CHAPITRE XII
LES LETTRES LIVREES
Avant de déclarer définitivement close Taffaire Servet, rinquisiteur Mathieu Ory se rendit à Lyon pour conférer avec le correspondant des Calvinistes de Genève,
Antoine Arneys.
Celui-ci promit de demander à son cousin de Trye des renseignements nouveaux et des preuves nouvelles.
Le sort de Servet dépendait encore des résolutions de Calvin. Arneys sollicitait, au nom de l'Inquisition catholique, l'envoi du traité entier de la Restitution du Christianisme. Lorsque cette demande parvint à Genève le théologien Picard n'avait plus en main le volume lill'avait « prêté à son bon frère Farel. » Calvin pouvait donc ou garder le silence, ou alléguer qu'il n'entendait plus être, lui ministre de l'Évangile, mêlé à des actes aboutissantà lamort d'un homme. Il fit le contraire. «Calvin, raconte d'Artigny, dans ses Mémoires (T histoire, de critique etde littérature, dmrmé d'apprendre que tout réussissait selon ses désirs, fit réponse, sousle nom de son confident de Trye, et envoya plus de pièces qu'il n'en fallait pour perdre de Villeneuve. Les deux lettres suivantes carac-
térisent parfaitement ce prétendu réformateur qui, sous les dehors affectés d'un zèle ardent pour la religion, ne pensait qu'à venger ses injures particulières. »
Jugeant qu'il fallait agir vite et ne pas faire attendre l'Inquisition. Calvin, se masquant en de Trye, usa d'un procédé qui a provoqué, chez tous les honnêtes gens, des paroles d'indignation et de flétrissure. « On ne saurait se défendre, déclare l'historien suisse G. de Valavre, d'un profond sentiment d'horreur en voyant le rôle odieux joué en cette circonstance par l'auteur de rinstitution chrétienne. » N'ayant pas à sa portée immédiate la preuve que réclamait d'Arneys, Calvin n'hésite pas à se dessaisir des lettres confidentielles qu'il avait, jadis, reçues de Michel Servet, suh sigillo secreti, et qu'il avait eu soin de garder par devers lui, bien que le docteur Espagnol les lui eût instamment redemandées. « Remitte igitur scripta mea », lui avait écrit le trop confiant Servet.
Calvin ajouta à la félonie de cette livraison l'envoi de plusieurs feuilles d'un exemplaire de V Institution chrétienne que l'Espagnol, en d'autres temps, avait couvertes de notes marginales irritantes pour l'orgueilleux Picard. La lettre qui accompagnait cette provision de torches et de fagots est un modèle d'hypocrisie scélérate. « On ne peut la lire sans dégoût, écrit le philosophe spiritualiste Emile Saisset, car elle joint la plus basse hypocrisie à la plus odieuse délation. » M. Hériot, maire de Lyon et professeur à la faculté des lettres de cette ville, n'est pas moins sévère : « Avant le Calvin cruel, dit-il, nous avons là le Calvin hypocrite. »
« Monsieur, mon cousin, mande à Antoine Arneys Guillaume de Trye quand je vous écrivis la lettre que vous avez communiquée à ceux qui y étaient taxés de nonchalance, je ne pensais point que la chose dût venir si avant.
« Seulemenl mon intention .Hait de vous remontrer auel est le beau zèle de dévotion de ceux qui se disent piliers de l'Église, bien qu'ils souffrent de tels desordres au milieu d'eux, et, cependant, persécutent si durement les pauvres chrétiens, qui désirent de suivre
Dieu en simplicité.
,, Pour ce que l'exemple était notable, et que j en elaisaverli.il me sembla que l'occasion s'offrait d'en toucher en mes lettres, selon la matière que je traitais. « Or puisque vous en avez déclaré ce que j'avais entendu écrire privément à vous seul, Dieu veuille pour le mieux que cela profite à purger la chrétienté de telles ordures, voire pestes mortelles. S'ils ont tout bon vouloir de s'y employer, comme vous le dites, il me semble OUE la chose n'est pas. trop difficile, encore que je ne vous puisse fournir, pour le phÉsent, ce que vous demandez, à savoir du livre imprimé : car je vous mettrai en mains plus pour le convaincre, - à savoir deux douzaines de pièces écrites de celui dont il est question où une partie de ses hérésies est contenue.
« Si on lui mettait au-devant le livre imprime, il le pourrait renier. Ce ou'il ne pourra faire de son écri-
Il ne faut pas que la victime échappe : tous les moyens d'évasion doivent lui être ravis. Le ministre de l'Evaneile Calvin s'emploie à cette besogne. Ce devoir terminé, il indique à Tlnquisition les raisons qui obligent les catholiques à tuer Serve t :
« Par quoi les gens que vous^ dites ayant la chose toute prouvée, nauront mlle excuse s'ils dissimulent plus ou diffèrent à y pourvoir.
« Tout le reste est bien par dera, tant le gros livre que les autres écrits de la même main de l'auteur, mais je vous confesserai une chose, que j'ai eu grand peine à retirer ce que je vous envoie de monsieur Calvin
LES lettres livrées
non pas qu'il ne désire que de tels blasphèmes exécrables ne soient réprimés, mais par ce qu'il lui semble que son devoir est, quant à lui qui n'a point de glaive de justice, de convaincre plutôt les hérésies par doctrine que de les poursuivre par tel moyen... »
Quatre mois plus tard le même Calvin, qui dictait cette déclaration à M. de Trye, faisait arrêter et condamner Servet à mort, et, sept ans avant la lettre délatrice, le même Calvin écrivait : « Si Servet vient a Genève, il n'en sortira pas vivant pour peu que mon
autorité prévale. »
Le chargé d'alTaires de Calvin, pourvoyeur de 1 Inquisition, continue :
« Mais j'ai tant importuné monsieur Calvin, lui remontrant le reproche de légèreté qui men pourrait advenir s'il ne m'aidait, qu'en la tin il .s'est accordé à me bailler ce que verrez. Au reste, j'espère bien quand le cas se dénouerait à bon escient par delà, avec le temps, recouvrer de lui une rame de papier ou environ, qui est ce que le galant a fait imprimer. Mais il me semble qu'à cette heure vous êtes garni d assez bon gage et qu'il n'est ja métier d'avoir plus pour se saisir
DE sa personne ET LUI FAIRE SON PR0Ci:S.
« Ouant de ma part, je prie Dieu qu'il lui plaise ouvrir les veux à ceux qui discourent si mal, afin qu'ils apprennent de mieux juger du désir duquel nous sommes mus... (20 mars).
La prière à Dieu arrive bien pour terminer cet appel à rExécuteur et compléter les offrandes à l'Inquisition.
La nouvelle dénonciation paruUelle insuffisante à Orv? Ou bien, — ce qui est plus vraisemblable, — Calvin jugea-t-il, spontanément, qu'il fallait la renforcer par un supplément de délation ?
Une nouvelle épître genevoise, datée du dernier jour du mois de mars, fut expédiée au Lyonnais qui servait
d'honnête courtier entre l'Inquisition catholique et la Réforme protestante :
« Monsieur mon cousin, j'espère que j'aurai en partie satisfait à ce que vous me demandez, en vous envoyant la main de celui qui a composé le Livre, et même en la dernière épître que vous avez reçue vous trouverez ce qu'il déclare de son nom, lequel il avait déguisé, car il s'excuse de ce qu'il s'est fait nommer Villeneuve, combien que son nom soit Serveius alias Rêves.
« Au reste je vous tiendrai promesse, au plaisir de Dieu, que si besoin est fait je vous fournirai les traités, lesquels il a fait imprimer et écrits de sa main, aussi bien que les épîtres.
« J'eusse déjà mis peine de les retirer s'ils eussent été en cette ville, mais ils sont à Lausanne il y a deux ans. Si monsieur Calvin les eût eus je crois pour ce qu'ils valent qu'il les eût bientôt renvoyés à l'auteur, mais pour ce qu'il les avait adressés aussi bien à d'autres, ceux-là les ont retenus. Même à ce que j'ai entendu dire, sieur (Calvin ?) ayant répondu assez suffisamment pour contenter un homme raisonnable, voyant que cela ne profitait rien envers un tel ouvrage, ne daigna jamais lire le reste pour ce que déjà, il était trop battu des sottes rêveries et du babil que l'autre ne fait que réitérer, ayant toujours la même chanson. »
A ces paroles de mépris l'agent de Calvin s'empresse de mêler de calomnieux mensonges et de violentes excitations à se saisir de Servet et à le retranclier du
monde :
« Et afin, écrit-il, que vous entendiez que ce n'est pas d'aujourd'hui que ce malheureux s'efi'orce de troubler l'Église, tâchant de mener les ignorants en une même confusion avec lui, il y a vingt-quatre ans passés qu'on Va rejeté et chassé des principales églises d'Allemagne, et
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s'il SE FUT TROUVÉ AU LIEU JAMAIS IL n'eN FUT PARTI. »
En faisant affirmer que Servet aurait été mis à mort par les protestants d'Allemagne, s'il n'avait quitté le pays, Calvin suppose ce qu'il désire et fait cette supposition afin de nuire à son ennemi. L'argumentation atroce à laquelle il se livre est celle-ci : l'Allemagne aurait certainement tué Servet ; ce qu'elle n'a pu faire vous devez l'accomplir ; vous seriez coupables en ne tuant pas l'homme en votre pouvoir. A chaque phrase de la lettre on entend comme un glas de mort.
Le correspondant calviniste de l'Inquisiteur, par crainte d'atermoiements, d'hésitations nouvelles chez les juges de Vienne, fait appel à l'érudition théologique pour montrer qu'on doit frapper sans retard et sans merci. Il tire argument contre Servet de l'hostilité que lui témoignèrent OEcolampade et le ^ doux » Melanchthon.
« Entre les épitres d'OEcolampade, la première et la seconde s'adressent à lui, avec tel titre qui lui appartient : « Serveto hispano neganti Christum esse Dei filium consuhstantialem Patri. Melanchthon en parle en quelques passages. Mais me semble que vous avez la preuve assez aisée par ce que je vous ai déjà envoyé
l'OUR ENFONCER PLUS AVANT, VOIRE POUR COMMENCER LE
TOUT. » La mise en cause de Servet ne suffisait pas à calmer l'ardeur de persécution de Calvin et de son confident. C'est pourquoi le correspondant d'Antoine Arneys dénonce le libraire et l'imprimeur de la Itesli^ lution du Christianisme. »
« Quant à l'imprimeur je ne vous mande pas les indices par lesquels nous avons entendu que c'était lialthazard ArnoUet et Guillaume Guéroult, son beau-frère ; mais tant y a que nous avons toute certitude sur ce point. »
Le zèle pour le Seigneur n'empêchant pas la prudence, l'agent du Réformateur recommande à son cor-
1Q2 MICHEL SF.HVET ET CALVIN
rcspondanl de ne pas égarer les lettres, et après les
avoir utilisées de les lui renvoyer : « H me semble que
•j'avais omis de vous écrire qu-après que vous aunez
fait des épitres. qu'il vous plùl ne les égarer, alin de me
les renvoyer. » , ,. , ,„
Calvin a essaye de se soustraire ù la déshonorante responsabilité que faisaient peser sur lui ces trois lettres. Il en a renié la paternité en des termes qui témoignent de plus d'arrogance et de ruse que de véracité :
« Le bruit vole ca et là, dit-il dans sa déclaration, que j-ai pratiqué que Servet fut prins en la papauté, a savoir
à Vienne? Sur cela plusieurs disent que je ne me suis pas lionneslement comporté en Texposanl aux ennemis mortels de la loi. comme si je l'eusse jeté en la gueule des loups. Mah je vom prie, d'où me .■rail venue soudain une telle prioaulé acec le, salellUe, dn pape ? Voila une ehosc bien croyable ,iw nous conimunviuions ensemble par lellres, et que ceux qui s'accordent avec moi aussi bien comme Uélial avec Jésus-Christ,-complolent avec un ennemi si mortel comme avec leurs compa-
^"eu avocat retors et de mauvaise foi, Calvin plaide l'invraisemblance de l'accusation. Mais sa dialectique de li.éologien impudent vient se briser sur un fait : les lettres de de Trye et les preuves que contienne» ces lettres. Calvin, évidemment, n'a pas tenu la plume qui a tracé les lettres délatrices ; il s'est - avec une perfidie qui ajoute à sa déloyauté - -ontente de la diriser. 11 n'est pas accusé d'avoir, nouveau « Jesus- Christ .., communiqué par lettres avec un nouveau « liélial .. (et l'insistance qu'il met à essayer de donner le change à cet égard ajoute une hypocrisie aune action infâme), mais il est convaincu d'avoir livre des documents meurtriers, des lettres confidentielles. ^ il s e.t fait prier, selon le dire de de Trye, pour manquer a la
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foi que se doivent les honnêtes gens, c'est qu'il a eu le sentiment delà mauvaise action qu'il allait commettre, et s'il a eu ce sentiment, sa responsabilité, en accomplissant l'action mauvaise, n'en est que plus lou.rde. L'excuse si souvent et si singulièrement invoquée en sa favsur, d'avoir agi par fanatisme et obéi à « l'esprit du siècle », lui échappe. On n'a plus devant soi qu'un être méchant qui, par des moyens honteux, en maudissant Sathan et en invoquant Jésus-Christ, cherche a laire périr un adversaire Ihéologique. Nier cela, c'est fermer les yeux à la lumière parce qu'elle est trop éclatante. A. qui fera-t-on croire, en effet, que Calvin, hvranta de Trye les lettres de Servet ignorait qu'elles seraient mises sous les yeux de l'Inquisiteur catholique? Prétendre que Calvin ne pensait pas que l'Inquisition ferait mourir l'homme dénoncé comme méritant « d être brûlé partout où il serait », c'est outrager l'évidence et se rendre ridicule. Dans cette avilissante aventure, partout se manifeste nmiuence de Calvin, et cette inlluence s'exerce pour faire de la llél'orme un sujet d liorreur ou de risée : — Eli quoi 1 s'écriait le cardinal de lournon en riant de toutes ses forces, après avoir pris connaissance des lettres et des documents envoyés de Ceneve, eh quoi! un hérétique peut-il bien en dénoncer un autre? » Bossuet reprendra l'argument qui deviendra une arme de persécution contre les réformés.
Tous les historiens, à l'exception de ceux qui ont voulu se faire quand même et coûte que coûte les avocats du tliéologien Picard, ont publié, à propos du drame de Vienne, des pages qui sont un hommage à la vérité, en même temps qu'elles sont un écho de la conscience liumaine. Le conseiller d'État Gauthier, qui a écrit au commencement du xvm' siècle une histoire de Genève restée manuscrite, ne met pas en doute que ce ne fut Calvin qui dénonça Servet aux Inquisiteurs : « Le
MlCnEL SERVET ET CALVIN
dernier livre, écrit-il, que Servet fit imprimer à Vienne irrita si fort Calvin qu'il fil écrire^ en cette ville par un nommé Guillaume de Trye contre cet hérétique afin qu'on s'assurât de sa personne. » Le pasteur Gaberel, le pasteur Etienne Ghastel professeur d'histoire à la faculté de théologie de Genève, le publiciste genevois Roget, le pasteur Douen, agent général de la Société biblique, le pasteur allemand Henri Tollin, et vingt autres, tous dévoués à la Réforme, ont stigmatisé Calvin devenu pourvoyeur de Tlnquisition. « Le Réformateur de Genève, a dit M. Roget, n'hésita pas, pour perdre Servet, à se servir de lettres confidentielles. »
Le pasteur Dardier, plus fervent encore dans son indignation et son mépris, cite tout d'abord la phrase où Calvin, payant d'audace et d'hypocrisie, essaie, par une attitude arrogante, d'échapper à la vérité qui le déshonore : « Il n'est jà besoin d'insister plus longuement à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle tombe bas quand j'aurai dit, en un mot, qu'il n'en est rien... », et le stigmatise en ces termes :
« Non, ce n'est pas « cette calomnie » qui « tombe bas, » c'est la dénégation de Calvin : les lettres de de Trye sont là incontestables, et, si elles n'ont pas été écrites de la main du Réformateur, elles ont, au moins, été inspirées par lui, peut-être dictées... Pour peu qu'on soit familiarisé avec le genre de Calvin, on reconnaît, à première vue, ses tours de phrase, son incomparable netteté. N'a-t-il pas, d'ailleurs, remis à son trop fidèle disciple les lettres autographes que lui avait, jadis, écrites Servet sub sigillo sccreti, et qui suffisaient à le perdre ? Nous cherchons en vain ce qui pourrait servir d'excuse à Calvin. En ce qui touche la dénonciation du docteur espagnol aux inquisiteurs français, dont le Réformateur de Genève ne saurait être déchargé, il n'y a pas d'atténuation possible. »
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Un autre écrivain protestant, M. Ferdinand Buisson, s'exprime de même sorte : ^ Hélas î dit-rl, les lettres sont là, et la dénégation de Calvin, avec son grand air de fierté, n'était — le mot fait peine à écrire, mais la conscience le réclame — qu'un hardi mensonge. »
Cette appréciation est celle de fhonnêteté la plus élémentaire. Elle n'a pas été celle de tout le monde. On regrette d'avoir à constater que Albert Rillet, mieux inspiré souvent, après avoir consacré quinze lignes à peine à l'affaire de Vienne, dans la relation qu'il a publiée, en 184i, du procès de Michel Servet, — relation qui pourrait porter ce titre : Le roman d'une conspiration, — se soit risqué à écrire que u de Trye déclarait qu'il avait en quelque sorte extorquk les lettres au Réformateur (1)! »
Infortuné Calvin ; c'est lui qu'on doit plaindre : il a été victime de la part d'un de ses amis et coreligionnaires « d'une sorte » de cambriolage. A qui se fier, grand Dieu? Notons en passant, que de Trye n'a rien écrit de pareil à ce que lui fait dire Rillet. Il mande simplement à Arneys : « Je vous confesserai une chose que j'ai eu grand peine à retirer ce que je vous envoyé de M. Calvin... mais je l'ai tant importuné, lui remontrant le reproche delégèfeté qui m'en pourrait advenir, qu'à la fin il s'est accordé à me bailler ce que verrez... » et qui suffisait pour faire brûler Servet u partout où il serait. »
Moins prolixe encore que Rillet, l'auteur d'une //û/oire de Genève racontée aux jeunes Genevois, se borne à écrire : u Servet avait fait imprimer clandestinement à Vienne enDauphiné un livre où il exposait toutes ses doctrines. Dénoncé et mis en jugement comme héré-
(1) Albert Rillet, relation du procès criminel inle?ilé è. Genève^ c l.JoS, contre Michel Servet, p. 10.
tique, ce n'est qu un s'évadant de sa prison qu^il avait échappé au dernier supplice (i). »
Et c'est tout. ^
Ouant à la singulière explication produite par Ciuillaume de Trye et acceptée par les frères Haag dans leur France proleslanlc ix Sdixoiv que Calvin ne s'était dessaisi des lettres contidentielles de Servet que pour éviter a de Trye u le reproche de légèreté •> elle ne diminue en rien l'odieux du rôle de Calvin, car, écrivent les frères Haag eux-mêmes : - Avoir consenti, pour éviter a un fidèle de son église le reproche de légèreté, à se dessaisir de lettres qui lui avaient été écrites par un hérétique, son ennemi, bien qu'il sût que cette complai sance devait conduire le malheureux au bûcher, tel a été le crime commis dans cette affaire par Calvin contre les lois de l'humanité et de la charité chrétienne (2). >> 11 est, sur ce sujet, un témoignage qu'il faut produire avant tous, c'est celui de la victime. Du fond de la prison où l'avait fait enfermer Calvin, Michel Servet demandait à ses juges d^nterroger son persécuteur sur
ces faits i
« Si, le* mois de mars dernier (1553), Calvin ne fit pas écrire par Guillaume de Trye à Lyon, disant plein de choses de Michel de Villeneuve?
u Quel était le contenu de la lettre, et pourquoi? bi avec la dite lettre il n'envoya la moitié du premier cahier du livre du dit Servet où était le titre et indice ou table et quelque commencement dudit livre intitulé
Clirisiianismi reslilutio,
« 3" Si tout cela ne fut envoyé pour faire accuser le ditServetus, comme l'etlet s'en suivit.
« 1« Si enfin, quinze jours après ladite lettre, envoya
(1) Histoire de Genève, p. 241.
(2) France prolestante, tome IX, i>. 2*4
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derechef le même Trye plus de vingt épîtres en latin, que le dit Servetus lui avait écrit et lui envoya, comme les autres, afin que plus sûrement le dit Servetus fut accusé et convaincu, comme le fait s'en suivit.
« 5" Si, après, n*a entendu que pour la dite accusation le dit Servetus a été brulô en effigie et son bien confisqué, et fût-ce être brûlé en personne, si ne se fut échappé de prison.
« fio Si >'E SAIT BIEN OLE CE n'EST POINT L ETAT D UN MINISTRE DE l'ÉVANGILE d'kTRE ACCUSATEUR CRIMINEL, NI DE POURSUIVRE JUDICIAIREMENT UN HOMME A MOUT... »
Jamais rien d'aussi terrible que cette douloureuse et calme parole de Servet n'a été prononcé contre Calvin et le calvinisme. Elle atteint du même coup l'homme et la doctrine. Le Picard avait fait celte chose monstrueuse d'accaparer au profit de son individu le droit d'excommunication et d'extermination que l'Eglise catholique n'avait exercé qu'en tant que collectivité, au nom de sa hiérarchie mondiale et sous l'autorité du pape et des
conciles. .,
Calvin avait fait quelque chose de plus affreux : il s'était donné mandat de poursuivre à mort, par delà les frontières, en pays catholique, un ennemi de ses convictions personnelles. Il s'était érigé en bourreau international, liafouant tous les sentiments humains il avait eu recours à la félonie, à la livraison de documents co.iliés à son honneur, afin de perdre celui dont les idées heurtaient les siennes. Crime d'un siècle dit-on. Ouelle ironie! Crime d'un homme, répond la consdence, car enfin il faut être volontairement aveugle pour ne pas voir que l'homme de Noyon agissait en poursuivant Servet à mort selon sa mentalité individuelle, etobéissaità ses instincts d'orgueil, de domination et de cruauté. Erreur de doctrine, dit-on. Mais cette doctrine c'était la sienne, et, dans 1 allaire de
Vienne, il en avait fait — contre quelqu'un dont la polémique avait irrité sa vanité et blessé sa superbe, — un instrument d'assassinat.
Qu'on y songe aussi : en se faisant le complice de de Trye, en intervenant pour aider Tinquisition à tuer un anti-trinitaire, ce n'était pas seulement Servet que Calvin poursuivait à mort, c'était la Réforme entière. Son acte livrait tous ses coreligionnaires aux prisons, aux bannissements, aux échafaiids, aux bûchers. Quel argument, en effet, opposerait-on aux catholiques persécuteurs? « Vous nous reprochez, répondraient-ils, de tuer au nom d'une église, mais vous avez fait pis que cela, vous avez tué au nom de la doctrine théologique d'un individu! Notre église séculaire a versé le sang; vous autres, à peine nés, vous l'avez répandu presque à l'heure où vous veniez de proclamer le droit pour chacun à se faire une croyance! Votre logique et vos actes nous font un devoir de dresser des bûchers partout où nous apercevrons des incrédules à notre foi. Si des larmes coulent, si, dans l'avenir, vous entendez des cris de douleur, si l'insulte et l'outrage sont jetés à ceux que vous appelez vos martyrs, accusez-en votre Calvin. En poursuivant Servet à mort, au nom de l'Evangile, — oui, au nom de l'Evangile, — et au nom de son dogmatisme personnel, Calvin vous a tous livrés, à nos inquisiteurs. »
Cette perspective n'était pas pour intimider Calvin et faire Héchir sa cruauté. L'esprit de persécution était en lui, le dominait, le dirigeait. Et, — ce qui est plus effroyable, — il devait léguer à ceux qui oseraient se réclamer de lui, sans, d'ailleurs, connaître toujours ou admettre ses doctrines théologiques, et son esprit de morgue et de haine, et son àpreté orgueilleuse dans la pratique de l'intolérance, et sa ténacité dans les agissements les plus odieusement hypocrites.
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« Comment, dit un de ses disciples contemporains, M. le pasteur Bungener, comment l'histoire impartiale se refuserait-elle à voir ce qu'il y avait là (il s'agit du meurtre de Servet) de hardi et de grand? Calvin savait très bien que son livre (sur le devoir pour les magistrats de châtier les hérétiques par le glaive), allait paraître un irréfutable argument en faveur des cruautés catholiques, et que lui, en particulier, aux yeux de millions d'hommes, il était le premier des hérétiques, le plus coupable et le plus dangereux. Il savait, enfin,
qu'il autorisait l'EUROPE CATHOLIQUE A NOYER, PEUT- ÊTRE, UN JOUR DANS LE SANG CE NID d'hÉRÉTIQUES, CE REPAIRE OU IL VENAIT DE PRECHER SA THÈSE. Luthcr,
MOINS COURAGEUX, maîs plus homme, avouera franchement que ce^ considérations ne lui sont pas indifférentes. Mais Calvin, cette crainte ne lui fera pas retrancher, pas adoucir un mot. Que les tisons du bûcher de Servet doivent un jour allumer le sien, peu lui importe ; que Genève doive périr écrasée, peu lui importe encore. Elle aura eu comme lui la gloire de publier tout ce qu'elle a cru vrai, et de faire sans peur tout ce qu'elle aura cru être son devoir. »
Le devoir — selon le pasteur Bungener, écrivant en |86.*i — c'était d'aider l'inquisition catholique à faire périr un anti-trinitaire, et le courage consistait à commettre cet acte de perfide lâcheté contre un homme abandonné de tous et au risque de voir l'Eglise romaine répandre, par représailles, des torrents de sang!
Quelle odieuse mentalité ! Elle provoque celui qui en est pourvu à écrire qu'il n'y a contre Calvin, dans la félonie de Vienne, que « des apparences ». Des apparences!... La sentence du tribunal viennois déclare expressément que « Servet a été convaincu, grâce aux dix-sept lettres adressées à Jean Calvin, prêcheur de Genève, » — lettres livrées par Calvin à l'inquisition !
HO
(( Tout cela, prétend encore le même Bungener, est odieux pour nous, mais n'avait alors rien que de très simple. » 11 est difficile de calomnier tout un siècle avec plus de pieuse désinvolture. Si Tacte de Calvin excita la railleuse gaieté du cardinal de Tournon, il suscita aussi, dans le monde protestant et de libre pensée, et même chez les catholiques, de nombreuses et éloquentes indignations. A quelle misère morale et intellectuelle il faut être réduit pour diflamer toute une époque, afin d'amoindrir la (létrissure méritée par un individu !
A Tabominable propos d'un pasteur du dix-neuvième siècle osant écrire que « le fanatisme délateur et homicide d'un Calvin navait rien que de très simple au seizième siècle », il faut opposer cette admirable protestation d'un contemporain de Servet :
« La saine doctrine, disait Castellion, est celle qui rend les hommes sains, c'est-à-dire doués de charité et de bonne conscience ; la doctrine malsaine, au contraire, est celle qui les rend querelleurs... Nos docteurs l'entendent autrement ; ils appellent sains ceux qui s'accordent avec eux sur le baptême, la Cène, la Prédestination. Ceux-là, qu'ils soient avares, envieux, calomniateurs, hypocrites, menteurs, usuriers et le reste, on les supporte. On ne parle pas de les mettre à mort. Mais offenser les théologiens : c'est le péché contre le Saint-Esprit ! Si quelqu'un s'écarte de leurs opinions, il faut le poursuivre sur terre et sur mer : c'est un hérétique, un diable... Cette infamie de la persécution sévissait chez le peuple juif ; à présent on écrase les faibles en faisant sonner bien haut la saine doctrine ! Ahî leur saine doctrine I Comme le Christ la répudiera au jour du jugement! « Retirez-vous, méchants », dirat-il à ces hypocrites... 0 sanguinaire hypocrisie! Quand donc les magistrats cesseront-ils de verser à ton gré le sang des hommes?... »
CIIAPITaE XIU
EMPRISONNEMENT ET ÉVASION
Antoine Arneys ayant pris connaissance des le très et des imprimés envoyés de f.enève, les remit au .rand inquisiteur. Celui-ci se transporta de nouveau au château de Roussillon. L'inquisiteur, le cardinal son grand vicaire et plusieurs autres ecclésiastiques délibérèrent sur ce qu'il fallait décider. Les envois de Calvin ne prouvaient pas absolument que Servet fu rauteur de /« /IrslUution. Ils établissaient seulement que l'espagnol avait professé des idées hérétiques
Le 4 avril, réunion nouvelle chez le cardinal. L inauisiteur Ory communique à l'assemblée les dernières Se s venues de Genève, « à savoir les deux lettres de Guillaume de Trye, un cahier de Y Institution c/.r...«.e avec notes marginales de la main de Servet et les lettres adressées à Calvin au cours de leurs polémiques. G est d^après ces documents, - et d'après ces documents seuls, tous venus de ( ienève, tous communiques "artalvin, que fut prise, par la volonté du cardina de ?ournon. la décision d'arrêter Servet médecin et Arnollet libraire.
11 fallait exécuter la sentence. Il ne semble pas qu'on ait mis à cette exécution une hâte excessive et il paraît bien qu'on eut le désir d'éviter un scandale public. Ce fut seulement « après-dîner » — Tarchevêque étant revenu à Vienne avec le grand vicaire — qu'on instruisit le vibailly des intentions du cardinal.
Sur les six heures le grand vicaire s'en alla du côté de la maison d'Arnollet et a lui fit dire d'apporter le Nouveau Testament qu'il avait imprimé. » Le libraire, obéissant à cette demande, vint au devant du grand vicaire, fut arrêté aussitôt et conduit à la prison de l'archevêché.
De son côté le vibailly se mit à la recherche de Servet. Le médecin était chez M. de Maugiron malade et lui donnait des soins. Le vibailly l'informa que plusijpurs prisonniers blessés réclamaient sa présence au palais Delphinal et qu'il voulût bien s'y rendre. « A quoi M. de Villeneuve répondit que, sans compter que sa profession de médecin l'obligeait à faire telles bonnes œuvres, il y était encore porté par son bon naturel (1). » Et quittant le seigneur de Maugiron il alla vers les pauvres malades.
Au Palais, Servet visita les prisonniers. Pendant qu'il les pansait, le vibailly envoyait chercher le grand vicaire. Dès qu'il fut arrivé, l'ecclésiastique dit au médecin « qu'il y avait certaines charges et informations contre lui, qui avaient été communiquées au cardinal de Tournon, et que, présentement, il était constitué prisonnier dans le palais Delphinal jusqu'à ce qu'il eût répondu aux charges et qu'autrement fut ordonné. »
Être emprisonné à ce moment et dans ces circonstances, c'était, pour un médecin, tomber au champ d'honneur.
(1) D'Artigny, II, 100.
EMPRISONNEMENT ET EVASION
Le geôlier du Palais, Antoine Bonin, « reçut livraison » de Servet, et eut l'ordre « de le garder sûrement et de le traiter honnêtement selon sa qualité, » On permit au prisonnier de conserver auprès de lui le jeune homme, Benoît Perrin, qui lui servait de laquais, et on autorisa les amis du docteur à le voir librement
« ce jour-là. »
Le lendemain, 5 avril, l'archevêque de Vienne informa, par un exprès, le cardinal de Tournon de ce qui s'était passé. Le cardinal avertit en hâte l'inquisiteur, et ce dernier, saisi d'une impatience plus grande encore, monta aussitôt à cheval « et pressa tellement sa monture que, devant dix heures, il se présenta audit seigneur archevêque. »
Après dîner on interrogea Servet.
Les interrogateurs, à l'exception d'Antoine de La Tour de Buys, docteur en droit, vibailly et lieutenant général au bailliage de Viennois, étaient des ecclésiastiques. C'étaient Frère Mathieu Ory, docteur en théologie, pénitencier du Saint-Siège apostolique, inquisiteur général de la Foy au royaume de France et par toutes les Gaules, et Louis Arzellier, vicaire général de Révérendissime Seigneur Monseigneur Messire Pierre Paulmier, archevêque de Vienne. »
La situation de Servet devant ses juges était celle-ci : il n'était connu (en vertu d'une fiction à laquelle paraît s'être prêté l'archevêque) que sous le nom de Michel de Villeneuve et sous le titre de « médecin juré » du Palais Delphinal. On ne produisait pas le livre dénonc'é par Calvin; mais on mettait en cause les lettres traîtreusement livrées par le Réformateur et portant la signature de Servet. Le contenu des lettres de de Trye était ignoré de l'Espagnol. Si donc il parvenait à faire croire que Servet et de Villeneuve étaient deux personnages différents, il échappait au supplice du bûcher
requis par l'inquisition contre les hérétiques. En conséquence, dans les réponses qu'il fit à Tinquisiteur, l'accusé omit de parler de Servet le théologien et ne s'occupa que de Michel de Villeneuve, médecin. Le texte de ses réponses est à reproduire : a — Nous a dit, (relate le procès-verbal du premier interrogatoire), qu'il a nom Michel de Villeneuve, docteur en médecine, âgé de quarante-deux ans environ, natif de Tudelle au royaume de Navarre, qui est une cité sous l'obéissance de l'Empereur, à présent habitant à Vienne, sont passés douze ans ou environ.
« Interrogé là où il a demeuré depuis que sorti de son pays, dit qu'il y a environ vingt-sept ou vingt-huit ans, quelque temps après que l'Empereur partit d'Espagne pour s'en aller faire couronner, il se mit au service du confesseur nommé de Quintana. Ledit répondant était lors seulement d'âge de quatorze à quinze ans ; il s'en alla avec lequel confesseur à la suite de l'Empereur en Italie, où il vit ledit couronnement dans Bologne. Et aurait suivi (rEmpereurj, avec ledit Quintana en Ailemagne où il demeura environ un an: depuis la mort dudit Quintana, demeura tout seul, sans maître.
« Et de là s'en vint à Paris et demeura au collège de Calvi quelque temps, et puis s'en alla lire les mathématiques au collège des Lombards, et, après, s en vint de Paris à Lyon, où il demeura quelque temps, et de la en Avignon el d'Avignon retourna à Lyon et de Lyon a Charlieu où il demeura pratiquant là trois ans en Fart de médecine, et de là s'en revint à Lyon et là trouva monseigneur de Vienne et monseigneur de Saint-Maurice qui le firent venir à Vienne où il a demeuré jus-
qu'à [>résent. »
Ce eurrictdum viUr pêche par omissions volontaires
et calculées. Le médecin seul s'y montre.
Interrogé ^<- s'il a fait imprimer quelques livres »,
EMPRISONNEMENT ET ÉVASION
llo
Servet, continuant son système de légitime défense, puisque nul n'est tenu de s'accuser lui-même, ne mentionne que ses œuvres de science médicale et d'érudition. « Dit le répondant, qu'il fit imprimer à Paris un livre intitulé Syruporum universel ratio ad Galeni censuram, et aussi un autre petit livre intitulé Apologeiica disceptalio pro aslrologia, et un autre intitulé in leornartium Fussinum apologia pro Symphoriano Campegio, et les annotations de la géographie de Ptolémée, et dit n'avoir fait imprimer d'autres livres par lui composés, mais confesse en avoir corrigé plusieurs, sans toutefois y avoir ajouté ou diminué aucune cause du
sien. »
Ces explications admises, Servet devait être libéré de toute poursuite. Le malheureux s'imaginait qu'il en serait ainsi. Mais l'inquisiteur, armé des feuillets expédiés de Genève, et couverts de notes marginales, lui demanda d'un air innocent si l'une xle ces notes ne contenait pas propos scandaleux, et le pria de dire quel sens on devait donner à ces paroles d'une des notes marginales : « Jusli/icanlur ergo parvuli' sine Chrisli fide^prodigium, monstruni horrendum », lui remontrant que « ce serait faire injure à Jésus-Christ que penser que la grâce de Jésus, venue par la régénération du baptême, ne surmonte pas le i)éché d'Adam. »
Le médecin pouvait se retrancher dans le silence et se refuser à toute discussion dogmatique, mais emporté par le démon de la théologie, Servet s'empressa de donner l'explication demandée. 11 se reconnaissait ainsi l'auteur de la note et tombait dans le piège tendu par l'inquisiteur. On lui mit alors sous les yeux les feuillets livrés par Calvin, et après hésitation, il reconnut que les notes théologiques étaient bien de son écriture. 11 venait de faire un pas vers la mort. On le maintint en prison.
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Le 0 avril, second interrogatoire sur les opinions théologiques contenues dans les premières publications de Servet contre la Trinité que de Trye, « au Plaisir de Dieu », s'était engagé à « fournir »>.
Le médecin vit le péril : derrière l'inquisiteur catholique il aper(;ut le vieil ennemi Calvin qui le poussait au bûcher. 11 présenta, avec « supplications et larmes », des explications inexactes et embarrassées où se révèle ce qu'il y a, à la fois, d'enfantin et d'héroïque dans sa nature. Pour échapper au bûcher il nie qu'il soit Servet, mais il ne désavoue pas les idées de Servet, au contraire, il trouve ce qu'il disait « bien ou mieux que
les autres. »
« Il y a environ vingt-cinq ans, dit-il aux juges de Vienne qui vont décider de son sort, « fut imprimé en Allemagne un livre d'un nommé Servetus, Espagnol... et il lui sembla que ce livre disait bien ou mieux que les autres. Toutefois, ayant laissé tout cela en Allemagne, s'en vint en France sans en apporter livres quelconques, ayant intention seulement d'étudier à la médecine et aux mathématiques, comme il a fait toujours depuis. Toutefois, ayant ouï estimer Calvin à aucuns qui disaient qu'il était homme savant, voulut lui écrire sans le connaître autrement, selon la curiosité qu'il avait, et de fait lui écrivit, le priant que cela fut entre eux seuls, suh sujillo secreli, et comme fraternelle correction, pour voir si lui me pourrait être de mon opinion ou moi de lui à la sienne, car je ne pouvais adhérer à son dire. Et sur cela lui proposais gravis dispulalionis, et lui me ht réponse, et voyant que mes questions estaient à ce que Servetus avait écrit, il me répondit que c'était moi-même Servetus, à quoi je lui répliquais que combien que je ne le fusse point toutes fois pour disputer avec lui, je étais content de prendre la personne de Servetus et je lui répondis
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comme Servetus, car je ne me souciais de ce qu'il pouvait penser de moi, mais que seulement nous puissions débattre nos opinions, et sur ces termes nous envoyâmes des épîtres l'un à l'autre jusqu'à nous piquer et injurier. Et ce voyant je le laissais, et a bien dix ans ou environ que je ne lui ai rien écrit, ni lui à moi... »
En produisant ce roman ingénieux, Servet écartait la redoutable accusation d'avoir publié deux opuscules contre la Trinité, et réduisait son cas à la faute — si faute il y avait — d'une soutenance d'opinions dans des épîtres intimes. Il ne connaissait pas le texte des lettres de de Trye et ne savait des documents accusateurs que ce qu'on lui en mettait sous les yeux. Vraisemblablement aussi il ignorait qu'un ou plusieurs exemplaires de la Restitution avaient été expédiés en Suisse, probablement par le libraire Frellon, ami de
Calvin.
Durant la même journée du 6 avril, le médecin espagnol fut soumis à un troisième interrogatoire qui porta tout entier sur un cahier de quatorze épîtres écrites à Calvin. L'accusé les reconnut pour être de sa main, affirma de nouveau qu'elles devaient être tenues pour un thème de controverse, point du tout destinées au public et devant rester absolument entre celui qui les avait reçues et celui qui les avait envoyées. Cette déclaration était absolument exacte. L'accusé ajoutait que quant au contenu des dites épîtres, il était prêt d'en répondre sur chaque article lorsqu'on voudra l'interroger.
Servet sut comprendre, à l'attitude de l'inquisiteur, que son système de défense ne serait pas accueiUi. 11 ne songea plus qu'à se procurer de l'argent et à fuir. Il envoya Perin au monastère de Saint- Pierre demander au grand prieur trois cents écus qui lui étaient dus. Le grand prieur vint à la prison lui remettre cette somme.
Il ne restait plus qu'à s'évader. L'historien du Dauphiné, Chorier, rapporte que le bruit courait que l'archevêché s'appliqua à rendre l'évasion possible. « Villeneuve, écrivit-il, fut fait prisonniier comme suspect d'hérésie pour la religion. Si est ce que son savoir et que ses amis l'en tirèrent. » Il semble établi, en effet, par un témoignage, que le geôlier fit preuve d'une négligence assez semblable à une complicité.
Quoi qu'il on soit, voici les détails curieux que donne Tabbé d'Artigny sur celte évasion.
Il y avait, dans la prison où l'Espagnol était enfermé, un jardin avec une plate-forme en regard sur la cour du Palais où se rend la justice. Au-dessous de la plateforme était un toit descendant en pente douce et d'où l'on pouvait aisément sauter au coin d'une muraille et
de là dans la cour.
Quoique ce jardin dût être, d'après les règlements de la prison, sans cesse fermé, on en permettait, quelquefois, l'entrée à des prisonniers de distinction. Tel était Servet. Il comptait des amis dans toute la ville ; il avait soigné M. de Maugiron et guéri d'une maladie dangereuse la fille unique du vibaillif. On savait sa bonté pour les pauvres, son dévouement pour les malades. 11 était lié d'ancienne amitié avecTarchevêque Paulmier.
Il ne fut donc pas soumis à une rigoureuse surveillance. Peut-être l'inquisition elle-même avait-elle honte du rôle de Calvin dans cette misérable aventure et ne voulait-elle pas donner à l'hérétique de Genève la joie de mettre à mort, sur sa dénonciation, et en quelque sorte sur son ordre, un de ses confrères en hérésie. « La prison, a déclaré plus tard Servet, était tenue comme si on voulait que je m'échappe. » L'Espagnol, qui y était entré la veille, avait examiné, avec une attention intelligente, les facilités d'évasion qui s'of-
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fraient à lui. Le 7 avril, il se leva à quatre heures du matin et demanda la clef du jardin au geôher. Celui-ci, qui se préparait à sortir pour aller travailler à sa vigne, ne manifesta aucune méfiance. Servet était en bonnet de nuit et en robe de chambre, et ce n'est pas dans cet équipage qu'un grave médecin irait courir la ville ou les champs. U donna la clef, ne soupçonnant pas à moins qu'il ne fût complice - que sous son accoutrement du matin, le prisonnier cachait un chapeau et avait ses habits ordinaires.
A peine le geôlier fût-il parti que Servet, « laissant au pied d'un arbre son bonnet de velours noir et sa robe fourrée », grimpa sur le mur à l'aide des espaliers, sauta de la terrasse sur le toit et parvint, sans se faire aucun mal, jusque dans la cour. Il gagna promptement le pont du Rhône, assez rapproché de la prison, et passa dans le Lyonnais. Une paysanne, qui le connaissait, lapereut dans sa fuite, mais elle garda le silence sur ce qu'elle avait vu et ne se décida à parler que le troisième jour. ,
L'émoi fut grand au palais delphinal lorsqu on apprit Févasion du médecin. D'Artigny rapporte que la femme du geôlier, avertie la première, se livra à toutes sortes d'extravagances, battit ses domestiques, ses enfants, les prisonniers qu'elle rencontra, courut sur les toits des maisons voisines dans l'espoir d'y rencontrer le fugitif, et, finalement, s'arracha les cheveux.
Le vibaillif fit preuve d'un même zèle. U ordonna, avec une présence d'esprit singulière, que les portes de la ville fussent fermées et soigneusement gardées durant les nuits prochaines, et commanda dans toutes les rues des proclamations à son de trompe. Toutes les maisons furent perquisitionnées, on écrivit aux magistrats de Lyon et des autres villes où le fugitif aurait pu trouver asile. On n'oublia pas surtout de
« s'informer s'il avait de l'argent en banque, et tous ses papiers, meubles et effets, furent mis à la main de lajustice. »
Servet n'était pas à Vienne. Seulement — par compensation — on tenait son argent, ses meubles et ses lettres, ainsi que les papiers du libraire Arnollet. Tout le mois d'avril fut employé à la copie de ces documents, dont les originaux furent déposés au greffe de Tofficialité, où Tabbé d'Artigny, les ayant trouvés, les fit transcrire et les publia, en 1740, dans ses Nouveaux mélanges d'histoire^ de critique et de littérature.
Le 2 mai, l'inquisiteur reçut avis que « deux presses, non mentionnées dans les interrogatoires de Servet et de Arnollet, se trouvaient dans une maison écartée. » Le grand-vicaire, l'inquisiteur, le vibaillif, se transportèrent à demeure où, ayant trouvé trois ouvriers imprimeurs, Thomas de Sraton, Jean Dubois et Claude Papillon, ils apprirent d'eux que, <* depuis la Saint- Michel jusqu'au .'J janvier, ils avaient travaillé à la composition d'un gros in-8", intitulé Restilutio christianismi^ que le médecin espagnol avait fait imprimer à ses dépens, après en avoir seul corrigé les épreuves » (1).
Cinq ballots de ce livre avaient été expédiés, le 13 janvier, à Lyon, à Pierre Merrin, fondeur de caractères. »
Les juges s'empressèrent de signaler cette découverte au cardinal de Tournon. On perquisitionna chez Merrin, on saisit les cinq ballots de livres qui furent expédiés à Vienne et furent placés dans les chambres de l'archevêché. A défaut de quelqu'un, l'Inquisition allait pouvoir brûler quelque cliose.
(1) Calvin connaissait ces détails et les avait fait donner par de Trye dans une des lettres citées supra.
EMPRISONNEMENT ET EVASION
Merrin, arrêté, en fut quitte pour trois ans de prison. Quant à Servet, on commença son procès : le 10 mai, l'inquisiteur fit un extrait des principales erreurs de la Restilutio christianismi, pour « en faire plus aisément telles censures que de raison ». Le texte ecclésiastique porte bien « que de raison. » Au mois de juin, le procès étant suffisamment instruit, le vibaillif prononça sa sentence, conformément aux conclusions du procureur du roi. L'Ëglise et TËtat s'entendaient et s'unissaient pour la condamnation du fugitif. Mais il est équitable de dire que l'archevêque Paulmier semble avoir tout fait pour que Servet put prendre la fuite.
La sentence condamnait Michel Servet à une amende de mille livres tournois envers le roi Dauphin, et à « être, incontinent qu'il sera appréhendé, conduit sur un tombereau, avec ses livres, à jour prochain de marché, de la porte du palais Delphinal par les carrefours et lieux accoutumés jusques au lieu de la halle de la présente cité, et subséquemment en la place appelée la Charnève, et illec être brûlé tout vif à petit feu, tellement que son corps soit mis en cendres. Et, cependant, la présente sentence exécutée en effigie avec laquelle seront lesdits livres brûlés. »
La sentence de mort prononcée, en terre catholique, contre l'Espagnol fugitif, rendait hommage, ainsi qu il convenait, à la collaboration que « Jehan Calvin » avait apportée aux juges inquisiteurs : « Vu, disait-elle, vu par nous les pièces justificatives des hérésies de maître Michel de Villeneuve, vu les épîtres et escriptures de la main dudit Villeneuve adressées à maître Jehan Calvin, prescheur à Genève... sera ledit Villeneuve, incontinent qu'il sera appréhendé, brûlé tout vif et à petit feu... » Le bûcher de Vienne où Servet est brûlé en effigie, est donc incontestablement l'œuvre de Calvin.
Le brûlement des livres et de « l'effigie » de Servet
fut fait à Vienne, le 17 juin 1553, ainsi que le constate le curieux procès-verbal suivant :
« Duditjour, environ vers Theurede midi, après que Teffigie dudit Villeneuve avoir été faite au devant dudit palais Delphinal : icelle effigie par François Bérodi, exécuteur de la haute justice, lequel on a envoyé quérir à ces fins, a été mise sur un tombereau avec cinq baies de livres composés par ledit Villeneuve, et, après ledit tombereau chargé desdits effigie et livres, a été conduit et mené par ledit exécuteur de la porte dudit palais par les carrefours et lieux accoutumés jusques au lieu de la halle de la présente cité de Vienne et, subséquemment, en la place appelée la Charnève, en laquelle ladite effigie a été attachée à une potence expressément érigée, et, après, brûlée avec lesdits livres à petit feu par ledit exécuteur, lequel a mis à pleine et entière exécution ladite sentence pour le regard de ladite effigie, selon sa forme et teneur, en présence de Guignes Ambronsin, crieur et trompette de Vienne, Claude Reymet, Michel Basset, sergens royaul Delphinaux, Sermet des Champs de Vienne et plusieurs autres gens illec assemblés pour voir faire ladite exécution. »
Pendantqu on le brûlait, à Vienne, en effigie, où était Michel Servet ?