CHAPITRE XVI
Le fugitif Servet, arrivant le 13 août à Genève, était descendu à l'hôtel de la Rose, et s'y tenait caché soigneusement, attendant, selon qu'il le déclare, de se procurer un bateau pour gagner par le haut du lac le chemin le plus près de Zurich et s'en aller de là au royaume de Naples.
L'affirmation du condamné de Vienne ne saurait être démentie. Elle Ta été, cependant, par Albert Rillet « Malgré le dire de Servet, prétend l'auteur deldiBelatioi duprocès criminel intenté à Genève en i 553, il est probable que, dans le logement où il conservait son incognito, il n'était pas resté sans communication avec leî gens du dehors ».
Pourquoi est-ce probable? Servet déclare le contraire^ et son propos ne fut contredit par personne durant 1( long procès qu'il eut à subir. Sil avait eu des commuj nications avec des gens du dehors, on en trouverai! trace soit dans les pièces de la procédure, soit dans lî correspondance du Réformateur. On se fût empressé d< les lui reprocher et. pour le convaincre de mensonge
ARRESTATION DE SERVET lo3
on aurait fait comparaître Thôte et l'hôtesse de La Rose et recueilli leurs déclarations. On n'en fit rien, ce qui indique que les juges acceptaient comme exactes les affirmations du prisonnier. De son côté, l'auteur du Roman d'une conspiration ne produit pour justifier son démenti à Servet ni un fait, ni un témoignage, ni une lettre, — rien. Ce n'est, peut-être, pas assez.
Nous retrouvons, dans ce procédé d'un écrivain qui, en plusieurs pages de son roman, a des velléités d'exactitude, l'influence fâcheuse qu'exerce, même sur les meilleurs, le désir préconçu d'établir une thèse. On compose un livre afin de démontrer que le fugitif espagnol a, peut-être, été appelé à Genève par les Libertins, et qu'il y a été, probablement, retenu par eux dans l'espoir qu'avec son aide, ils ruineraient l'autorité du Picard. La thèse est absurde. Chercher, pour conspirer avec lui, un Espagnol condamné par un tribunal français, un théologien-philosophe dont les opinions étaient en horreur aux églises suisses, se mettre mal ainsi avec le gouvernement bernois allié à ces églises, eût été un rêve de déments. Mais il suffit que ce rêve paraisse favorable à Calvin pour qu'on le transforme en réalité !
Redoublant son démenti à Servet, le romancier poursuit : « Toujours est-il que, en dépit des précautions qu'il avait prises, ou, plutôt, parce qu'il n'était pas resté aussi complètement reclus qu'il le prétend^ la présence du fugitif fut découverte, l'éveil donné et luimême reconnu ». Quelle imagination I Servet fut arrêté dans l'après-midi du jour de son arrivée à Genève, et ronn'aper(;oit pas très bien les Libertins courant après un Espagnol condamné à mort!
La thèse de la conspiration des Libertins de Genève avec Servet, est devenue chez quelques-uns des écrivains calvinistes, et, chose plus singulière, chez quelques adversaires du Réformateur, un moyen de
semi-justificatioQ pour Calvin ou, — contre lui — un prétexte à violent réquisitoire.
M. le pasteur Bungener n'hésite pas à écrire : « On a conjecturé que Servet avait été retenu par les Libertins, toujours à l'affût de ce qui pouvait les servir contre le Réformateur. Il se peut aussi que les voyant si près de triompher, car c'était sous le syndicat de Perrin, l'idée lui fut venue a lui-même de se tenir prêt a succéder au réformateur vaincu ! «
L'absurdité de r hypothèse est telle qu'elle oblige le ministre de l'Évangile qui s'y hasarde à décerner à Calvin un brevet d'imbécillité et à dire : « Peu importe que Calvin eût compris ou non, dès le début, toute la portée du procès ! »
L'infortuné Réformateur ne l'a pas comprise, « cette portée » mais elle s'est révélée, éblouissante de lumière, en 1863, à son panégyriste Bungener, qui. dès lors, s'est cru en droit d'affirmer « que les Libertins le forcèrent assez (Calvin) de la comprendre (cette portée), et la mort de Servet se trouva bientôt une nécessité politique et sociale, tout autant que religieuse. »
Que pouvait faire Calvin devant tant de « nécessités »? Ce qu'il fit, ce qu il ne pouvait pas ne pas faire, puisque, selon M. Bungener, l'État, la Société, la Religion rendaient nécessaire la mort du triple criminel. C'est donc Calvin qu'il faut plaindre et c'est bien ainsi que conclut son apologiste ; « Voici, dit-il, une conclusion que nous verrons sortir de tous les faits relatifs à^ cette triste affaire; c'est qu'il y a un profond anachronisme à en charger Calvin comme d'une faute qui fut sienne, et que son siècle ait pu lui reprocher. Plaignez-j le donc d'avoir eu à la commettre ! »
Un autre écrivain protestant et genevois, — très anticalviniste celui-là, — Marc Fournier, s'est emparé de thèse de la conspiration pour en faire un drame aui
hostile que possible au meurtrier de Servet. Cette œuvre, où ne manque pas le talent, — un talent romantique, à extravagance et à panache, — débute par une scène pittoresque et non dépourvue de vérité historique; mais c'est la seule de ce drame qui ait un semblant de vraisemblance. Le roman de Tintrigue hispano-genevoise devait aboutir à la fois aux folies du panégyriste Bungener et aux fantaisies d'un dramaturge imitateur violent de Dumas père et de Dennery. Nous avons cité le panégyrique du pasteur ; voici la première scène du drame où Marc Fournier exploite l'hypothèse de l'entente des libertins avec Servet :
Au lever du rideau, la scène est encombrée d'une foule turbulente. Les regards sont tournés du côté de l'Hôtel de Ville, à l'entrée duquel se tiennent deux hallebardiers vêtus aux couleurs de la République. Deux autres gardent la porte basse d'un guichet particulier par où entrent et sortent ceux qui ont à faire à l'ilotel de Ville. Un peu sur le côté, à droite, est dressé un poteau d'où pend une pancarte sur laquelle on lit ses mots : Pour qui aura mal parlé de M. Calvin. La foule, dont les groupes sont agités, envoie à ce pilori des gestes menaçants et des huées.