‹ Michel Servet et CalvinChapitre 45 sur 49 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

11 ne suffit pas aux fanatiques de tuer les gens, il faut aussi qu'ils créent autour de leurs victimes une légende de mensonges et d'infamies.

La légende infamante de Servet eut pour premier inr venteur Calvin lui-même. On a vu par les pièces du procès qu'il essaya d'être, si on peut ainsi dire, le Bolsec du proscrit qu'il avait fait jeter en prison. lUe fit attaquer dans sa vie privée, accuser de mauvaises mœurs, de « paillardise », de « débauches ». Ces calomnies, particulièrement lâches, eurent un écho qui s'est prolongé jusqu'à nos jours. Elles s'aggravèrent de l'accusa- ; tion d'athéisme qu on répéta un peu partout. « Ils ont « fini par faire croire, écrivait Castellion, que Servet était quelqu'un pour qui il n'y avait ni Dieu, ni Christ. »

Servet fut montré méprisable durant sa vie, sans courage devant la mort, traité d'apostat, de séducteur, d'athée, de séditieux, de « profane vaurien ».

Cette déformation de la vérité trouva place dans une des premières histoires de la ville et de l'État de Genève, écrite par le docteur Jacques Spon. On y lit: «Ser-

vet très malicieux s'obstina tellement à maintenir ses blasphèmes que, dans une dispute, il donna plus de cinquante démentis formels à Calvin, l'appelant autant de fois méchant ou Simon magicien. Le Conseil ne put souffrir son effronterie, le mit en prison, et lui instruisit son procès qu'il communiqua aux quatre cantons protestants, après la réponse desquels il fut bruslé tout vif, sans montrer aucun signe de repentance, mais seulement une grande frayeur de la mort (1). »

Durant de longues années, le nom de Servet ne fut prononcé dans les milieux orthodoxes que suivi des épithètes les plus injurieuses. Celui qui se serait avisé de le défendre, si peu que ce fût, aurait été traité comme Calvin traitait Castellion lorsqu'il l'appelait « crapaud jetant de grosses écumes », « inepte baladin à qui les élégances siéent autant qu'une cotte de mailles à une truie ».

Galliti, pasteur de Coire, nommait Servet « un empesté Cacus. 11 a été consumé, avec sa fumée, ajoutaitil : c'est bien fait. » Même au moment de la Révocation de TÉditde Nantes, alors que les protestants persécutés auraient dû réprouver toute persécution, la mémoire de Servet était honnie et son « extermination » glorifiée. Pour Drelincourt le martyr de Champel était « un Espagnol de maudite mémoire », un « exécrable hérétique ».

On en parlait ainsi qu'on parle du diable ou du fils du diable.

Bossuet, toujours habile à tirer parti contre les protestants de leurs injustices, de leurs violences et de leurs maladresses, a souligné, avec son éloquence et sa verve

(l) Spuii, luine II, i>. o(i et ^t. A Lymi, cliez Tli. Aiuauliy, i'M2. — Spon n'a fait que résumer une pa^'e de la chronique do M. Roset, VI, ch. dO. — Le chroniciueur accuse Servet « d'impudence plus qu'infernale ».

'lH-1 MICUEL SERVET ET CALVIN

ordinaires, la méchanceté des calvinistes dénigrant leur victime et la poursuivant d'une haine plus que séculaire. Il donne.poui" titre à ces pages ironiques de son livré sur les persécutions huguenotes ces mots si tristement exacts :

Les Catholiques et les Protestants d'accord sur la question de la punition des hérétiques,

a Je n'ai pas besoin, dit Bossuet, de m'expliquer ici sur la question, savoir si les princes chrétiens sont en droit de se servir de la puissance du glaive contre leurs sujets ennemis de l'Église et de la sainte doctrine, puisqu'on ce point les Protestants sont d'accord avec noUS. Lutlier et Calvin ont fait des livres exprès pour établir sur ce point le droit et le devoir du magistrat. Calvin eii vint à la pratique contre Servet et contre Valentin Gentil; Mélancton en approuva la conduite par une lettre qu'il lui écrivit à ce sujet. La discipline de nos Réformés permet aussi le recours au bras séculier en certains cas ; et on trouve parmi les articles de la discipline de l'Église de Genève, que les ministres doivent déférer au magistrat les incorrigibles qui mépriseiit les peines spirituelles, et en particulier ceux qui enseignent de nouveaux dogmes, sans distinction. Et encore aujourd'hui celui de tous les auteurs calvinistes qui reproche le plus aigrement à l'Église romaine la cruauté 1 de sa doctrine, est demeuré d'accord dans le fond, puis- \ qu'il permet l'exercice de la puissance du glaive dans les matières de la religion et de la conscience (1). »

Bossuet avait fait précéder ces remarques, d'une vérité absolue et d'une portée terrible (2), de cette rail-

(1) Histoiî^e des variations, tome II, page 46. Ed. Garnier.

(2) « Dès que les protestants se plaignent, écrit Bayle, on leur allègue le droit que Calvin et Bèze ont reconnu aux magistrats,

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leusë constatation : « Les docteurs de la Réforrhe surent toujours se mettl-e en sûreté, pendant qu'ils animaient les autres, et Luther et Mélancton, et Bucer et Zwingle, et Calvin et Œlcolampade, et tous les autres se firent bientôt de sûrs asiles, et parmi ces chefs des Réformateurs je ne connais point de martyrs. » Ils se vantaient de donner leur vie à la Réforme, mais ils donnaient surtout la vie des autres (1).

Le pasteur Jurieu, répondant à l'évéque de Meaux, reste fidèle aux habitudes de diffamation contre le martyr de Champel; jusqu'à la veille de la Révolution française nous trouvons, dans les publications calvinistes, des outrages à la mémoire de Servet : « Le seul examen du procès, lit-on dans VHhtoire littéraire de Genève publiée en J780 par le bibliothécaire Senebier, ne permet pas de douter que Servet ne fût un blasphémateur et que ses idées ne conduisissent à lathéisme, si elles n'étaient pas l'athéisme lui-même ». Plus intrépide encore, dans l'ignorance ou le mensonge, le pasteur Puaux dans un écrit « populaire », nomme Servet « un athée ». Mais voici l'inouï dans l'extraordinaire. L'un des biographes de Calvin, le pasteur Henry de Berlin, a osé écrire : « Aujourd'hui que trois siècles se sont écoulés, je me représente qu'un jury impartial, formé des délégués de toutes les Églises chrétiennes, s'assemble sur les hauteurs de Champel, pour prononcer dans cette cause un jugement définitif. Un tel tribunal,

et jusqu'ici il n'y a personne i[ui n'ait échoué pitoyablement contre cet argument ad hominem. »

(1) M. le pasteur Douen, agent général de la Société biblique, fait sur Calvin une remarque snublable à celle de Hossuet : « On célèbre sans cesse, écrit-il, la grandeur d'âme de Calvin et on insiste sur la pusillariirnité de Marot, et pourtant il faut reconnaître que Marot vit de près le bûcher que Calvin ne vit jamais que de loin, «lue le poète faillit y monter à plusieurs reprises pour sa foi, tandis que celle du Héformateur y faisait monter les autres. »

après avoir compulsé tous les documents, s'être reporté dans l'époque, et après avoir écouté les témoins, déchargerait Calvin de toute faute et prononcerait sur lui NON COUPABLE, ct, à l'égard de Servet, il dirait : coupable avec circonstances atténuantes. »

Il advint, aussi, il y a un peu moins d'un demi-siècle, qu'un débat se produisit à Genève, où se montra, dans sa répugnante singularité, la passion théologique. Il fut démontré ce jour-là que toucher à Calvin — même à Calvin dénonçant Servet à Vienne et le faisant emprisonner à Genève, — c'était manquer de respect à « la Rome protestante ». Le coupable était un homme d'intègre conscience, de grand et austère savoir, un persécuté du 2 décembre, qui honorait par son talent et son caractère l'université de Genève où il professait la philosophie. Ce chapitre d'histoire a déjà été raconté dans la biographie de Barni. Je le reproduis sans y rien changer, tel que je récrivais en 1892 : Le Conseil d'État de Genève chargea Barni de faire, pendant l'hiver de 1862, dix conférences publiques à l'Hôtel de Ville. Notre ami prit pour sujet Les Martyrs de la libre pensée^ et raconta, avec une émotion passionnée, les souffrances et la mort de quelques-uns des grand lutteurs de la conscience humaine. Socrate et les stoïciens sous les empereurs romains, Hypatie et Abélard, Ramus, Jordano Bruno, Campanella, Vanini, Galilée, devinrent, tour à tour, l'objet d'un enseignement quL| convenait à merveille à la nature d'apôtre répubUcainj de Barni. Lui qui était avec tous les martyrs contre tous] les bourreaux, avec toutes les victimes contre tous les' persécuteurs ; lui dont le talent, fait de probité et de tolérance, détestait toutes les hypocrisies, et condamnait toutes les iniquités, ne pouvait pas oublier de parler à Genève, en face surtout de l'étroitesse bigote et de la morgue irritante de certains protestants, de la grande

victime du calvinisme, du malheureux Michel Servet. Il consacra deux leçons (les plus belles de son cours) au libre penseur espagnol, qui, persécuté par les catholiques, mis à mort par les protestants, demeure comme un exemple de la fureur jalouse et méchante des sectes chrétiennes. Ne semble-t-ilpas qu'un pareil sujet, dans une ville où tous les jours on flétrit, aux applaudissements de tous, Fintolérance cléricale, ne devait avoir rien d'alarmant, sinon pour une quantité minuscule de dévots attardés dans le fanatisme haineux ? Pouvait-on contester que Michel Servet fût mort martyr de ses opinions? Évidemment ce n'était pas possible. 11 aurait été, d'autre part, bien singulier de prétendre que, puisque Servet avait été brûlé à Genève, c'était précisément à Genève qu'il ne fallait rien dire de lui I La gloire de la « Rome du libre examen » exige-t-elle qu'on se taise sur les crimes dont elle a été le témoin? Penser ainsi serait donner à entendre que le protestantisme fait de trop subtiles distinctions entre l'intolérance des uns et l'intolérance des autres. Ardent à la condamnation dès qu'il s'agit des meurtres accomplis par les catholiques, il se modérerait tout à coup, chercherait des atténuations, des disthirjuo, des excuses en présence des meurtres imputables aux disciples de Calvin ou de Luther, et dirait, comme le personnage de la comédie : <• Ohl moi, c'est autre chose! » Barni estimait qu'il n'y a pour les crimes de l'intolérance ni Alpes, ni Pyrénées.

Lorsque le savant historien termina sa leçon sur Servet, en flétrissant l'hypocrisie et la cruauté dont le réformateur avait donné tant de preuves dans cet effroyable drame, des applaudissements éclatèrent dans une partie de l'auditoire, tandis que l'autre se retirait en exprimant son mécontentement, ses plaintes et même son indignation. J'entends encore un bonhomme, le

pasteur G..., dire avec une voix où ronction professionnelle tempérait la colère occasionnelle : « C'est un scandale! C'est un outrage à Genève, une trahison de l'hospitalité. » Les feuilles religieuses prirent vivement à partie le professeur -iconoclaste. Elles lui reprochèrent d'avoir parlé de Michel Servet 4aïis une intention perfide; car, enfin, pourquoi s'occuper de ce représentant de la pensée, alors qu'il était si facile de trouver d'autres martyrs? Des brochures furent publiées contre Barni, et on chargea un ministre du saint Évangile, du nom de Bungener, de venger la mémoire de Calvin dans une solennelle conférence.

Ce vengeur s'y prit de façon singulière. Il prétendit que si Calvin avait fait condamner Servet, c'était parce qu'il ne pouvait faire autrement. Calvin n'était-il pas regardé, au seizième siècle, comme le gardien du dogme de la Trinité ? Que serait-il arrivé de la Réforme à Genève et dans le monde entier, si on avait pu dire que Calvin laissait impunément attaquer un dogme regardé comme la clef de yoûte du Christianisnie? Calvin subit la dure nécessité de dénoncer un théologien aventureux dont les négations compromettaient la Réforme S'il faiit plaindre sa victime, ne faut-il pas le plaindre aussi ? M. Bungener s'attendrissait sur Calvin. Tel, plus tard, Louis Blanc, racontant la mort de Canaille Desmoulins et de Danton, gémit sur l'infortuné Robespierre, obligé, par son patriotisme, de faire guillotine| ses amis. Au surplus, que vient-on nous dire sur h cruauté du réformateur genevois? Il ne fut pas cruel, i se montra miséricordieux au contraire, se contentan de demander qu'on tuât Michel Servet, écrivant sani doute à Farel : « J'espère que la peine sera capitale ». mais ajoutant qu'il souhaitait que Servet fût décapité e: non brûlé. N'est-ce pas là un cri du cœur? Lorsque M. Bungener fit cette précieuse remarque, il y eut de

applaudissements dans Tauditoire. M. Bungener reprit : « Ce ne sont pas des applaudissements qu'il faut ici ; c'est de la justice. » Applaudir, en 1862, au meurtre de Servet, c'était, en effet, même à Genève, dépasser un peu la mesure.

Le vengeur de Calvin n'oublia pas l'argument, si souvent reproduit, d'après lequel Fintolérance faisant partie des mœurs du seizième siècle, il n'était pas possible à un théologien évangélique de ne pas réclamer la mise à mort de ses contradicteurs. Barni aurait pu se borner à répondre qu'une pareille excuse, si elle était admise, serait Targument le plus terrible contre le Christianisme et la Réforme. Comment! la religion nouvelle, ou plutôt la religion renouvelée selon TÉvangile, n'aurait pas eu assez d'efficacité morale pour empêcher la persécution de s'exercer et de sévir, avec des circonstances d'ailleurs aggravantes et abominables? L'esprit de la Réforme, la pure doctrine auraient été impuissants à surmonter l'ignoble, odieuse et sanglante intolérance d'une époque? Quelle idée se fait-on alors du Calvinisme? Est-ce un simple exercice d'érudition théologique, de dialectique pédante, laissant subsister, chez ceux qui la pratiquent, la déloyauté, la haine, le goût du meurtre, la passion vile d'injurier et de piétiner ses victimes?

Car dans le drame de Michel Servet toutes ces circonstances se rencontrent et sont à la charge de Calvin. Que vaut une réforme religieuse réduite à des thèses sur le péché originel, la nature du corps de Jésus-Christ, la descente aux enfers?

Qu'est-ce que l'immanité a à faire de telles sottises, surtout si elles provoquent à verser le sang (l)?

(1) Dans la neuvième leçon de la Morale dans la clnnocralie, Barni fait cette remarque : « A entendre beaucoup de gens de notre temps, à voir les condamnations qui frappent en France la lilirt' pensée, et, en Suisse môme, dans un de nos cantons, la

Barni crut devoir répondre, avec quelques détails, à ses accusateurs calvinistes : « Pourquoi, m'a-t-on dit, entre tant d'autres martyrs de la pensée que vous pouviez choisir avoir été chercher tout justement Michel Servet? Je réponds simplement que je ne l'ai point cherché « de gaité » de cœur, mais qu'il m'était imposé par le sujet même de mon cours ; qu'ayant arrêté ce sujet parce qu'il m'avait paru excellent, mais sans songer plutôt à Servet qu'à toute autre victime, je ne pouvais omettre un tel martyr; et que, dès que je devais parler de Michel Servet, ma conscience ne me permettait pas de parler de Calvin autrement que je ne l'ai fait. Je demande d'ailleurs si Calvin est un personnage tellement sacré qu'il ne puisse pas être permis de le juger librement. Je sais qu'il y a des gens qu'une telle liberté scandalise et qui auraient voulu la supprimer. Je ne discute pas avec ces gens-là! Quant à ceux qui me reprochent de n'avoir montré Calvin que sous un seul aspect, je dirai qu'il n'était pas dans mon sujet d'examiner ses mérites et les services qu'il a pu rendre à Genève, ou même, en général, à la cause de la Réforme : c'est là une question fort controversée où je n'avais point à entrer ; je n'avais à m'occuper que de la conduite de Calvin à l'égard de Michel Servet, dont il fut le dénonciateur et le bourreau. Mais ici certaines personnes m'accusent de n'avoir pas su me placer au point de vue du seizième siècle, et d'avoir jugé Calvin à travers les idées du dix-neuvième ; comme si les notions les plus élémentaires du bien et du mal dataient de notre temps, et comme si, au temps de Calvin, la théologie avait étouffé dans le monde toute conscience. C'est là pourtant la thèse que les théologiens et des feuilles soi-di-

iaslonnade inflU^ée à l auteur d'un examen de la vie de Jésus, il semble que l'idée de tolérance n'a pas beaucoup progressé. »

sant religieuses travaillent à faire prévaloir. Grand bien leur fasse! Pour moi, tout en reconnaissant qu'il est juste, pour bien juger les hommes, de faire la part des idées du siècle où ils ont vécu, je ne suis pas de ceux qui excluent de l'iiistoire la conscience, et j'ai montré par des faits décisifs qu'à l'époque même de Calvin, elle n'était pas aussi complètement effacée que voudraient le faire croire ceux qui cherchent à laver de tout reproche le réformateur de Genève. »

Barni avait, en effet, au cours de ces deux leçons sur le meurtre juridique de Michel Servet, rectifié l'erreur dans laquelle sont tombés Michelet, Emile Saisset, Ernest Renan, et qui veut qu'au seizième siècle, une seule voix, celle de Sébastien Castellion, professeur de langues anciennes à Bâie, ait protesté contre la théorie et la pratique de l'intolérance. Avec Castellion, bien d'autres protestèrent contre la mise en jugement ou la condamnation de Servet. 11 est vrai qu'ils furent persécutés, excommuniés ou bannis pour s'être permis cet acte de franchise et d'humanité. Leurs noms s'ajoutent à la liste des victimes du Calvinisme.

Les courageuses leçons de Barni sur les Martyrs de la libre pensée lui valurent les félicitations d'Edgar Quinet, de Michelet, de Vacherot, de Jules Simon, du colonel Charras, de Théophile Dufour, qui, de Saint- Quentin, écrivait à Quinet : « Je vous félicite d'avoir à Genève Jules Barni; c'est un homme d'une haute conscience et d'un grand savoir ; j'apprends avec plaisir qu'il vient d'attaquer l'idole genevoise, l'idole aux pieds sanglants. » Henri Fouquier écrivait : « En plein Genève d'hiver, dans le pays des Mnmiers, sur les hauteurs de la Treille, Barni a fait entendre une voix libre disant que Calvin avait été un despote et un bourreau, — un inquisiteur comme les autres. Cela n'a point passé tout seul et le coup était hardi. La leçon sur Servet est vrai-

ment une belle et éloquente page ; Barni a pris corps à corps le gouvernement de Calvin à Genève, et mis au pilori cette sombre tyrannie théologique. En arrivant de Paris pour se rendre dans la vieille ville protestante, Barni a pris le bon chemin : il a passé par la maison de Voltaire. »

Tous les protestants ne firent pas, d'ailleurs, cause commune avec Calvin et M. Bungener, son vengeur. Un savant historien, M, Chastel, professeur à la faculté de théologie de Genève, approuva, dans un de ses cours, la thèse de Barni. Un autre professeur de la même faculté j le doux et charmant M. Chenevières, vieillard aux manières exquises, à l'imagination enjouée et gracieuse, écrivit à son collègue et « confrère en tolérance » qu'il le félicitait d'avoir dit éloquemment ce que beaucoup de braves gens pensaient sans oser le dire. « Je sais bien, ajoutait-il, qu'on clabaudera contre vous, que les mùniers vous diront : anâthème ! Laissez dire. Moi aussi j'ai été excommunié par des dévots, et souvent. On n'en meurt pas; j'ai quatre-vingt-trois ans et je me porte bien, surtout quand j'ai eu le plaisir de vous lire et de vous entendre. »

Le pasteur Chenevières en parlait à son aise, en Optimiste souriant. Ce qu'il faut dire, c'est qu'à partir de ce moment l'existence fut rendue intolérable â Barni. Lassé par les tracasseries qu'on lui suscitait, il dut donner sa démission de professeur en novembre 1864. « J'aime mieux, écrivit-il au conseiller d'Ëtat, chargé du département de l'instruction publique, résigner des fonctions où je me vois si mal récompensé de mes efforts. Je n'ai aucune envie de lutter contre une malveillance systématique. »

Il en coûtait, même en 1804, de défendre Servet ! Mais les mânes de Calvin durent être satisfaites!

Il serait inéquitabie^ cependant^ de ne pas reconnaître

que de 1553 à 18G'4 Un progrès s'était accompli. Barni fut « tracassé », certes; il no fut pas brûlé. On le traita même moins durement qu'on n'avait traité, en 1559, la dame Catherine Gopa, du duché de Ferrare, dont l'auteur des Cffhiéator/ies rjenevouen raconte en ces lignes rédifiante aventure :

« Le 21 février 1559, Catherine, femme de Jacob, du duché de F'errare, venue en cette ville pour faire plaisir à son fils unique, qui ne voulait pas aller à la messe, fut accusée par un réfugié d'avoir dit :

« 1" Que Servetus est mort martyr de Jésus-Christ, et que iM. Calvin est cause de sa mort, d'autant qu'il y avait piques entre eux, et que pourtant les seigneurs ont mal fait de le faire mourir ;

« ±" Que Gribaldus a bonne doctrine, et aussi Jean- Paul (Aliciat) et M. George (Blandrate), et qu'ils sont persécutés à tort par malveillance ;

'( > Que c'est mal fait que Messieurs contraignent le peuple à faire prières en un certain jour, et aussi longues et aussi faire payer la peine (l'amende) à ceux qui n'y vont point;

«4° Que notre Église italienne lui déplaît, et ne veut point demeurer ici ;

« 5«Que les Anabaptistes sont tous chrétiens ;

« ()" Que le magistrat fait mal de punir aucune sorte d'iiérétiques, mais qu'il devrait laisser liberté à tous de parler ce que bon leur semble ;

« 1" Que tant de sermons ne lui plaisent point ;

« 8° Qu'elle veut se départir de cette ville, pour ce que la procédure de Messieurs lui déplaît, en ce qu'ils condamnent ceu.< qui parlent à l'encontre d'eux.

Un autre réfugié ajoute qu'elle a dit :

« 9° Que M. Calvin n'est point d'accord avec Gribaldus, d'autant que; Gribaldus est plus savant que lui et qu'ils? sont concurrents;

« 10^ Que ça a été mal fait de faire mourir Servet.

« Elle fut condamnée, le 3 mars, à crier merci à Dieu et à la justice, et bannie avec ordre de partir dans les vingt-quatre heures, sous peine d'avoir la tète tranchée. »

Barni ne fut pas obligé de quitter Genève dans les vingt-quatre heures sous peine d'avoir la tête tranchée. Il est vrai qu'en 1864 Calvin était mort.

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