‹ Michel Servet et CalvinChapitre 38 sur 49 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'acte d'accusation tendait — nous l'avons vu — â faire condamner Servet comme blasphémateur et à 1( déshonorer comme homme.

Ce parti pris de diffamation est si marqué, qu'il étai impossible de ne pas le voir et de le passer sous si lence. Aussi l'annaliste genevois, que nous avons dû si souvent citer, écrit-il : « L'acte d'accusation voulaitl faire de Servet un querelleur et, coûte que coûte, un dé-'^ bauché, afin de trouver dans son manque de chasteté le motif de ses hérésies. Déduction qui ne manquait pas d'être assez bizarre, car la théologie de Servet ressemblait peu au passe-temps d'un libertin... Aussi put-il, avec vérité, se laver des reproches d'immorahté articulés par le procureur général » (1).

Le diffamé de Bolsec avait plus que personne le devoir de ne pas encourager la calomnie. Mais la diffamation à l'égard de ses adversaires, de même que l'apologie pour sa propre personne était une des nécessités

(1) Rillet, p. 56.

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de son tempérament et une des conséquences logiques de ses doctrines religieuses. Quiconque se croit 1 élu de Dieu se persuade aisément que ses ennemis sont les fils du diable.

L'élu de Dieu, Calvin, tenait pour créature de Satan, quiconque le contredisait et lui déplaisait. Il regardait comme un devoir de poursuivre à mort les adversaires de ses doctrines et les ennemis de son ambition. Les diffamer, les déshonorer, c'était, à ses yeux, faire œuvre pie. Il les comparait à « des chiens et des porcs », leur refusait tout sentiment religieux, leur déniait toute dignité morale. Parlant de Servet, qui fut le plus noble chrétien du seizième siècle, le plus pieusement attaché à l'Evangile, il disait, en son Traité des scandales : « Tout le monde sait le mépris < superbe qu'Agrippa de Nettesheim, Servet, Dolet, ont toujours fait de TEvangile, comme de vulgaires cyclopes qu'ils étaient. Ils sont tombés à ce degré de démence et de fureur non seulement de vomir d'exécrables blasphèmes contre le Fils de Dieu, mais de se mettre eux-mêmes à l'égal des chiens et des porcs, quant à la vie de l'àme. D'autres comme Rabelais, Des Perriers et Govéa, après avoir goûté à l'Evangile, ont été frappés du même aveuglement. Pourquoi cela? Parce qu'ils avaient commencé par jouer et rire avec ce sacré gage de la vie éternelle. »

Il est impossible, en ce qui regarde Servet, de pousser plus loin le mensonge et la diffamation. Mais toutes les armes sont bonnes contre celui qui s'arroge le droit de penser autrement que nous. « Qui contredit est hérétique, disait Frère Jean des Entommeures, et ne lui faut rien que le feu. »

C'est pourquoi Calvin ne cessa jamais d'injurier et de calomnier, d'accuser Servet vivant ou mort.

Dans un nouvel interrogatoire, Ser.vet eut à répondre

à de nombreuses questions touchant sa vie privée, ses idées philosophiques, le jour de son arrivée à Genève, ses relations avec l'imprimeur de Vienne. Il mit, dans ses réponses, la modération, la dignité, la probité intellectuelle et la grandeur morale qu'on trouve dans ses interrogatoires précédents.

On y remarque de belles et profondes paroles sur la marche progressive des idées, la nécessité pour la Réformation elle-même de se transformer, d'aller de l'ar vaut ; on y trouve cette fière déclaration relative à ses propres doctrines : <^ Qu'il ne peut deviner si sa doctrine sera reçue ou non, mais qu'il entend qu'elle soit vérité, jusqu'à ce qu'on lui montre le contraire. »

i""" question. — Par quelles histoires il veut prouver ce qu'il allègue en sa requête, de Constantin le Grand et de lÉglise ancienne, touchant la connaissance et punition des hérétiques?

Respond Servetus. — Qu'il le veut prouver par toutes les histoires qui ont parlé de Constantin le Grand.

J?* question. — S'il ne sait pas bien que le crime de calomnie ou fausse accusation et déclaration est un crime capital.

Répond Servetus. — Qu'il n'a oncques accusé personne n'y criminellement n'y aultrement et qu'il scait bien que l'accusant à tort debvrait porter la punition que debvoit porter celuy qui a à tort esté accusé, s'il estoit vray.

3" question. — Et mesmement quand on charge ca- 1 lomnieusement et faulsement, d'hérésies et blasphèmes des ministres et docteurs de la parole de Dieu?

Respond Servetus. — Que en matière scolastique, ce n'est point accusation et c'est aujourd'hui commung en matière de disputation que ung chacun voult mainte nir sa cause, estimant sa partie adverse estre en voye de damnation.

CALVIN DIFFAMATEUR lil'J

4^ question. — Si Capito et Œcolampadus estaient pas docteurs et ministres de la parole de Dieu, fidèles et approuvez par les églises chrestiennes et bien réformées ?

Respond Servetus. — Qu'ils estoient appuez des uns et des aultres non ; mesmes que on sçait bien que Luther et Melanchton ont escript contre Otcolampadus en matière de sacrement et de libéral arbitre.

.1'' questio)}. — S'il n'a pas dict et maintenu que les dicts Œcolampadus et Capito ont esté de son opinion ?

Respond Servetus. — Qu'il a dict que Capito estoit d'accord avec luy et que Œcolampadus estoit du commencement de son opinion, mais que dempuys il s'est changé.

')" question. — Comment il a sceu cela?

Respond Servetus. — Qu'il n'a point sceu qu'il, OEcolampadus, se fut changé, sinon depuis ces jours derniers qu'il vit ici une épître du dit Œlcolampadus, et qu'il sait que Capito était de son opinion parce qu'il a conversé avec lui à Strasbourg.

7' question. — . Par qui et comment il entend le prouver ?

Répond Servetus. — Qu'il ne le peut pas prouver autrement, d'autant qu'il parlait avec Capito seul à seul, et sans autre témoin que Dieu.

S"" question, — Quel âge il a, et combien de temps il a étudié aux lois, étant à Toulouse ?

Ri'pond Servetus. — Qu'il est de l'âge de quarantequatre ans et qu'il demeura à Toulouse environ deux ou trois ans, étudiant les lois.

9^ question. — S'il a lu un livre de loix appelé le Code Justinien?

Répond Servetus. — Qu'il a vu et lu quelques parties du dit code, lisant quelques rubriques çà et là, ainsi qu'on étudie à l'école, et qu'il y a vingt-quatre qu'il ne le vit.

/ 0" question. — Vu qu'au dit livre, au chapitre De summa Trinitate et fide catholica, ceux qui parlent contre la doctrine de la Trinité et qui tiennent mêmes opinions que celles du dit Servet (sont condamnés), comment il a osé entreprendre, maintenir, continuer, faire imprimer à plusieurs fois telles méchantes doctrines?

Répond Servetus. — Que Justinien n'était pas du, temps de la primitive église, mais que de son temps il y avait déjà beaucoup de choses dépravées et que les évêques commençaient jà leur tyrannie, et étaient déjà introduites les accusations criminelles en l'Église.

/ /^ question. — Vu qu'il maintient que son premier livre De Trinitatis erroribus n'a point été condamné, ni brûlé, pourquoi c'est qu'il ne retint quelqu'un des dits livres.

Répond Servetus. — Pour ce qu'il venait en France, oii il craignait d'être surpris et n'osait porter les dits livres en ce lieu où ils lui eussent pu causer mort.

i 2^ question, — Sous quels médecins il a été fait docteur, et, en quel lieu, et qu'il en fasse foi de ses lettres?

Répond Servetus. — Qu'il a étudié sous Jacques Sylvius, Fernel et Gunthérius et a envoyé les signatures d'eux et qu'elles sont demeurées à Vienne.

/ 3^ question. — Vu qu'il a confessé au dixième interrogatoire qu'il eut offensé Dieu de cacher et ne com- " muniquer aux autres la doctrine qui lui a été révélée, comment il s'est contenu d'en parler, sinon aux trois^ docteurs par lui nommés ? ;

Répond Servetus. — Pour ce que Notre-Seigneur nous a commandé de ne jeter les marguerites devantj les pourceaux, il ne voulait mettre cela devant les gens n'en étant pas capables, mèmement étant entre les papistes là où il y a grande cruauté et persécution. *

1 4" question. — S'il n'a pas écrit plusieurs lettres et épistres touchant icelle doctrine à plusieurs et à quels personnages même en Italie ?

Répond Servetus. — Qu'il n'a écrit qu'à M. Calvin et à M. Abel, et une lettre qu'il envoya à Pierre Viret, et oncques il n'en écrivit à autre, ni en France, ni en Italie, ni en tout le monde.

y. 5*^ question. — Si celui qu'il a nommé Guille, qui était correcteur à Vienne, pour Balthazar Arnollet, lorsque son livre fut imprimé, n'avait pas toute la charge de l'imprimerie, en l'absence du dit Arnollet.

Répond Ser^vetus. — Que quand Arnollet était absent, cestuy Guille la gouvernait, et, quant à son livre, le dit Guille n'y gouverna jamais rien, ni le vit jamais, qu'il sache.

16*' question. — Le dit Arnollet n'était pas absent lorsque le dit livre fut imprimé ?

Répond Servetus. — Qu'il allait et venait.

i 7*" question, — Si le dit Arnollet savait et entendait ce qui était contenu au dit livre quand on l'imprimait?

Répond Servetus. — Que non ! Le dit Arnollet n'entendait pas le latin.

i 8^ question, — S'il ne dit pas au dit Arnollet que le dit livre était bon et qu'il se vendrait bien en Allemagne ?

Répond Servetus. — Qu'il peut être qu'il lui ait dit ce qu'il pensait qu'il fut bon et qu'il se vendrait bien.

J 9^ question. — Si le dit Guille correcteur ne donna pas aussi à entendre au dit ArnoUec que le dit livre était bon et se vendrait bien ?

Répond Servetus. — Qu'il n'en sait rien, car le dit correcteur n'avait point lu le livre.

20^ question. — Si le dit Guille n'a pas vu les copies et épreuves du dit livre ou aucunes d'icelles lorsqu'on imprimait le dit livre?

Répond Servetus. — Que la copie le dit Guille ne la vit jamais, car il, Servet, la portait feuillet en feuillet, ainsi que le compositeur n'avait affaire ; et apportait toujours ce qui était fait, et quant à l'épreuve, pour ce que le dit Servet allait là sur le tard, il ne sait si le dit Guille peut avoir vu quelques épreuves.

^/<^ question. — Si le dit Guille ne lui demanda pas la copie du dit livre pour le traduire en français?

Répond Servetus. — Que non, et qu'il brûlait toute la copie pour ce qu'elle était écrite de sa main, incontinent qu'il était fait quelque feuillet.

22^ question. — S'il dit que non, sera interrogé comment serait possible que le dit Guille, ayant charge de toute la dite imprimerie, et en étant le correcteur ordinaire, et payait les compagnons, et tous les frais du dit Arnollet, se fut abstenu de voir les dites épreuves et copies devant ou après qu'elles étaient levées de dessus la presse ?

Répond Servetus. — Que devant que le dit Guille vint à Vienne, il avait fait convention avec le maître et que le dit Guille n'avait que faire de son livre, car il n'étaitj que valet.

23^ question. — S'il persiste encore à nier, faudra lui remontrer qu'il ment et que ce serait chose impossible.

Répond Servetus. — Que le maître avait convenu avec lui, en absence du dit Guille et qu'il corrigeait luimême, tellement que le dit Guille n'avait au livre, charge, ni ne se devait mêler au dit livre.

24^ question. — Sera interrogé si de ces choses s'en^ veut rapporter aux dits d'Arnollet et de Guille et à ce quils en ont dit.

Répond Servetus. — Qu'ils sont gens de bien, qu'ils ne veulent pas dire, si non la vérité, de quoi, en ce qu'ils diront vérité, les croira.

2 ô'^ question, — Sera interrogé quel était le surnom du dit Guille, et si ce n'était Guillaume Guéroux?

Répond Servetus. — Qu'il ne sait pas son nom et qu'il ne Ta fréquenté que quatre ou cinq mois depuis qu'il était venu à Vienne et qu'il ne l'a jamais ouï nommer que maî're Guille. »

L'insistance de l'accusation à mettre en cause l'imprimeur Arnollet et son prote se brisa devant les dénégations très nettes de Servet. Il s'appliqua, dans les réponses relatives à l'imprimerie de Vienne, à revendiquer pour lui seul toutes les responsabilités. Dédaignant outrages, menaces et insinuations tendancieuses et destinées à le troubler, il maintint ses dires et fît justice des manœuvres inquisitoriales du calvinisme par cette simple et loyale parole : « Les imprimeurs sont gens de bien, ne voulant dire autre chose que la vérité, et qu'il croira en ce quils diront vérité. »

L'accusateur calviniste passa ensuite aux imputations diffamatoires et immondes.

26^ question. — En quel âge il a été coupé d'un cùté et rompu de l'autre ?

Répond Servetus. — Que cela est hors de sa souvenance, et que c'était de son âge, peut-être de cinq ans.

27"^ question. — Si lui étant à Charlieu n'a pas tenu propos de se marier à une tille du dit lieu?

Répond Servetus. — Que oui; mais' il ne le voulut faire, voyant qu'il ne se sentait pas capable.

28''^ question. — Si quand on lui parlait mariage, il ne disait pas qu'il se trouvait assez de femmes sans se marier ?

Répond Servetus. — Qu'il n'a point souvenaiïce d'avoir dit cela, ou qu'il le pourrait avoir dit en gausserie, pour donner à entendre qu'il n'était pas impotant. car il n'avait que faire de le laisser savoir.

29"" question. — S'il n'a pas paillarde au dit Cijarlu'u et ailleurs ?

Répond Servetus. — Que non ! »

Quelle étonnante procédure et quelles extraordinaires questions à propos dun procès intenté pour offenses à la Trinité !

30^ question. — Que signifie ce qu'il a répondu que la vérité commence à se déclarer et s'achèvera?

Répond Servetus. — Qu'elle a commencé à être déclarée du temps de Luther et a suivi jusqu'ici et qu'il pense qu'elle se déclarera encore plus oultre quant aux choses qu'il entend n'être encore bien déclarées. »

Cette admirable réponse ne satisfait pas l'accusation; elle insiste et demande à Taccusé : « Quelles choses ne sont encore déclarées?

Répond Servetus. — Qu'il entend ce que M. Calvin a dit du libre arbitre et de la descente aux enfers, qu'il dit que n'est que fable, que cela n'est pas bien éclairé. »

Interrogé « qu'il déclare pourquoi? Répond qu'il en a parlé jà en son livre, et qu'il s'offre en déclarer davantage devant gens savants, quand il plaira à messieurs, par les paroles mêmes de Notre-Seigneur Jésus- Christ et des Saintes Escriptures et des anciens docteurs de l'Église.

31^ question. — Si par cela il n'entend pas que sa doctrine sera reçue et que c'est une doctrine de vérité?

Répond Servetus. — Qu'il ne peut avancer si sa

DOCTRINE sera REÇUE OU NON, MAIS QU'lL ENTEND QU'ELLE SOIT VÉRITÉ jusqu'à CE QU'ON LUI MONTRE LE CONTRAIRE, ET QUE, AU COMMENCEMENT. TELLES CHOSES SONT RÉPROU- VÉES QUI, APRÈS, SONT REÇUES. » i

La réponse est de noble allure et de haute portée. Voici de quelle question elle est suivie.

32^ question. — Qu'il réponde pertinemment sur cej qu'il avait été interrogé à ce propos, qu'une telle pro-^ position donnerait toute occasion aux jeunes gens de> paillarder, adultérer, dérober, tuer et commettre tousi

autres crimes comme étant pardonné par la doctrine du dit Servet, qu'ils ne pécheront point. Joint que la réponse qu'il a faite ne correspond à Tinterrogat et contient une contrariété évidente, en ce qu'il dit que les seigneurs peuvent punir les dits jeunes gens comme il leur plaît, car s'ils ne pèchent point devant le dit âge de vingt ans, ce serait mal fait aux magistrats de les punir, car nul crime ne peut être sans dol et péché?

Répond Servetus. — Qu'il le peut et le veut prouver (par les livres allégués en la page 303 de son livre imprimé), selon la loi et qu'il avait dit que l'on devait punir selon que la justice connaissait, non pas mortellement, mais comme en fouet, en prison et autres sortes et qu'il n'entend avoir parlé impertinemment.

'f3'' question, — Si ce n'est pas une fausse doctrine et opinion de dire que, maintenant, nous ne sommes que sous la loi, quant à juger si nous péchons ou non?

Répond Servetus. — Que nous ne sommes pas dessous la forme de juger selon la loi, mais que la loi nous enseigne bien le péché, et que cela n'est point fausse doctrine, pour ce que, maintenant, on ne juge pas ainsi que l'on jugeait sous la loi, comme il l'a montré, en l'épître 23° de son livre imprimé.

.Xf*' question. — Puisqu'il savait bien que le livre Âlcoran est un méchant livre, plein de blasphèmes, pourquoi il en allègue des passages en son livre pour soutenir sa doctrine et excuser les Turcs.

Répond Servetus. — Qu'il l'allègue prétendant la gloire de Notre-Seigneur et l'allègue pour ce que le dit Alcoran en dit tout plein de bien et le fait plus grand que Mahomet et que de Mahomet il ne s'en voudrait aider non plus que du Diable.

3.1" question. — S'il ne st-ait pas bien qu'on ne peult fonder une juste excuse sur ung meschant livre et autheur de mauvaise doctrine?

Respond Servetus. — Qu'il confesse que le dict Alcoran est meschant mais qu'il n'y a pris que ce qui estoit bon et que en ung meschant livre on peult bien

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