CHAPITRE XII
Avant de déclarer définitivement close l'affaire Servet, l'inquisiteur Mathieu Ory se rendit à Lyon pour conférer avec le correspondant des Calvinistes de Genève, Antoine Arneys.
Celui-ci promit de demander à son cousin de Trye des renseignements nouveaux et des preuves nouvelles.
Le sort de Servet dépendait encore des résolutions de Calvin. Arneys sollicitait, au nom de l'Inquisition catholique, l'envoi du traité entier de la Restitution du Christianisme. Lorsque cette demande parvint à Genève le théologien Picard n'avait plus en main le volume : il l'avait « prêté à son bon frère Farel. » Calvin pouvait donc ou garder le silence, ou alléguer qu'il n'entendait plus être, lui ministre deTÉvangile, mêlé à des actes aboutissant à lamort d'un homme. Il fit le contraire. «Calvin, raconte d'Artigny, dans ses Mémoires d'histoire^ de critique etdelitlérature.chRrmé d'apprendre que tout réussissait selon ses désirs, fit réponse, sous le nom de son confident de Trye, et envoya plus de pièces qu'il n'en fallait pour perdre de Villeneuve. Les deux lettres suivantes carac-
térisent parfaitement ce prétendu réformateur qui, sous les dehors affectés d'un zèle ardent pour la religion, ne pensait qu'à venger ses injures particulières. »
Jugeant qu'il fallait agir vite et ne pas faire attendre rinquisition, Calvin, se masquant en de Trye, usa d'un procédé qui a provoqué, chez tous les honnêtes gens, des paroles d'indignation et de flétrissure. « On ne saurait se défendre, déclare l'historien suisse G. de Valavre, d'un profond sentiment d'horreur en voyant le r(Me odieux joué en cette circonstance par l'auleur de Vlnstitution chrétienne. » N'ayant pas à sa portée immédiate la preuve que réclamait d'Arneys, Calvin n'hésite pas à se dessaisir des lettres confidentielles qu'il avait, jadis, reçues de Michel Servet, suh sigillo secreti, et qu'il avait eu soin de garder par devers lui, bien que le docteur Espagnol les lui eûtinstammentredemandées. « Remitte igitur scripta mea », lui avait écrit le trop confiant Servet.
Calvin ajouta à la félonie de cette livraison l'envoi de plusieurs feuilles d'un exemplaire de Vlnstilulion chrétienne que l'Espagnol, en d'autres temps, avait couvertes de notes marginales irritantes pour l'orgueilleux Picard. La lettre qui accompagnait cette provision de torches et de fagots est un modèle d'hypocrisie scélérate. « On ne peut la lire sans dégoût, écrit le philosophe spiritualiste Emile Saisset, car elle joint la plus basse hypocrisie à la plus odieuse délation. » M. Hériot, niaire de Lyon et professeur à la faculté des lettres de cette ville, n'est pas moins sévère : « Avant le Calvin cruel, dit-il, nous avons là le Calvin hypocrite. »
« Monsieur, mon cousin, mande à Antoine Arneys Guillaume de Trye quand je vous écrivis la lettre que vous avez communiquée à ceux qui y étaient taxés de nonchalance, je ne pensais point que la chose dût venir si avant.
« Seulement mon intention était de vous remontrer quel est le beau zèle de dévotion de ceux qui se disent piliers de TÉglise, bien qu'ils souffrent de tels désordres au milieu d'eux, et, cependant, persécutent si durement les pauvres chrétiens, qui désirent de suivre Dieu en simplicité.
« Pour ce que l'exemple était notable, et que j'en étais averti, il me sembla que l'occasion s'offrait d'en toucher en mes lettres, selon la matière que je traitais.
« Or, puisque vous en avez déclaré ce que j'avais entendu écrire privément à vous seul, Dieu veuille pour le mieux que cela profite à purger la chrétienté de telles ordures, voire pestes mortelles. S'ils ont tout bon vouloir de s'y employer, comme vous le dites, il me semble QUE LA CHOSE n'est PAS TROP DIFFICILE, cucorc quc je ne vous puisse fournir, pour le présent, ce que vous demandez, à savoir du livre imprimé : car je vous mettrai en mains plus pour le convaincre, — à savoir deux douzaines de pièces écrites de celui dont il est question où une partie de ses hérésies est contenue.
a Si on lui mettait au-devant le livre imprimé, il le pourrait .renier. Ce qu'il ne pourra faire De son écriture. »
11 ne faut pas que la victime échappe : tousles moyens dévasion doivent lui être ravis. Le ininistre de l'Évangile Calvin s'emploie à cette besogne. Ce devoir terminé, il indique à l'Inquisition les raisons qui obligent les catholiques à tuer Servet :
« Par quoi les gens que vous dites ayant la chose toute prouvée, n'auront nulle excuse s'ils dissimulent plus ou diffèrent à y pourvoir.
« Tout le reste est bien par deçà, tant le gros livre que les autres écrits de la même main de l'auteur, mais je vous confesserai une chose, que j'ai eu grand peine à retirer ce que je vous envoie de monsieur Calvin
non pas qu'il ne désire que de tels blasphèmes exécrables mi soient réprimés^ mais par ce qu'il lui semble que son devoir est, quant à lui qui n'a point de glaive de justice, de convaincre plutôt les hérésies par doctrine que de les poursuivre par tel moyen... »
Quatre mois plus tard le même Calvin, qui dictait cette déclaration à M. de Trye, faisait arrêter et condamner Servet à mort, et, sept ans avant la lettre délatrice, le même Calvin écrivait : « Si Servet vient à (ienève, il n'en sortira pas vivant pour peu que mon autorité prévale. »
Le chargé d'affaires de Calvin, pourvoyeur de l'Inquisition, continue :
(( Mais j'ai tant importuné monsieur Calvin, lui remontrant le reproche de légèreté qui men pourrait advenir s'il ne m'aidait, qu'en la fin il s'est accordé à me bailler ce que verrez. Au reste, j'espère bien quand le cas se dénouerait à bon escient par delà, avec le temps, recouvrer de lui une rame de papier ou environ, qui est ce que le galant a fait imprimer. Mais il me semble qu'à cette heure vous êtes garni d'assez bon gage et ou'il n'est ja métier d'avoir plus pour se saisir