CHAPITRE XXVI
Elle vint avec lenteur.
Les premiers ouvriers de cette œuvre de vérité et de justice furent le pasteur Michel de La Roche, Férudit Henri de Alvœrden, le professeur Mosheim, l'abbé dWrtigny, et, surtout, Voltaire.
L'illustre champion des opprimés fit paraître dans le Mercure de France du mois de mai 1757 une lettre oîi il disait que Calvin, assassin véritable de Servet, « avait une àme atroce ».
Le mot fit scandale à Genève et occasionna des tracasseries à Voltaire : « Quelques cafards, raconte-t-il, s'irritèrent, ou feignirent de s'irriter. » Il y eut des écrits en vers et en prose pour ou contre Servet, pour ou contre Voltaire.
Un Genevois, nommé Rival, horloger de son métier et versificateur en ses heures de loisir, adressa, à cette occasion, une pièce de vers au philosophe pour lui reprocher aimablement, mais dans une intention où la pleutrerie apparaîtplus que l'héroïsme, de compromettre
son « repos » et sa « sécurité » en défendant les persécutés :
S.ervet eut tort et fut un sot D'oser, dans un siècle falot, S'avouer antitrinitaire (1), Et notre illustre atrabilaire Eut tort d'employer le fagot Pour réfuter son adversaire; Et tout notre antique Sénat D'avoir prêté son ministère A ce dévot assassinat (2).
Quelle barbare inconséquence!
0 malheureux siècle ignorant I Nous osions abhorrer en France Les horreurs de l'intolérance, Lorsque d'un zèle intolérant Nous faisions brûler un errant!
Quant à vous, célèbre Voltaire,
Vous eûtes tort : c'est mon avis ;
Vous vous plaisez en ce pays :
Fêtez le saint qu'on y révère!
Vous avez à satiété
Les biens où la raison aspire.
L'opulence, laljberté,
La paix qu'en cent lieux on désire,
Des droits à l'immortalité.
On a du goût, on vous admire ;
(1) Dans une Histoire lULéraire de la t^uisse romande^ un écrivain calviniste, M. Godet, citant les vers de Rival, en retranche tous ceux qui sont dirigés contre Calvin et son dévot assassinat. Présentée de ce|,te sorte, la pièce demeure incompréhensible; mais la face du réformateur est sauve,
(2) Un autre écrivain suisse, M. Virgile Rossel, dans une érudite histoire littéraire de la Suisse romande, remplace le vers a A ce dévot assassinat » par celui-ci, qui se rencontre dans quelques éditions : «A ce dangereux coup d'État », ce qui n'a aucun sens.
Tronchin veille à votre santé, Cela vaut bien, en vérité, Ou'on immole à sa sûreté Le plaisir de pincer sans rire.
Voltaire répondit à Rival par une {)icce de vers intitulée les Torts, qui est un modèle de courage, de noblesse morale et d'esprit :
Non, je n'ai point tort d'oser dire Ce que pensent les gens de bien; Et le sage qui ne craint rien A le beau droit de tout écrire.
J'ai, quc^rante ans, bravé Tempire Des lâches tyrans des esprits; Et, dans votre petit pays, J'aurais grand tort de me dédire.
Je sais (jue, souvent, le malin A caciié sa queue et sa grifle Sous la tiare d'un pontife Et sous le manteau de Calvin.
Je n'ai point tort quand je déteste Ces assassins religieux Employant le fer et les feux Pour servir le Père céleste.
Oui, jusqu'au dernier de mes jours (1) Mon âme sera fière et tendre ; J'oserai gémir sur la cendre Et des Servet et des du Bourg.
De cette horrible frénésie, A la fin le temps est passé,
(1) Cette strophe ne se trouve pas dans la citation que M. Marc Mimnier a faite, fort incorrectement d'ailleurs, de la poésie dp Voltaire. Voir Genève et ses poètes, pp. 215, 210.
Le fanatisme est terrassé ; Mais il reste l'hypocrisie.
Farceurs à manteaux étriqués, Mauvaise musique d'église, Mauvais vers et sermons croqués, Ai-je tort si je vous méprise ?
Servet fut pour Voltaire une occasion nouvelle d'attaquer et Calvin et les « autres assassins religieux. » Sa prose, aussi mordante que ses vers, vint mettre à mal l'inquisiteur de Vienne. Dans une lettre adressée à l'abbé DuVernet, et datée de Ferney, 16 avril 1765, Voltaire disait :
« Je fais mon compliment, monsieur l'abbé, aux habitants de la ville de Vienne de vous avoir confié leur collège. Les jeunes gens de cette ville auront fait un grand pas vers la sagesse, lorsqu'ils commenceront à rougir de l'atrocité de leurs ancêtres à Fégard du malheureux Servet. Il est très important de leur apprendre de bonne heure que ce médecin espagnol, moitié théologien et moitié philosophe, avant d'être cuit à petit feu dans Genève, avait déjà été condamné à être brûlé vif à Vienne, au milieu du marché aux cochons. Il faut encore que ces jeunes gens sachent que Servet était Fami et le médecin de l'archevêque et du premier magistrat de cette ville ; ils devaient Fun et l'autre leur santé aux soins de Servet ; le fanatisme éteignit en eux tout sentiment d'amitié et de reconnaissance. Le prélat permit à son officiai, escorté d'un inquisiteur de la foi, de déclarer hérétique son médecin ; et le magistrat, escorté de quatre à cinq assesseurs aussi ignorants que lui, crut que pour plaire à Dieu et pour édifier les bonnes femmes du Dauphiné, il devait en conscience faire brûler son ami Servet, déclaré hérétique par un inquisiteur de la foi. »
Les premières pages d'histoire sinc«3re et véritable, oiins réticence et loyalement flétrissantes, publiées en France sur TafTaire Servet ont été écrites par Voltaire et se trouvent au chapitre cxxxiii du tome troisième de YEssai sur les mœurs. Ce qu'on a écrit depuis sur ce sujet est plus minutieusement documenté, mais ne fait que confirmer les appréciations du philosophe de Ferney. Voltaire apparaît dans l'histoire de Thumanité comme le plus généreux et le plus perspicace, le plus ardent, le plus inlassable défenseur des droits violés, et aussi comme le vengeur des victimes immolées au Moloch théologique. Sa vigilante tendresse' s'étend à toutes les victimes et ses brûlantes flétrissures atteignent tous les bourreaux. Il protège de sa pitié et glorifie de son éloquence les Calas et les Sirven, — des protestants ; Labarre, d'Estalonde, Douville de Maillefeu, — des catholiques ; et quand il s'agit d'un Espagnol, profondément chrétien, comme Michel Servet, il prend en main sa cause et plaide pour lui devant la postérité. II ne demande pas aux victimes leur nationalité et leur culte ; il lui suffit de leurs souffrances. Toute injustice le regarde.
« Ce qui, écrit-il, augmente encore l'indignation contre Calvin et la pitié pour sa victime, c'est que Servet, dans ses ouvrages publiés, reconnaît nettement la divinité éternelle de Jésus-Christ... Lorsque Calvin vit son ennemi aux fers, il lui prodigua les injures et les mauvais traitements, ainsi que font les lâches quand ils sont maîtres. Cette barbarie, d'ailleurs, qui s'autorisait du nom de justice, pouvait être regardée comme une insulte aux droits des nations : un Espagnol qui passait par une ville étrangère était-il justiciable de cette ville pour avoir publié ses sentiments, sans avoir dogmatisé ni dans cette ville, ni dans aucun lieu de sa dépendance ? » La barbarie du procédé semble
plus inlàme encore, si on remarque, comme le fait Voltaire, qu'elle s'accompagna d'une espèce de vol : « On dépouilla Servet — qu'on laissait manquer de vêtements et dévorer par la vermine — de quatre-vingtdix-sept pièces d'or, d'une chaîne d'or et de six bagues... »
Le chapitre de YFssm .'sur ^^.s miMurs^ consacré à Calvin et à Servet, eut le don d'exaspérer certains calvinistes et de provoquer une controverse où l'on vit, à la grande surprise de beaucoup de gens, l'autorité genevoise, représentée par le syndic Galandrini, se prononcer '-■ contre Calvin et pour Servet. L'influence du philosophe de Ferney sur Genève fut, en cette circonstance, aussi religieuse, aussi civilisatrice que l'influence de Calvin avait été, jadis, barbare et inique.
Un pasteur, du nom de Jacob Vernet, un de ces représentants de rimbécillité pédante et de l'hypocrisie arrogante qui sont quelquefois le produit de la mentalité calviniste, ayant désiré réfuter les assertions de Voltaire, demanda à voir, afin de les utiliser pour sa réfutation, les documents relatifs au procès de Michel Servet. Le syndic lui répondit par deux lettres qui appartiennent à notre histoire. Dans la première Calandrini exhortait le pasteur à se taire et à soigner sa précieuse santé : « Quoique vous puissiez vous promettre de vous-même sur ce sujet, le silence me paraîtrait préférable à tout ce c^u'on pourrait en dire... Je vous fais d'autant plus volontiers celte prière, que rien ne me paraît plus convenable à votre santé, que d'écarter toute occupation de cette nature, qui ne peut qu'augmenter l'effervescence de sang qui occasionne la fâcheuse fièvre, dont je fais mille vœux que vous soyez bientôt délivré. »
Le fougueux pasteur ayant insisté, au risque d'augmenter la fâcheuse fièvre, pour qu'on mît sous ses
LA REVANCnE DE SERVET ^99
yeux les pièces du procès qui lui serviraient à confondre Voltaire, s'attira cette réplique qui mérite d'être reproduite en entier :
Mopsieur et cher Cousin,
Le Conseil se trouvant intéressé à ce que la procéw dure criminelle contre Servet ne soit point rendue publique, ne veut pas qu'elle soit communiquée à qui que ce soit, ni en tout ni en partie. Le caractère d'homme de lettres n'est pas propre à obtenir aucun privilège à cet égard. La conduite de Calvin el du Conseil^ connue par les Noies sur Vliisloire de ijenève, est telle que ion veut que tout soit enseveli/ dans un profond ouhly. Calvîji nest pas excusable; Servet lui a mis la lumière devant les yeux sur la manière dont on devait se conduire à Végard des hérétiques et ne lui a pas permis d'rfre dans le cas d'uyie ignorance invincible. M. de la 'pelle l'a justifié comme il a pu d'avoir été linstii^ateur du procès fait à Vienne contre Servet; il a sup- T>')sé pour cela un fait que nos registres devraient prouver /II' ils ne prouveront pas. Vous croyez justifier par nos registres la dureté do)it on a usé envers Servet dans sa prison, et vous trouveriez par ces mêmes registres que
ordres favorables nont pas été exécutés. Et enfin, upri's l'événement, Calvin, au lieu de pleurer amèrement , soutient la thèse la plus insoutenable à un chrétien el avec des arguments indignes d'un si grand liomme, au jugement même de M. de la Chapelle. Servez-vous de la raison tirée de votre maladie pour vous dispenser d'un ouvrage qui ne peut quèlre )iuisible à la religion, '> la rr formation et à votre patrie, ou qui serait peuconl'n-ine à la vérité. La petite raison que la réformation ne fût regardée comme la protectrice des antilrinitaires n'a pu faire fermer les yeux à Calvin aux grandes vérités de la religion chrétienjie. Prenons garde que la
crainte qu'on ne nous regarde comme fauteurs de je ne sçais quoy ne nous fasse élever des questions qui ne nous conviennent pas. Je renvoyé monsieur Vernet à lui-même pour prouver que les guerres de plume entre gens de lettres font du mal à tout ce qu'elles touchent ; je lui recommande sa santé et vous prie de me croire, avec la plus parfaite considération et le plus entier dévouement, monsieur et très cher cousin,
(( Calandrini. »
L'honnête syndic Calandrini connaissait le dossier Servet et avouait qu'il était accablant pour Calvin et les autorités genevoises. Malheureusement il estimait que crime caché est plus moral que crime avoué et se déclarait partisan de la très pleutre conspiration du silence. Ce procédé d'autruche est très en faveur dans le calvinisme. Parce qu'on ferme les yeux, on est convaincu que les autres ne voient pas. Déjà, à Genève, bien avant le syndic Calandrini, le secrétaire d'Etat Jean-Antoine Gautier, encore que zélé protestant, avait reconnu et inséré dans une histoire de Genève la vérité sur le crime de Calvin et du calvinisme ; mais il avait laissé son histoire à l'état de manuscrit.
On y lit :
« J'ai déjà insinué ci-devant que je ne pouvais pas passer sans quelque réflexion sur le jugement si extraordinaire de Michel Servet, qui fit tant de bruit dans le monde et si peu d'honneur à ceux qui en furent les auteurs.
« C'est une chose surprenante que, je ne dis pas des chrétiens, mais des personnes qui ont quelque idée dé V équité, aient été capables de se joorter à une extrémité si horrible que celle de condamner à mort un homme qui, croyait de tout son cœur à l'existence de Dieu et à Cimmortalitê de Vchnet Servet n'avait aucun doute sur la divi-
LA HEVANCUE DE SERVET 30l
nitù deTEcriture Sainte. Tout son crime était d'en expliquer mal certains passades auxquels il ne donnait pas le même sens que Calvin et les autres docteurs réformés, parce qu'il ne croyait pas en conscience pouvoir le donner et que son esprit était fait d'une telle manière qu'il lui était impossible d'être dans d'autres sentiments. »
Ce que Gautier ae confiait qu'à ses* manuscrits, ce que Calandrini priait Vernet de ne pas dire, ce que Rival conseillait à Voltaire de faire semblant d'ignorer, Voltaire le cria à l'humanité et le monde entendit sa voix. 11 tua le silence et la couardise dévote. Il y aurait, à propos de ces attitudes franco-genevoises, à noter les différences de nature entre Voltaire et Rousseau. Ce dernier ne parvint jamais à se débarrasser d'un vieux levain de calvinisme. Persécuté, et persécuté à Genève où on brûlait ses livres, il garda, cependant, des instincts de persécuteur. Dans le Contrat social oh il rend à Calvin le plus singulier des hommages (1), il réclame l'exil et la mort contre quiconque n'admettra pas « les dogmes de la religion civile, » ou « se conduira comme ne les croyant pas ». Ceci est du calvinisme et du plus affreux calvinisme. « 11 y a, écrit Rousseau, on plein dixhuitième siècle, une profession de foi purement civile dont il appartient au sooiverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen, ni sujet fidèle. Sans pou-
(1) Contrai social, chapitre vu : « Ceux qui ne considèrent Calvin que comme théologien, connaissent mai l'étendue de son génie. La rédaction de nos sages édits à laquelle il eut beaucoup de part lui fait autant d'honneur que son Institution. Quelque révolution que le temps puisse amener dans notre culte, tant que l'amour do la patrie et de la liberté (!) ne sera pas éteint parmi nous, jamais la mémoire de ce grand homme ne cessera d'être en vénération. »»
voir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas, il peut le bannir non comme' impie, mais comme insociable, comme inca pable d'aimer sincèrement les lois, la justice et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.
« Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. L'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, 'la sainteté du contrat social et des lois : voilà les dogmes positifs. »
De telles lignes, — calvinistes par l'inspiration, avaient une portée effroyable et contribuaient à introduire et à maintenir dans la Révolution française tini politique d'abattoir. Elles faisaient dépendre les de voirs du citoyen de certaines opinions religieuses et transportaient du calvinisme théologique au calvinisme philosophique le privilège de l'intolérance. Robespierre — un Picard — s'inspirant de la théorie qu( Rousseau avait reçue de Calvin fit rendre par la Con vention nationale le décret portant que « le peuph français reconnaît l'existence de l'Etre suprême e l'immortalité de l'âme ». En conséquence, l'athéism* fut considéré comme antinational, regardé comme ui moyen de conspiration contre la République et tenu pour un crime digne de mort. Robespierre, discipl ardent de Rousseau et par là même de Calvin, Robes pierre qui n'avait cessé de dénoncer et de poursuive les opinions matérialistes, qui les avait combattues chez Guadet, Vergniaud, Gensonné, Hébert et Dàntonj
imposa à la Convention nationale le terrible décret dont rarticle vin menaçait de la rigueur des lois quiconque troublerait Texercice du culte par des prédications fanatiques ou des insinuations contre-révolutionnaires. C'était désigner et livrer au bourreau tous les adversaires du déisme de Jean-Jacques. Par le chemin du Contrat social la Uépublique revenait à Tintolérance calviniste qui avait immolé Servet. Nous avions donné Calvin à Genève — Genève nous le rendait sous la forme de Robespierre ; après le bûcher, le couperet de la guillotine.
Le calvinisme pesa sur la Révolution française d'un poids déprimant.
Ce fait, qui a échappé à la plupart des historiens, est hors de doute.
Les sentiments de Voltaire à Tégard de Servet et de Calvin furent partagés au dix-neuvième siècle par tous les écrivains qui eurent le souci de la vérité. Nous en avons cité un grand nombre. Nommons de nouveau Tun des plus éloquents, Emile Saisset, qui, en 184(S, fit paraître dans la Revue des Drue Mondes une étude superbe d'indignation morale et de probité intellectuelle.
Apostrophant Calvin, à propos de ses outrages à Servet et de ses mensonges diffamatoires, Emile Saisset écrivait ces paroles de ilétrissure :
' ... Vous, Calvin, qui dénoncez un adversaire personnel à l'inquisition catholique, vous qui demandez la mort quand Texil eût suffi, vous qui prêchez contre Servet absent et sous le poids d une sentence capitale, quand vous mettez le comble à tant de noirceurs en venant contester, contre l'évidence, la bonne foi de votre ennemi pour travestir et déshonorer ses derniers moments, vous n'appartenez point, non, je l'akfirme al:
NOM DE MA FOI PROFONDE EN UN PRINCIPE^ÉTERNEL DE BoNTK
ET DE JUSTICE, VOUS n'aPPARTENEZ POINT A l'ÉGLISE DE DIEU (1). »
Mentionnons aussi l'historien Galiffe, Renan, l'homme d'État James Fazy, le docteur anglais Wilis, le pasteur Charles Dardier, et par-dessus tous, le pasteur Henri Tollin.
Galiffe, qui consacra sa fortune à faire connaître la vérité historique et qui fut en butte, dans l'accomplissement de ce devoir, à d'odieuses vexations et à d'abjectes calomnies, Galiffe a montré par des documents ce que fut, en réalité, la domination de Calvin (2). Galiffe, qui était protestant et de vieille famille genevoise, fait justice des misérables sophismes invoqués par des panégyristes qui ressemblent plus à des valets de bour reau qu'à des historiens, pour atténuer la responsabilité du théologien de Noyon dans le meurtre de Servet et dans les nombreuses exécutions capitales qui eurent lieu sous son règne spirituel. « Il fallait, écrit Galiffe fils dans la notice qu'il a consacrée aux travaux de son courageux père, une foi singulièrement vivace dans le: caractère évangélique des réformateurs français pour que cette foi résistât à la lecture des innombrables
(1) Emile Saisset, Revue des Deux Mondes, t. XXI, p. 846.
(2; « Il suffit de parcourir la correspondance latine et françaist de Calvin pour se convaincre que la vie de ses adversaires nt lui coûtait guère. Le pasteur Gaberel nous apprend, il est vraij à propos des supplices par le feu, que c'était pour des motifs d'humanité que l'on prenait du bois vert qui avait la propriét' d'asphyxier le patient avant qu'il eût senti la flamme; argu^ ment fort contestable et qui accuse chez celui qui le prc duit une complète ignorance du système pénal de l'époque. G^ n'était certes pas pour des motifs d'humanité que, lors des déca^ pitations, les têtes étaient clouées au gibet, les corps rouéî rompus, écartelés, traînés à la voirie, pendus au gibet. Il rest acquis à l'histoire que, durant cette époque de régénération, le^ échafauds et les instruments de torture furent plus actifs qi sous les règnes réunis des évoques les plus détestés. » Gf litre fils, p. 84.
procès criminels qui, àTaide du bourreau, contriburrent au triomphe momentané de leur système religieux et politique. Nous ne conseillons pas aux fidèles qui se font un devoir de garder leurs illusions à tout prix, d'en tenter l'expérience.
« On a beau répéter qu'il ne faut pas juger un siècle par un autre, ou le passé par le présent. Cela peut être vrai pour les coutumes, les formes extérieures, en un mot pour la partie la plus superficielle des mœurs ; et même alors, n'est-il pas évident, pour le sujet qui nous occupe, que cette justification, tirée de ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit du temps pour excuser la cruelle sévérité des jwjps, doit atténuer dans la même proportion les torts des prétendus coupables? Vu point de vue de la saine morale, les hommes sont et seront ce qu'ils ont toujours été. Le philosophe et l'historien leur appliqueront éternellement les mêmes règles du bien et du mal, laissant au fanatisme de secte ou de parti le soin de fausser le poids et d'altérer les mesures au gré de son intérêt particulier. Il faut, en effet, tout l'aveuglement du fanatisme le plus épais pour ne pas voir que les bûchers et les échafauds étaient les armes de l'erreur, et non celles de la persuasion ; et c'est bien un sophisme digne d'une pareille cause que de se prévaloir par-dessus le marché de la prétendue impartialité qui aurait présidé, chez nous, à ces pieux supplices...
« Qu'est-ce que cette prétendue « horreur de l'hérésie » érigée en vertu chez ceux qui, aux yeux des trois quarts de la chrétienté, étaient eux-mêmes les hérétiques par excellence ?
« On a soin d'ajouter « que les Réformateurs ne pouvaient déployer assez de rigueur pour purifier de toutes façons Vancientie Genève » que l'on se complaît naturellement à représenter comme une seconde Sodome ; et quand cela? au moment où ses enfants venaient de
conquérir son indépendance, après une lutte qui, pour la durée, pour les difficultés vaincues, le patriotisme déployé e,t la beauté des caractères, peut être comparée à tout ce que l'histoire offre de plus grand dans ce genre !... De pareilles assertions, si elles n'étaient absurdes avant tout, ne pourraient que dégrader et ceux qui les emploient et la cause qu'ils prétendent servir. »
Quant à l'argumentation si extraordinaire et si audacieusement reproduite que le calvinisme fondait la liberté par ses principes en la détruisant par ses actes, et préludait de cette sorte à l'avènement des gouvernements démocratiques, elle se heurte, non seulement au bon sens, mais aux déclarations que nous avons reproduites de Calvin, de Théodore de Bèze et de tous leurs disciples.
Un des chefs de la Révolution populaire, accomplie à Genève en 1846, James Fazy a très nettement vu et très nettement déclaré que lorsque les Genevois, en mai 1539, se soulevèrent contre Calvin et Farel, « c'était la démocratie qui se défendait contre le fanatisme autocratique ».
La théocratie calviniste, dont ces deux huguenots français étaient les inventeurs et les apôtres, ne pouvait aboutir en effet qu'à un gouvernement de prêtres ou de pasteurs, c'est-à-dire à la plus humiliante et à la plus inquisitoriale des tyrannies, à celle où la méchanceté, et souvent la dépravation, se masque d'hypocrisie pieuse. C'est ce qui arriva à Genève. Aucun peuple, dans l'histoire, n'a subi une domination plus inique et plus tracassière que celle que Calvin et ses collègues firent peser sur la petite cité genevoise.
Les protestations de Galitfe, de Fazy, de Barni, des pasteurs libéraux, des unitaires américains en faveur de Servet et contre la théologie homicide de Calvin,
n'eurent pas toute la rapide influence désirable ; cependant, peu à peu, elles agirent sur l'opinion. On se persuada que le libéralisme religieux de Servet était moralement supérieur au dogmatisme intolérant de son persécuteur. L'histoire de Genève, impartialement étudiée, montrerait même que tous les progrès accomplis dans cette ville ont été une réaction contre le calvinisme et une défaite pour le calvinisme.
Dès 15G7 Simon Simoni proteste contre l'idolâtrie calviniste : « Nous sommes, écrit-il, membres du Christ et non d'un Calvin. » Contre l'orthodoxie sèche, méticuleuse, scolastique et sans pitié du Picard et de ses premiers disciples, contre la dure tyrannie des confessions de foi, se dresse, à Genève, toute une école semi-libérale qui aboutit à Tindépendance dogmatique (losChenevières, des Oltramare, des Chastel, desScherer <>t des Congnard. Nous avons vu comment, dans le monde laïque, le syndic Calandrini jugeait Calvin.
« Que fût devenue, demande, avec prétention à iironie, le calvinisant Philippe Godet, que fût devenue la Genève réformée, livrée aux Servet et aux Castellion ? » Elle fût devenue ce qu'elle pourrait être aujourd'hui. Elle aurait été, de meilleure heure, par évolution et sans troubles, une cité de démocratie, de libre pensée, d'art aimable et de littérature attrayante, d'humaine cordialité. La merveille de son cadre assurait à toujours sa prospérité.
C'est une monstrueuse sottise de croire et de dire qu'il a fallu à Genève le bûcher de Champel, l'exil de Castellion, les soufl'rances et le sang des libertins proscrits, égorgés, coupés en morceaux, l'inquisition pastorale, l'odieuse tracasserie d'une législation antihumaine, l'ennui prodigieux d'innombrables sermons, l'assommant fatras de milliers de livres théologiques pour qu'elle coïKjuît et gardât dans le monde une plate de
« grande petite ville », ainsi que s'exprime Victor Cherbuliez.
Mais, di(-on, elle a dû au Français Calvin de devenir « la Rome protestante ». Beau titre, en vérité, et que les insulteurs, dans le passé, de la « Rome des papes », alliés quand l'intérêt les y oblige aux ultramontains, ont bonne grâce à invoquer ! Titr^ ridicule, dans le présent, qui ne répond à rien, qui est odieux à un grand nombre de Genevois, et ne saurait plaire qu'à une ignorante vanité, ou à une arrogante infatuation, burlesquement démodée !
Presque tout le monde, à l'heure actuelle, est dans ce sentiment. Le bandeau est tombé enfin de tous les yeux. C'est pourquoi la popularité de Servet et l'impopularité de Calvin, son meurtrier, sont devenues telles que, lorsque, récemment, quelques financiers et une coterie de théologiens attardés imaginèrent de vouloir glorifier le « Réformateur » à l'occasion du quatrième centenaire de sa naissance, c'est-à-dire en 1909, on s'aperçut que ce projet, réalisable, peut-être, par la puissance de l'argent, était d'une absolue impossibilité morale, si on ne lui donnait, pour préface et pour passeport, une sorte d'amende honorable à Michel Servet.
Quelle revanche pour le martyr de Champel ! Quelle humiliation pour son bourreau : il avait besoin de Servet pour obtenir un monument à Genève ! Mais comment s'y prendre, afin de réduire au silence les amis du martyr, tout en donnant joie aux amis du persécuteur ?
Servet étant né en 1511, il était impossible d'attendre jusqu'à 1911 pour regretter officiellement son supplice, puisqu'on voulait apothéoser son meurtrier en 1909.
Que faire ? Avouer publiquement qu'on ne se souvenait de Servet qu'au profit de Calvin? C'était vrai, mais
risqué. Il n'y avait, d'ailleurs, pas de temps à perdre. Cinq ans, au bas mot. étaient indispensables pour réunir le demi-million nécessaire à l'exécution du monument « grandiose » rêvé par les calvinistes, et pour Calvin.
On se hâta donc de ramasser les sept mille francs qu'il fallait pour l'achat d'une pierre tombale et d'une grille destinées à la mémoire de Servet. Et, sans se préoccuper autrement de l'à-propos d'une date, on installa, en 1903, la grille et la pierre sous le titre pompeux de monument expiatoire. Ayant à choisir entre plusieurs emplacements (car on ne sait pas avec une entière exactitude oii fut allumé le bûcher de Champel), on se décida pour un sentier oi^i ne passe presque personne.
Grâce à cette grille et à cette pierre, placées loin de la ville et dans la solitude, Calvin aurait sa glorification, vraiment monumentale, elle, le jour anniversaire de sa naissance, et cette apothéose d'un homme, déguisée sous l'étiquette de monument de la Réformation, s'étalerait en plein centre de Genève. Mauvais calcul, du reste, car plus grand sera le faste du monument calviniste, plus on pensera au pauvre Servet.
La difficulté fut, pour les âmes pieuses, d'imaginer une cérémonie permettant de mentionner le nom de la victime tout en célébrant son meurtrier. Il fallait une inscription sur la pierre tombale. Laquelle ? Plusieurs furent proposées. On ne s'entendait guère. Impatienté, quelqu'un, protestant zélé et notoire, M. Seippel, proposa celle-ci : « Calvin a brûlé Servet, il a bien fait! » On trouva mieux. On trouva l'inscription suivante :