant, et d'emporter en Enfer un mécréant coupable d'avoir médit de lui, Calvin ! Il affirma ce « fait » en chaire et dénonça comme impies « les gens au front assez dur » pour « traiter de fable » un événement de cette sorte. C'est ainsi qu'il s'exprime dans une lettre à Viret. On en trouve le texte dans le premier volume de V Histoire de Calvin, par le pasteur Henry.
Quelque obscurité et quelque incohérence qui rognent dans plusieurs des pages de la Restitution, elles ne sauraient nous faire oublier la beauté générale, souvent superbe, de l'œuvre entière. La Rénovation du christianisme dépasse de beaucoup en sagesse, en grandeur morale, en tendresse religieuse le livre fameux de Calvin : L Institution chrétienne.
L'unitarisme de Servet est un progrès immense au point de vue évangélique sur le trinitarisme du docteur de Genève.
La Rénovation est également une œuvre de mysticisme religieux, d'adoration chrétienne, d'humanité généreuse et libérale tout à fait supérieure aux conceptions théologiques du seizième siècle. Dans son nouveau livre Servet s'exprime à propos de Jésus avec une édifiante poésie. A vingt ans de distance, il retrouve, pour parler de son « divin Maître », les ardeurs de piété, d'admiration et de gratitude qui avaient réchauffé sa pure jeunesse : « Le Fils de l'homme, écrit-il dans la Rénovation, le Christ vivant est le but de toute la Bible. Son ombre apparaissait déjà dans d'autres créatures, avant qu'il ne vînt parmi les hommes... Mais dès qu'il s'est montré, le corps, l'âme, la mort, l'enfer, toutes les sciences ont été absorbées dans sa vérité éternelle... En Christ seul est toute plénitude et notre salut tout entier.
« Pour le connaître, je rassemble toutes mes forces, je médite le jour et la nuit, implorant sa miséricorde et la révélation de sa vraie connaissance. Nous ne pouvons pas illuminer nous-mêmes notre cœur, car de même que la lumière de l'univers est condensée dans le soleil, et de là se répand pour mettre en fuite les ténèbres, ainsi cette lumière primitive et substantielle de ; Dieu est en Jésus et nous inonde de ses rayons. »
Le mysticisme n'a jamais fait entendre un plus magnifique langage d'adoration. Servet, plus chrétien que ses contemporains, a besoin, pour croire et pour aimer, de la seule présence de Jésus. Que lui importent les décisions des évêques, les croyances des églises, les * théologies des sectaires, « Christ, le Christ historique », est pour lui le seul évangile! Il est « le frère, le seigneur, l'ami, le consolateur ». Regarde, écrit-il, «regarde le Christ qui s'offre à toi afin que tu puisses l'aimer
et le suivre. Il t'a aimé si profondément que ça a été pour lui une joie d'aller à la mort. 0 bon Jésus, ce qui me fait surtout ^offrir le culte de ma tendresse, c'est que pour moi tu as voulu Ijoire la coupe d'amertume. »
Il y aurait encore à citer dans ce même livre vingt pages tout ensoleillées d'amour divin, toutes palpitantes de la folie de la croix. La Restitution du christianisme est une œuvre de profonde sincérité et de large et haute piété.
Ainsi en ont jugé les unitaires protestants, et, parmi les calvinistes, quelques-uns des critiques les plus disposés, cependant, à prendre parti pour le Réformateur de Genève.
« L'ouvrage de Servet, reconnaît Rillet de Candolle. renfermait toutes les idées théoriques et pratiques par lesquelles le médecin espagnol se proposait de remplacer les monstrueuses erreurs de l'Eglise romaine et les prétendues réformes des docteurs protestants; les unes et les autres étaient également opposées selon lui à l'esprit de l'Evangile et au christianisme primitif. C'était moins l'exposition d'une hérésie limitée qu'un plan complet de réforme ; si l'ouvrage avait pu se répandre, l'effet en aurait peut-être été grand, et le nom de Servet n'aurait pas réveillé seulement l'idée d'un antitrinitaire... Il avait voulu dans son ouvrage accomplir une œuvre sérieuse, et il était animé du plus profond respect, d'une foi sincère pour le christianisme tel qu'il le comprenait. La révélation, dont l'Ecriture renferme le dépôt, formait à ses yeux la règle suprême et sacrée dans les questions religieuses, sur lesquelles l'Esprit-Saint pouvait seul éclairer l'intelligence ; Christ était son Maître, son Seigneur et son Dieu (1). »
(1) Albert Rillet de Candolle, passim.
Telle est aussi l'opinion de M. le pasteur Gueymonat : a C'est surtout à cause de ses idées antitrinitaires que Servet est connu de nos jours. La doctrine traditionnelle de la Trinité lui répugnait comme étant également contraire à la raison et à l'Ecriture et il ne ménagea pas les critiques violentes à ce dogme qu'il estimait antichrétien. Au lieu de trois personnes métaphysiques distinctes, il concevait un Dieu un qui se manifeste dans le monde comme Père, Fils et Saint-Esprit; mais ce ne sont pas là trois essences ou hypostases, dit-il, mais trois modes d'action d'un même Dieu...
« Servet eut la prétention de réorganiser, modifier et expliquer tous les dogmes chrétiens, rejetant sans scrupule ceux dont il ne pouvait donner une explication qui fût en harmonie avec ses prémisses. Et cependant il est vrai qu'il ne voulait pas démolir les fondements de la religion chrétienne, mais lui donner une base qu'il estimait plus solide, plus conforme à l'Evangile.
« Ce projet grandiose n'a pas abouti et ne pouvait pas aboutir, soit parce que les idées de Servet étaient trop philosophiques pour pénétrer dans les masses, soit parce qu'elles trouvèrent, dès leur berceau, de trop puissants adversaires. Néanmoins ses ouvrages, aujourd'hui fort rares, restent comme un monument de la libre recherche en matière de philosophie et de religion et dénotent, dans un siècle où l'intolérance était générale, un courage et une franchise au-dessus de tout éloge (1). »
Servet apportait à la théologie une doctrine de liberté et de pieuse tendresse qui élargissait le christianisme jusqu'à en faire une religion universelle, un temple
(1) Michel Servet et ses idées religieuses par Jean Gueymonat,p. 59 et 61. — Genève 1892.
immense, appuyé sur ces trois colonnes : Dieu, Jésus- Christ et Tâme humaine.
Il rêvait d'obtenir l'aide et la sympathie des libres croyants, ou soi-disant tels qui s'étaient éloignés des Églises autoritaires. Lui et eux ne faisaient-ils pas la même œuvre ? Il s'était confié à leur générosité, leur soumettant ses idées, leur livrant ses doctrines, sachant bien quel danger elles lui feraient courir si elles étaient dénoncées à l'inquisition catholique, mais n'imaginant pas qu'il pût se trouver dans l'hérésie une âme assez basse, un théologien assez félon pour abuser du secret confié, signaler au bourreau la présence d'une victime et lui crier : « Prenez cet homme I II mérite d'être brûlé partout où il sera. »
C'est pourtant ce qui se produisit.