‹ Michel Servet et CalvinChapitre 34 sur 49 · Item que la déité a été seulement communiquée · texte numérisé non relu

Item que la déité a été seulement communiquée

à Jésus Christ quant il a été fait homme, et depuis spirituellement communiquée aux apôtres au jour de la Pentecôte.

14. Item, quand il est dit que Jésus Christ est dune même essence avec son père, c'est-à-dire qu'en cet homme Jésus-Christ il y a une môme déité, puissance et volonté avec Dieu, et non pas que la parole de Dieu réside et subsiste en son essence.

15. Item sil ne condamne poinct ceulx qui cherchent lessence de Dieu son sainct esperit disant que tous ceulx qui croyent à la Trinité sont athéistes.

16. Item tous ceulx qui croyent quelque distinction de propriété en l'essence de Dieu dissipent sa nature et la mettent par pièces.

17. Item que la parole de Dieu n'est autre chose que la chair de Jésus Christ.

18. Item que la chair de Jésus Christ a esté engendrée de la substance de Dieu par une parolle quil appelle sesminalle.

19. Item que lessence de la chair et de lame de Jésus Christ est la déité de ceste parolle et du souffle que Dieu amis hors.

20. Item que si Jésus Christ estoit fils de Dieu si non à cause de son humanité pour ce quelle est engendrée de la substance de Dieu, quil ne seroit poinct vrayment mort. Car sil est mort il nest plus fils de Dieu.

21. Item quant sainct Jehan dict que la parolle estoit en Dieu, cest-à-dire cest homme Jésus Christ y estoit.

22. Item que lessence des anges et de nos âmes est de la substance de Dieu.

23. Item que la substance de Jésus Christ est celle qui estoit en la nuée et que cest la mesme substance de laquelle les anges et nos âmes procèdent.

24. Item au lieu de confesser trois personnes en lessence de Dieu ou trois hypostases qui ayent chacune sa

propriété, il dict que Dieu est une seulle cliose contenant cent mil essences, tellement quil est une portion de nous, et que nous sommes une portion de son esperit.

25. Item suyvant cela que non seuUement les patrons de toutes créatures sont en Dieu, mais aussi les formes essentielles, tellement que nos âmes sont de la semence substancielle de la parolle de Dieu.

26. Item que Jésus Christ est le fils de Dieu pour ce qu'il a trois élémens de la puissance du père ascavoir le feu, lair et leau.

27. [tem que Tâme est mortelle et quil n'y a qung souffle élémentaire qui soyt immortel qui est la substance que Jésus Christ a maintenant ail ciel et qui est aussi la substance élémentaire et divine et incorruptible du sainct esperit.

28. Item que jaitiais les Pères soubz la loy tiont receu lesperit de régénération.

29. Item que lame de l'homme a été faicte mortelle après le péché dAdam comme le corps.

30. Item que les petits enfans nont poinct de péché et pourtant quils nont que faire de rédemption jusques à ce qu'ils soyent venus en aige.

31. Item quon ne commet poinct pédhé mortel jusques à laige de vingt ans.

32. Item que le Batesme des petits enfans est une in vention diaboUque, une faulseté infernalle pour dé truire la chrestienneté.

33. Item que la parolle de Dieu nest plus telle quelL estoit devant l'incarnation de Jésus Christ pour ce qn la substance dicelje estoit la clarté de la nuée et qui maintenant elle est faicte chair.

34. Item, combien qu'il confesse que les philoso phes aient erré en disant que le monde était le Grant Dieu, il dit que Jésus-Christ, en taût qu'il est homm

était toujours en Dieu et que de lui est la déité du monde.

35. Item que l'air est Tesprit de Dieu et que Dieu est nommé esprit pour ce qu'il vivifie toutes choses par son esprit d'air.

31). Item que l'âme de l'homme, en tant qu'elle a beaucoup de propriétés divines est pleine de Dieux infinis. »

Malgré les étrangetés qui nous font sourire aujourd'hui, que de pensées ingénues et d'une poétique subtilité renferment ces propositions de théologie et de métaphysique, curieux mélange des idées de Philon, de Sabellius et de rêveries sur l'air vital et l'âme divinisée!

Elles offrent avec la théologie de Calvin si sèche, si dure et si effroyable, si dénuée d'originalité, un saisissant contraste.

Mignet a justement noté que Calvin, apologie par ceux qui ont oublié de le lire, n'inventa rien. Dépourvu d'imagination, il emprunta à Lutfier sa théorie de la justification chrétienne, à Zwingle sathéot-ie de la présence spirituelle, aux anabaptistes leur théorie deïinamissibilité du Saint-Esprit ou de la grâce quand on l'avait une fois reçue. De ces trois dogmes, très légèrement modifiés, et très habilement fondus ensemble, il composa un système qui fut à lui, et au service duquel il mit une extraordinaire puissance de travail, une mémoire prodigieuse, un autoritarisme implacable, un mépris absolu de tout ce qui ne servait pas son despotisme et n'aboutissait pas à son propre triomphe.

Plus disert qu'éloquent, plus érudit que penseur, il fut un polémiste redoutable, prompt à l'invective, insulteur par tempérament, rusé aussi, d'une ruse qui rappelle la fourberie insolente des froids hypocrites. Grand écrivain?... Non pas, dit Sainte-Beuve : « En ce

qui est de Calvin qui coatribua, certes, à former la langue à la discussion, à serrer, à tremper, à raifermir dans le discours la cliaîne exacte du raisonnement, ce mérite notable ne suffit pas à Télever au-dessus des bons écrivains ; il n'a point gagné sa place entre les | grands (1). » Il fut un styliste incisif, lumineux, — pas toujours, — et, parfois, rapide. Bossuet, bon juge en littérature, l'a équitablement apprécié :

« Calvin a tant loué la sainte jactance et la magnanimité de Luther, qu'il était malaisé qu'il ne l'imitât, encore que pour éviter le ridicule où tomba Luther, il se piqua surtout d'être modeste, comme un homme qui voulait se vanter d'être sans faste et de ne craindre rien tant que Vostentation. De sorte que la différence entre Luther et Calvin, quand ils se vantent, c'est que Luther qui s'abandonne à son humeur impétueuse, sans ja- . mais prendre aucun soin de se modérer, se louait luimême comme un emporté; mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu'il s'était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières.

« Combien se goùtait-il lui-même, quand il élève si haut sa frugalité, ses continuels travaux, sa constance dans les périls, sa vigilance à faire sa charge, son application infatigable à étendre le règne de Jésus-Christ, son intégrité à défendre la doctrine de piété, et la sérieuse occupation de toute sa vie dans la méditation des choses célestes? Luther n'en a jamais tant dit; et tout ce que ces emportements lui ont tiré de la bouche n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de luimême.

« Rien ne le flattait davantage que la gloire de bien

(1) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, tome III, p. 195. Paris, Garnier, 1851.

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écrire ; et Vesphale Luthérien Tayant appelé déclamateur : « Il a Deau faire, dit-il, jamais il ne persuadera « personne ; et tout le monde sait combien je sais pres- « ser un argument, et combien est précise la brièveté « avec laquelle j'écris. »

'( C'est se donner en trois mots la plus grande gloire que l'art de bien dire puisse attirer à un homme. Voilà, du moins, une louange que jamais Luther ne s'est donnée : car quoiqu'il fût un des orateurs les plus vifs de son siècle, loin de faire jamais semblant de se piquer d'éloquence, il prenait plaisir à dire qu'il était un pauvre moine nourri dans l'obscurité et dans l'école, qui ne savait point l'art de discourir. Mais Calvin, blessé sur ce point, ne se peut tenir ; et aux dépens de sa modestie il faut qu'il dise que personne ne s'explique plus précisément, ni ne raisonne plus fortement que lui.

« Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle ; mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther ; car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin inférieur par le génie semblait lavoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix ; mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin; et son style qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils excellaient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étaient d'une véhémence extraordinaire; l'un et l'autre par leurs talents se sont fait beaucoup de disciples et d'admirateurs; l'un et l'autre, enflés de ces succès, ont cru pouvoir s'élever au-dessus des Pères ; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredit, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures.

« Ceux qui ont rougi de celles que l'arrogance de Luther lui a fait écrire, ne seront pas étonnés des excès

de Calvin. Ses adversaires ne sont jamais que des fripons, des fous, des méchants, des ivrognes, des furieux, des enragés, des bêtes, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux ; et le beau style de Calvin est souillé de toutes ces ordures à chaque page. Catholiques et Luthériens, rien n'est épargné. L'école de Yestphale, selon lui, est une puante étable à pourceaux . La Cène des Luthériens est presque toujours appelée une Cène de Cyclopes, où on voit une barbarie digne des Scythes : s'il dit souvent que le diable pousse les papistes, il répète cent et cent fois qu'il a fasciné les Luthériens, et « qu'il ne peut pas comprendre pourquoi ils s'attaquent à lui plus violemment qu'à tous les autres ; si ce n'est que Satan, dont ils sont les vils esclaves, les anime d'autant plus contre lui qu'il voit ses travaux plus utiles que les leurs au bien de l'Eglise. » Ceux qu'il traite de cette sorte sont les premiers et les plus célèbres des Luthériens. Au milieu de ces injures il vante encore sa douceur; et après avoir rempli son livre de ce qu'on peut s'imaginer non seulement de plus aigre, mais encore de plus atroce, il croit en être quitte en disant qu'il avait tellement été sans « fiel lorsqu'il écrivit ces injures que lui-même en relisant son ouvrage était demeuré tout étonné que tant de paroles dures lui fussent échappées sans amertume. C'est, dit-il, l'indignité de la chose qui lui a fourni toute seule lesinjureî qu'il a dites; et il en a supprimé beaucoup d'autres quj lui venaient à la bouche. Après tout il n'est pas fàchi que ces stupides aient enfin senti les piqûres, et il esj père qu'elles serviront à les guérir.

« Il veut bien pourtant avouer qu'il en a dit plus qu'i ne voulait, et que ce remède qu'il a appliqué au mj était un peu trop violent. Mais après ce modeste aveu ij s'emporte plus que jamais, et tout en disant : « M'eni tends-tu chien, m'entends-tu bien, frénétique? M'ei

tends-tu bien, grosse bète? » il ajoute qu'il est bien aise que les injun-; «Innf on Taccable demeurent sans réponse.

« Auprès de cette violence Luther était la douceur même ; et s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a personne qui n'aimât mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de l'un, que la profonde naalignité et Tamertume de l'autre, qui se vante d'être de sang-froid quand il répand tant de poison dans ses discours, d

Jean-.ïacques Rousseau, dans les Lettres écrites de la Montagne, apprécie Calvin tout comme le fait ^ossuet : « Quel homme, dit le citoyen de Genève, fut jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible à son gré que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu'on osait lui faire, était toujours une œuvre de Satan, un crime digne du feu? Ce n'est pas au seul Servet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé penser autrement que lui (i). »

Si Hossuet à cause de ses croyances catholiques, si Rousseau à cause de ses opinions servetistes à l'endroit de la Trinité, paraissaient suspects quand ils jugent, avec preuves à^ l'appui, la littérature et la polémique de Calvin, on citerait alors l'opinion des écrivains les plus (jévoués au protestantisme.

Dans la France protestante des frères Haag, cette opuvre consacrée à la gloire des réformés, ce livre qui, 4it Michelet, a ressuscité un monde, on lit cette appréciation :

« Calvin avait cherché la vérité dans la Bible avec une incroyable ardeur. Dès qu'il crut l'avoir trouvée,

.1; Letlrea pr,'ifp.<: dp 1,1 )('-,))/, in»c. Seconde lettre, p "3" tomeXll».

oubliant qu'il était homme et sujet à errer, il se persuada qu'il était en possession de la vérité absolue, attribut de l'Etre suprême, et identifiant son système avec la Parole divine, il s'imagina orgueilleusement qu'attaquer son enseignement, c'était « despiter Dieu en sa personne ». Tous ceux qui ne pensaient pas comme lui étaient donc à ses yeux des ennemis de la vérité et de la religion. Aussi, par cela même que ses convictions étaient profondes, son attachement à ses idées étouffant dans son cœur tout autre sentiment, il déploya dans la lutte contre ses adversaires dogmatiques une fermeté indomptable, et en même temps, une animosité, une dureté, une inflexibilité, un despotisme qui lui firent beaucoup d'ennemis et qui présentent son caractère sous un jour peu favorable. Cette violence, au reste, était si naturelle chez lui qu'il s'étonnait de l'impression pénible qu'elle produisait sur ses amis. Dans sa dispute contre Westphal, il le qualifie de fou, de chien enragé, de fils du diable, et il écrit quelques jours après à Melchior Wolmar, qu'il s'est contenté de défendre sa doctrine sobriè et modeste.

a On pourra atténuer ses torts en rappelant que, de l'aveu d'Ellies du Pin, « d'abord il avoit paru modéré », et que s'il ne garda plus de mesure dans la suite, la cause doit en être cherchée vraisemblablement dans son état de souffrance; on pourra faire valoir en sa faveur la franchise avec laquelle il s'accuse lui-même d'être colérique : « Je nai pas, écrivait-il à Bucer, de plus grand combat contre mes vices qui sont très-grands et en très-grand nombre, que celui que j'ai contre mon impatience ; mes efforts ne sont pas absolument inutiles; cependant je n'ai pu encore vaincre cette bête féroce. » Ces considérations toutefois ne suffisent pas pour justifier la conduite injuste et despotique qu'il tint à l'égard de Sébastien Castalion ou Chasteillon, son

ancien ami, qui avait trop d'indépendance dansTesprit pour se laisser enchaîner à un système dogmatique. Son irritabilité ne le fera pas non plus absoudre par riiistoire de l'emportement avec lequel il combattit Caroli^ esprit turbulent, sans conviction forte, mais théologien savant, qui s'éloignait en un petit nombre de points de sa doctrine ; ou bien Baudouin, qui cherchait peut-être de bonne foi un moyen d'apaiser les disputes théologiques. Il se montra aussi opiniâtre, aussi impérieux, aussi peu pénétré de l'esprit du Christ, dans ses querelles avec Bolsec, partisan du semi-pélagianisme, qui accusait, non sans quelque apparence de raison, le calvinisme de faire Dieu l'auteur du péché. Que dire de ses violentes réponses à Pierre Toussaint, aux Sorbonistes, à Osiander, à Pighius, à Saconay, à Cathelan et à d'autres; de sa conduite envers les antitrinitaires, Gribaldi, Blandrata, Gentilis, et surtout envers Michel Servet ? »

C'est pourtant ce polémiste sans mesure, cetinsulteur sans vergogne, porté aux pires colères, qui fera reprocher à sa victime, en prison — et en prison de par lui, — d'user de violences de langage, et qui introduira ses griefs personnels parmi ceux qui doivent conduire au bûcher l'évadé des prisons de Vienne. Les derniers articles de l'acte d'accusation présenté par Nicolas de La Fontaine sont, à cet égard, tristement révélateurs :

37. Item quen la personne de Mons.^ Calvin, ministre de la parolle de Dieu en ceste Eglise de Genève, il a difainé par livre imprimé la doctrine que s'i presche prononçant toutes les injures et blasphèmes quit est possible dinventer.

.'38. Etpource quil scavoit bien que son dict livre ne pourroit estre souiTert mesme entre les Papistes à cause qu'il destruict tous les fondements de la chrestienté quil sest caché de Guillaume Guérou pour lors connecteur

de limprimerief comme ledict Guérou la déclairé.

39. Requiert ledict Nycolas que ledict Servetsoit contrainct de respondre sur le faict des articles ici proposés, sans entrer en dispute si la doctrine est vraye ou non, pource que cela se vuydera puys après.

A l'accusation d'avoir diffamé Calvin et sa doctrine, Servet répondit avec la plus grande tranquillité et la plus parfaite mesure qu'il n'avait fait qu'user de représailles, disant que « Mr Calvin l'a par devant injurié par beaucoup de livres imprimés et. qu'il lui a répondu et montré que ledit Calvin errait en quelques passages et que ledit Calvin quand il écrivait que lui Servel était ivre d'opinion, il lui récrivait le semblable et que ledit Calvin errait en quelques passages. »

Rillet qualifie cette réponse « d'agression contre Calvin K !... Il en blâme « les termes amers »! Il y trouve la preuve que Servet se croyait assez fort (le 15 août, et en prison) pour ne pas ménager^ « son adversaire »!

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