‹ Michel Servet et CalvinChapitre 39 sur 49 · PRENDRE DE BONNES CHOSES · texte numérisé non relu

PRENDRE DE BONNES CHOSES

36^ question. — Dernièrement quand il a esté pris en ceste cité s'il ne venoit pas d'Italie?

Répond Servetus. — Que non.

37^ question. — S'il n'a pas esté à Venise et à Padoue ou passé les monts depuis qu'il est eschappé des prisons de Vienne?

Respond Servetus. — Qu'il ne fut oncques à Venise et que dampuys qu'il sortit de prison il ne sortit jamais de France.

38"" question. — Où il avait couché le jour qu'il arriva en ceste cité et s'il n'estoit pas à cheval et accompagné ?

Respond Servetus. — Qu'il avait couché le jour d'à vant à Leluysed et arriva à pied tout seul et qu'il lou; encor ung cheval à Salenone.

Itein. — S'il s'en veult rapporter à Fhoste du logiâ^ qu'il nommera?

Respond Servetus. — Qu'il s'en veult bien tenir à la dicte de l'hoste.

Le procès, avant d'aboutir au bûcher, donna lieu à des incidents où s'épuisait la modération du prisonniei et où s'exaltaient sa douleur et sa trop explicable colère contre son persécuteur.

Le Conseil ayant ordonné qu'il fût procédé à une nouvelle discussion contradictoire entre Servet et Cali vin, entouré des ministres ses collègues, cette contre verse aboutit à de mutuelles invectives. Servet ne sa vait plus garder son sang-froid en présence de l'homm^ qui l'avait trahi et qui « le poursuivait à mort ».

Après une scène violente il demanda à ne plus dis cuter désormais que la plume à la main, disant qui

son esprit était abattu par le chagrin et la fatigue et qu'il ne se sentait pas la force de discuter en prison des matières de foi. Le Petit Conseil décida que Calvin aurait à extraire et à donner par écrit « en latin les articles de mot à mot qui sont au livre du dit Servet ».

Calvin s'occupa immédiatement de ce travail auquel il donna ce titre :

« Articles extraits des livres de Michel Servet, que produisent les ministres de la Parole de Dieu en l'Eglise de Genève, estant prêts à maintenir que ce sont propositions en partie blasphématoires, en partie pleines d'erreurs etresveries profanes. Au reste, qu'elles sont toutes répugnantes à la Parole de Dieu et au commun consentement de toute église. »

Le mardi, 5 septembre Calvin et les ministres de « la Parole de Dieu » présentaient au Conseil « la briève réfutation des erreurs et des impiétés » du prisonnier.

Celui-ci, fiévreusement, en vingt-quatre heures, répondit aux imputations — tendant à le faire tuer — •édigées par Calvin et approuvées, par ses ministres. Cette réponse est à la fois une défense et un long cri d'indignation, de révolte et de fureur. « Dans son exaspération, ainsi que le remarque Jules Barni, Servet oublie toute prudence, et, ce qui était d'ailleurs parfaitement naturel et je dirai presque légitime en de telles circonstances, mais bien téméraire et en tout cas bien inutile, il demande que son faux accusateur soit détenu prisonnier comme lui et puni de la peine du talion. »

Il écrit, mettant en cause avec Calvin le troupeau de pasteurs au nombre de treize, qui avaient signé le réquisitoire :

« Nies-tu que tu sois homicide? Je le prouveray par tes actes. Pour moi, le suis constant en une cause si iuste, et ne crain point la mort. Tu cries comme un aveugle par les déserts, pource que l'esprit de vengeance

brusle en ton cœur. Tu en as menti, tu en as menti, tu en as menti, calomniateur ignorant; en toy est la rage quand tu persécutes à mort. le voudroye que toute ta magie fust encores au ventre de ta mère, et qu'il me fust libre de faire un rolle de tous tes erreurs. Vous avez tous assez crié jusqu'ici, et vous êtes une grande foule de signataires : mais quels passages avez-vous cités pour établir ce Fils invisible et réellement distinct ? Aucun. Ainsi ma doctrine n'est repoussée que par vos clameurs, on ne lui oppose ni arguments, ni autorités.

« Michel Servet a signé, seul il est vrai, mais ayant Christ pour très-assuré protecteur. »

Il s'est rencontré de pieux calvinistes pour s'indigner devant Tirritationde ce langage. Le persécuté a manqué de politesse à Fégard de son persécuteur. Il s'est permis d'appeler « homicide >* l'homme qui a voulu le livrer à l'inquisition de Vienne, qui l'a fait arrêter à Genève et qui, durant qu'il est prisonnier — dès le 20 août, — écrit au pasteur Farel : « J'espère que Servet sera condamné à mort. »

Il ose ce blasphémateur, qu'on laisse pourrir en prison, il ose dire de Calvin qui le poursuit avec une cruauté inlassable, et jusque dans c^ la chaire de Jésus- Christ » que « la rage est en lui, que l'esprit de vengeance brûle son cœur quand il persécute à mort ». Il ose cela!

Seul, contre toute une meute théologique hurlant à la mort, il reste fier dans son isolement et sa vérité " ayant Christ pour très assuré protecteur. »

Peut-on souffrir une telle attitude et ne pas se scandaliser de tels propos? Ils contrastent péniblement, n'est-ce pas, avec les douces paroles de Calvin disant de Servet, qu'il vient d'outrager en prison : « Alors ce vilair chien, ne fit que torcher son museau. » Le voilà le langage où respire le souffle de Dieu et de la Réforme ! C'est

KALVIiN DIFI'AMATEUR 229

pourquoi un des disciples du théologien persécuteur, M. Jules Bonnet s'exprime de cette sorte sur le philosophe persécuté :

« Osons le dire ici : intéressant comme victime, Servet Test moins comme homme, et, à Genève, il fut moins, peut-être condamné pour ses erreurs que pour la manière dont il les soutint (!). Que penser d'un accusé qui, dans le plus grave des débats, mis en présence de Calvin a sans cesse (?) ces mots à la bouche : Tu mens, tu extravagues! Oh! le méchant! l'impudent! Simon le magicien ! Etc. 11 y a loin de ce langage d'un homme, qui sut, il est vrai, mourir pour son opinion, à la noble sérénité des martyrs du seizième siècle. ))

Servet a été victime de son mauvais langage envers l'onctueux professionnel de langage suave et de « sérénité» que fut Calvin! Celui-ci, probablement, savait par don de prophétie que Servet l'appellerait, un jour, <( Simo Magus » lorsque, sept ans avant le bûcher de Champel, il écrivait : « Si Servet vient à Genève, il n'en sortira pas vivant, pour peu que mon autorité prévale. »

On éprouve quelque humiliation à constater l'indignité et la misère des allégations par lesquelles on essaie d'amoindrir la culpabilité de l'homicide Calvin. — M. Jules Bonnet en est réduit à accuser Servet d'avoir manqué de courtoisie et de « sérénité. » Albert Rillet à imaginer le roman d'une conspiration avec les libertins; M. Bungener à écrire que Servet a pu exagérer ses souffrances. Il devait sans doute être moins tourmenté par le froid qu'il ne l'affirme, et les poux qui le dévoraient n'étaient peut-être pas en très grand nombre! Tous s'unissent enfin pour proclamer que « l'esprit du siècle » exigeait le supplice de Servet.

Eh bien! mais, « l'esprit du siècle » exigeait aussi le supplice de Jésus-Christ!

Page 1