‹ Michel Servet et CalvinChapitre 18 sur 49 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les précautions dont Servet avait entouré la publication de son livre, l'amitié que lui portait l'archevêque Paulmier, la reconnaissance que lui vouait tout un peuple dont il avait généreusement soigné et guéri les malades, semblaient le mettre à l'abri de tout péril.

Mais une dénonciation, c'est-à-dire un appel au meurtre, surgit. Ce fut l'œuvre de Calvin et de ses amis.

Cet acte est un des crimes les plus abjects de l'histoire : ainsi en ont jugé tous les écrivains renseignés et impartiaux, et même quelques-uns des publicistes les plus favorables au calvinisme. « En cette occasion, écrit le pasteur Gaberel, Calvin se montre tellement égaré par le fanatisme qu'il arrive à n'avoir plus de notion distincte du bien et du mal (1). »

Le professeur en Sorbonne, Emile Saisset, l'un de nos spiritualistes les plus classiquement religieux, ne peut s'empêcher d'écrire : « Ecoutant les conseils de la

(1) Histoire de Genève^ t. II, p. 246.

haine, Calvin n'hésite pas à former contre Servet un des desseins les plus perfidement atroces que la fureur théoiogique ait jamais inspirés. »

Pendant que Servet faisait imprimer son ouvrage, et durant les jours qui suivirent sa publication, une polémique religieuse se poursuivait entre un réfugié français, habitant Genève, entièrement dévoué à Calvin, et un catholique résidant à Lyon. L'ami de Calvin se nommait Guillaume de Trye, seigneur de Varennes, son correspondant lyonnais s'appelait Antoine Arneys (1 .

Arneys, ardent catholique, cherchait à ramener au catholicisme le protestant de Trye. Ce dernier, n'ayant point (ainsi qu'il l'avouait lui-même) assez d'érudition théologique pour réfuter le catholique lyonnais, communiquait à Calvin les lettres de son correspondant et Calvin conseillait ou dictait les réponses qu'il fallait faire.

Or, dans une lettre, datée du 46 février 1553 (Calvin ayant déjà en main un des exemplaires de la Restitution du christianisme), Guillaume de Trye écrivait à Antoine Arneys : « Je me suis ébahi comment vous m'osez reprocher entre autres choses que nous n'avons nulle discipline, ni ordre... et, cependant, je vois (Dieu merci) que les villes sont mieux corrigées ici que dans toutes vos olTicialités. Et quant à la doctrine qui concerne la religion combien qu'il y ait plus grande liberté ici qu'entre vous, néanmoins, l'on ne souffrira pas que le nom de Dieu soit blasphémé et que Ton sème les doc-

(1) De Trye vivait en pleine intimité avec Calvin. Le 29 Juillet 15i9, il avait acheté pour 110 écus soleil la maison de la Chantreric, près de Saint-Pierre, par conséquent près de la rue des Chanoines dans, laquelle habitait Calvin. Il épousa, en lo30, Marguerite de Budé. Le 8 septembre 1551, il fut reçu bourjîeois pour 80 écus. Il fut membre des Deux Cents, pour le quartier de Saint-Pierre en 1559-1560, 1561, 1562. Il mourut cette année-là, laissant au Réformateur la tutelle de ses enfants.

trines et mauvaises opinions sans que cela soit réprimé. Et je vous puis alléguer un exemple qui est à votre grande confusion, puisqu'il le faut dire. C'est que Ton soutient de par là un hérétique qui mérite bien d'être

BRÛLÉ partout OU IL SERA (1)... »

La dénonciation est aussi effroyable que nette, mais afin qu'il n'y ait point de doute sur Tidentité de l'hérétique qui « mérite d'être brûlé partout où il sera», Guillaume de Trye devient plus précis :

« Quand je vous parle dhérétique, j'entends un homme qui sera condamné par des papistes autant que de nous, ou, pour le moins, qui le doit être. »

La cruauté calviniste, ici, se montre vigilante. Elle avertit les catholiques qu'ils « doivent » brûler l'hérétique ; il ne faut pas qu'il puisse échapper au feu. Le calvinisme, par la voix du huguenot de Trye, dit au bourreau de l'inquisition catholique :

« Allume ! »

L'ami de Calvin continue :

« Car combien que nous soyons différents en beaucoup de choses, si nous avons cela de commun que, en une seule essence de Dieu, il y a trois personnes et que le Père a engendré son Fils, qui est sa sagesse éternelle devant tout temps, et qu'il a eu sa vertu éternelle qui est son Saint-Esprit. Or, quand un homme dira que la Trinité, laquelle nous tenons, est un... Cerberus et un monstre d'Enfer et dégorgera toutes les vilenies qu'il est possible de penser contre tout ce que l'Ecriture nous enseigne de la génération éternelle du Fils de Dieu, et que le Saint-Esprit est la vertu du Père et du Fils, et se moquera, à gueule déployée, de tout ce que

(1) Les mots « être brûlé » doivent être remarqués. C'est bien le bûcher que réclame pour les hérétiques le porte-parole de Calvin. Ce bûcher, le calvinisme demande qu'on l'allume à Vienne et <« partout ». On l'allumera à Genève.

les anciens docteurs en ont dit, je vous prie, en quel lieu et estime l'aurez- vous?... »

L'argumentation est serrée, perfide, violente et d'un style âpre, arrogant et dur où se reconnaît la marque de Calvin. Rien n'est oublié de ce qui doit amener cette conclusion : « Il faut brûler Servet. » Il faut le brûler, au nom de l'unité de la foi ; il faut le brûler au nom du Père, au nom du Fils, au nom du Saint-Esprit ; il faut le brûler au nom des anciens docteurs, au nom des « papistes » aussi.

Car c'est bien de Servet qu'il s'agit. Après l'avoir désigné par des insinuations flétrissantes et l'avoir couvert d'injures, l'ami intime de Calvin va le nommer.

« Il s'agit d'un Espagnol portugualais^ nommé Michel Servetus, de son propre nom, mais il se nomme Villeneuve à présent; faisant le médecin. Il a demeuré quelque temps à Lyon, maintenant il se tient à Vienne où le livre dont je parle a été imprimé par un quidam ([ui a là dressé une imprimerie, nommé Baltazard Ârnollet. Et afin que vous ne pensiez pas que j'en parle à crédit, vous envoyé la première feuille pour enseigne. Vous dites que les livres qui ne contiennent autre chose, sinon qu'il se faut tenir à la pure simplicité de l'Ecriture sainte, empoisonnent le monde, et si viennent d'ailleurs vous ne les pouvez souffrir ; cependant, vous couvez là les poisons qui sont pour anéantir l'Ecriture sainte et même tout ce que vous tenez de chrétienté. )> L'ami de Calvin ne veut pas que la pureté des croyances catholiques soit contaminée par l'hérésie 1 II veille et dénonce pour empêcher ce malheur. Qui l'eût cru?...

A cette lettre de délation étaient ajoutés, comme preuves des méfaits intellectuels du médecin espagnol : 1" le titre de la Chris tianismi restilulio; 2° la table des matières ; 3° les quatre premiers feuillets du livre.

Or, l'œuvre de Servet n'était pas en circulation quand

fut envoyée (26 févriei* 1553) la dénoociation abominable. Calvin, seul, à Genève, en possédait un exemplaire. Guillaume de Trye ne connaissait nullement Fauteur de la Restitution^ et, du reste, sa compétence théolo^ique ne lui permettait guère de s'occuper d'un pareil livre.

La lettre délatrice produisit l'effet qu'en attendaient les correspondants calvinistes. Le cardinal de Tournori, qui était alors archevêque et gouverneur de Lyon, se montrait fort zélé à combattre Ihérésieetà en préserver son diocèse. Il était d'autant plus vigilant et sévère que Lyon, par le voisinage de Genève, était particulièrement exposé aux infiltrations hérétiques. Pour l'aider dans cette opération de salut, le cardinal avait fait venir de Rome un inquisiteur qui, par son ordre, résidait ordinairement à Lyon. 11 se nommait Pierre Ory et prenait le titre de Pénitencier du Saint-Siège apostolique et d'inquisiteur général au royaume de France et dans toutes les Gaules.

Calvin et Guillaume de Trye, bien renseignés, étaient assurés de trouver en France, pour atteindre et frapper Servet, de zélés et actifs auxiliaires. Leur calcul ne fut pas trompé. Le dévot Arneys apporta à l'inquisiteur la lettre de de Trye et les documents qui l'accompagnaient.

A peine en possession de la lettre délatrice et des feuillets du livre dénoncé, l'inquisiteur en fit l'examen en compagnie de Benoît Buatien, chanoine de l'Eglise de Vienne, et de deux autres ecclésiastiques. Examen fait, résolution fut prise d'avertir, sans retard, le cardinal, alors en son château de Roussillon, à trois lieues au-dessous de Vienne.

Le i'2 mars, Matthieu Ory, l'inquisiteur documenté par les soins de Calvin, écrivit au sieur de Villars, auditeur du cardinal, une lettre où il l'avertissait « qu'il s'imprimait à Vienne quelques livres contenant exé-

SERVET DÉNONCÉ PAR CALVIN IJl

crables blasphèmes contre la divinité de Jésus-Christ et la sainte Trinité, desquels l'auteur et libraire sont au pays ». L'inquisiteur racontait ensuite comment il avait été renseigné et quelles preuves lui avaient été fournies.

« Monsieur le vicaire et moi avons vu un de ces livres, et sommes en propos, l'un de nous deux ou tous deux par compagnie, pour prendre le loisir d'en aller conférer avec Monseigneur, pour lui faire entendre plus pleinement Tallaire et, en repassant audit lieu, y faire donner ordre par Monseigneur de Maugiron le vibailly et la justice. Et de ceci monsieur le vicaire vous en écrit, mais si secrètement que votre main senestre n'entende point ce qu'est. Mais seulement dites-le à Monseigneur en son oreille, et nous mandez s'il connaît un nommé Villanova, médecin, etArnollet, libraire, car de ceux-là j'entends parler... »

Le lendemain 13 mars, — on allait vite, — le chanoine Buatien quitta Lyon et se rendit chez le cardinal. Grand émoi chez celui-ci. Il fait appeler à son château le grand vicaire de l'archevêque de Vienne, Louis Arzélier, et lui remet la lettre suivante pour « Monsieur de Maugiron, chevalier de l'ordre et lieutenant général pour le roi en Dauphiné » :

« Monsieur, j'ai donné la peine au vicaire de M. de Vienne, présent porteur, de venir jusqu'ici pour lui pouvoir parler d'une affaire qui, vous verrez, est de grande importance. Je lui ai donné charge de vous le faire incontinent entendre, pour y faire donner l'ordre que le cas méritei Et serai bien d'opinion, comme j'ai dit au sieur vicaire, que vousappellassiez M. le Vibailly pour y faire aussi, de son côté, ce que lui commanderez et verrez être nécessaire : en quoi je ne doute point qu'il ne fasse bien son devoir. Et, parce que j'ai bien devisé et dit mon opinion sur le tout au sieur vicaire, dont il vous saura rendre bon compte, il n'est de besoin

que je vous en face plus long discours, et vous dirai seulement que ceci requiert principalement deux choses : l'une, qu'il y soit usé d'une extrême diligence, et l'autre, que l'affaire soit tenue la plus secrète qu'il sera possible. Je sais, monsieur, le bon zèle que vous avez et que vous n'épargneriez, en cette affaire, votre propre fils pour la conservation de l'honneur de Dieu et de son Église. » — 15 mars 1353.

La lettre est pressante et témoigne d'une vive ardeur apostolique. Calvin et M. de Trye pouvaient être contents ; la chasse au blasphémateur commençait.

Le 16 mars Louis Arzélier et l'archidiacre Antoine de La Tour se transportent chez le sieur Peyrolier, officiai primatial, et déposent devant lui que « depuis quinze jours ou environ, on avait reçu certaines lettres de Genève adressées à un personnage habitant Lyon, par lesquelles il paraissait que l'on était étrangement surpris A GENÈVE qu'on SOUFFRIT PAR DEÇA UN NOMMÉ

Michel Servet, autrement dit de Villeneuve, Espagnol poRTUGALLAis, attendu les raisons plus à plein mentionnées dans ladite lettre ; qu'on avait reçu dudit Genève quatre feuillets d'un livre composé par ledit Villeneuve; que M. Ory, inquisiteur de la foi, les ayant examinés, en présence dudit Buatien, avait assuré qu'ils étaient hérétiques et écrivit, en conséquence, au sieur de Villars, auditeur du Seigneur cardinal de Tournon, que ledit déposant s'était trouvé présent, lorsque M. le cardinal, ayant envoyé chercher le grand vicaire de Vienne, lui recommanda et le chargea de donner ordre à la vérification et correction de ce que dessus et manda quérir M. le Vibailly pour aviser et procéder le plus secrètement et diligemment que faire se pourrait. »

A l'appui de cette déposition le chanoine de l'Église de Vienne remit en même temps la lettre de Genève avec les quatre feuillets de la Christianismi restitution

« le tout pour servir au procureur du roi et fiscal ce que de raison ».

Jusqu'à présent c'est l'agent de Calvin qui est, seul, dénonciateur et accusateur de Servet. La procédure suivie par l'inquisition se fait remarquer par un évident souci de n'agir que si des preuves irrécusables sont produites contre Servet. Il n'apparaît pas que, dans le drame de Vienne, l'autorité royale et catholique ait fait preuve du fanatisme haineux qui éclate dans la dénonciation envoyée de Genève.

Les juges s'étant assemblés chez M. de Maugiron firent prier le docteur espagnol de se rendre auprès d'eux, alléguant qu'ils avaient une communication à lui faire. Servet fut-il averti de ce qui le menaçait ? Il comptait à Vienne un grand nombre damis, et, parmi ces amis figurait son ancien auditeur, l'archevêque Paulmier. Eut-il des doutes et des craintes ? Toujours est-il qu'il ne mit aucun empressement à se rendre à l'invitation des juges. Il employa les heures de liberté qu'on lui laissait à faire disparaître les papiers de nature compromettante et à prévenir le libraire ArnoUet, afin que celui-ci prît, à son tour, les précautions salutaires.

Ce devoir accompli, de Villeneuve arrive chez M. de Maugiron où les juges l'attendaient avec une patience peu fréquente chez les inquisiteurs. Son air est tranquille et sa parole assurée. M. de Maugiron a lui fit entendre qu'on avait certaines informations contre lui, desquelles il résultait quelque soupron qui leur donnait occasion de chercher en son logis s'il avait quelques livres suspects d'hérésie ou autre chose qui en approchât ».

Très calme, le médecin réplique que « depuis longtemps il était habitant à Vienne et avait souvent fréquenté avec les prescheurs et autres faisant profession de théologie ; mais ne se trouverait qu'il eût tenu pro-

positions hérétiques ou soupçonnées d'hérésies; qu'il était prêt d'ouvrir partout son logis pour ôter toute sinistre suspicion, non seulement à eux, mais à tout autre ».

Répondant à l'invitation de Michel de Villeneuve, le grand vicaire, le vibailly, accompagnés du secrétaire de M. de Maugiron, se transportent à son logis, qui était dans les dépendances du palais archi-épiscopal. On examine minutieusement tous les papiers, on n'y découvre que des notes relatives à Fart médical et deux exemplaires — qu'on saisit — de l'apologie personnelle que Servet avait publiée contre les médecins de Paris. Le lendemain, 17 mars, les juges, sachant que le libraire imprimeur Arnollet était allé faire un voyage à Toulouse, font venir auprès d'eux son beau-frère, Guillaume Guéroult, directeur et correcteur de l'imprimerie. Interrogé, Guillaume Guéroult ne donne aucun renseignement pouvant compromettre Servet. On se rend alors à la maison de Guéroult, à l'imprimerie et on perquisitionne. Rien de suspect n'est constaté. Les ouvriers, questionnés séparément, déclarent ne rien savoir et affirment, lorsqu'on leur présente les feuillets de la Chris tianismi restitutio, que ces quatre feuillets n'avaient pas été composés par eux; ils ajoutent que, parmi les livres qu'ils avaient imprimés depuis deux ans, et dont ils donnèrent le catalogue, aucun ne ressemblait par les caractères et par le format aux pages mises sous leurs yeux. Menacés d'être traités en hérétiques s'ils ne révélaient pas tout ce qu'ils savaient, ils se refusèrent noblement à toute délation.

Les juges, voyantl'inanité de leurs recherches, tinrent conseil chez l'archevêque Paulmier et décidèrent qu'en l'état il n'y avait point indice suffisant pour procéder à des arrestations.

L'ami de « Jésus », le grand apùtre du christianisme

restitué, le philanthrope adoré des pauvres, le métaphysicien parfois sublime, le savant génial pouvait maintenant se croire à l'abri du péril. L'inquisition catholique désarmait devant lui. Pendant quelques jours il put se croire libre.

Il comptait sans Calvin !

Le Saint-Office manquait de preuves : il les fit demander à Genève! Et Genève les envoya !

« Calvin, correspondant de l'inquisiteur général de France et de l'exterminateur des Vaudois, du vieux Tournon, Calvin pourvoyeur des bourreaux catholiques — ainsi s'exprime le plus modéré des historiens, le plus favorable aux protestants, Henri Martin — c'est le plus terrible exemple du bouleversement du sens moral 011 peuvent entraîner les passions religieuses (1). »

il) Henri Martin, Histoire de France, tome Vllf, p. 487.

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