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CHAPITRE XIV

SERVET A GENKVE

Kvadé des prisons de Vienne, Servet connut, pendant quatre mois environ, les tristesses et les angoisses d^une vie errante et toujours menacée.

Où irait-il ce criminel qui se permettait d'être chrétien selon sa raison et sa conscience, cet adorateur de Jésus selon l'esprit, qu'un autre adorateur de Jésus, selon la chair, poursuivait de sa haine ?

En France? Mais, sur la dénonciation d'un calviniste, l'inquisition catholique de ce pays l'avait condamné à

mort.

En Allemagne? Les ministres de TËvangile l'avaient pieusement voué à l'exécration publique.

Ce « déraciné » se dirigea du côté de l'Espagne, sa patrie. Saisi de crainte (l'inquisition aussi était là), il rebroussa chemin.

Il lui restait l'Italie comme refuge possible, et surtout Naples où il pourrait (en cachant son nom) exercer la médecine parmi ses compatriotes, en grand nombre dans cette ville.

Il erra misérablement pendant quatre mois dans le

MlCnEL SERVET ET CALVIN

Dauphiné ou la Bresse, se cachant dans les lieux écartés, se rapprochant toujours plus de la frontière, toujours en angoisses, sans cesse en péril.

Deux routes s'oftraient à lui pour franchir les Alpes : celle qui traverse la vallée du Léman et celle du Piémont. Il prit la première, parce qu^elle était la plus prochaine et présentait, croyait-il, de moindres dangers. Qui sait même s'il ne se dit pas qu'en terre protestante il serait en plus grande sécurité qu'en pays catholique? (ienève était sur son passage : il s'y rendit. Les panégyristes de Calvin, toujours prêts à nier l'évidence et à la remplacer par de mensongères et tendancieuses légendes, ont imaginé de raconter que Servet avait pu avoir, un moment, l'idée de s'allier à Calvin pour la propagation de ses doctrines à lui Servet (1). C'est de la pure incohérence.

D'autres écrivains plus habiles, ont insinué que l'Espagnol était arrivé à Genève afin de s'unir aux « Libertins » (c'est le nom qu'à cette époque on donnait aux libéraux) et d'abattre la domination calviniste.

Cette hypothèse, sans réalité et sans vraisemblance, a été indiquée, en 1712, par le pasteur Michel de La Roche, dans une publication anglaise ; elle a été reprise et développée, avec force arguties pédantes et douces sollicitations de textes (nous en avons donné un exemple), par Albert Rillet de CandoUe, en 1814. Quelle vraisemblance y a-t-il, qu'un malheureux fugitif, traînant une condamnation à mort, soit venu dans une ville où personne ne le connaissait, excepté son implacable et tout-puissant ennemi, pour se mêler à des conspirations et s'entremettre dans des querelles de

partis?

Et quelle vraisemblance aussi que des politiciens

(1) Calvin, par F. Bungener, p. 322.

SERVET A GENEVE

genevois, très attachés à la Réforme et à qui les doctrines théologiques du fugitif étaient en horreur, aient pensé à se servir, pour le succès de leurs affaires personnelles, d'un Espagnol, détesté de tous les protestants, et que l'inquisition fran(;aise pouvait faire réclamer d'une heure à l'autre ?

La réalité, attestée par Théodore de Bèze, Calvin et Servet — en accord cette fois — n'a rien de commun avec le roman inventé pour amoindrir l'odieux du rôle de Calvin, maladroitement inventé, car s'il était vrai, le Picard apparaîtrait non seulement comme un théologien orgueilleux, félon et cruel, mais aussi comme un ambitieux du pouvoir sacrifiant la vie d'un homme à ses désirs de domination, parodiant le mot de Pilate et disant : Il faut que cet homme meure pour

moi !

Il suffit de lire ce que Théodore de Bèze a écrit sur ce point pour faire tomber à plat et réduire à rien le conte pesamment frivole d'une entente entre le médecin espagnol et les ennemis du Picard :

« Michel Servet, dit de Bèze. vint malheureusement à Genève. Il était dans le dessein de ne s'y arrêter, et de s'en aller à Bàle. Mais la providence voulut qu'ayant été reconnu il fût saisi par Tordre des magistrats. » La providence ! Le 27 août, Bèze prévient Bullinger que Servet venu à Genève « a été reconnu aussitôt ».

Calvin, de son côté, déclare que l'homme, dont sept ans auparavant il avait juré la mort, s'est rendu ici conduit par sa « mauvaise étoile... malis auspiciis appuisum, et que peut-être il n'avait d'autre projet que de passer par cette ville, car on ne sait pas encore pourquoi il y est venu. Il y a été reconnu eifai cru qu'on devait V arrêter. »

Servet, enfin, dans un des interrogatoires qu'il subit, quelques semaines avant la tragédie de Champel, ra-

conta qu'après s'être, en toute vitesse, éloigné des prisons de Vienne « il prit le chemin pour aller contre TEspagne ; depuis il s'en revint à cause des gens d'armes qu'il craignait, et il résolut de passer par Genève et par l'Allemagne pour aller delà les monts au royaume de Naples où sont les Espagnols et vivre avec ceux de son art médical. »

11 y aurait une intéressante dissertation à écrire sur la manière dont se forment les légendes, à propos de la date de la venue de Servet à Genève et de la date de son arrestation.

L'auteur d'une histoire manuscrite de Genève, Gautier, veut que Servet ait séjourné un mois à (Genève. Pourquoi? Énigme! Cette affirmation en l'air est acceptée par le pasteur bernois Trechsel dans l'opuscule : Michel Servet et ses devanciers; Emile Saisset la reproduit dans son éloquente étude sur Thérésiarque espagnol; Gaberel indique le 17 juillet et réduit par conséquent de quelques jours la durée du temps qui précéda l'arrestation. Hillet, se tenant dans l'imprécision, parle « de la fin du mois de juillet » ; Reuss, Baum et Cunilz estiment qu'il n'est pas probable ([ue le séjour de Servet à Genève ait dépassé un ou deux jours.

La vérité, cependant, n'est pas diflicile à établir; elle a pour elle tous les témoignages contemporains du drame de Champel, et, pour elle aussi, elle a la vraisemblance. Mais elle contrarie les faiseurs de systèmes et de romans comme Rillet, les dramaturges comme Marc Fournier. Or, on n'aime pas la vérité lorsqu'elle offense notre vanité, nos intérêts, nos illusions et dérange nos partis pris.

Le fugitif, arrivé le 12 août dans un petit village de Savoie, y passa la nuit, se mit en route le lendemain pour Genève où il entra le dimanche matin, 13 août. Il descendit à l'hôtel de Lu Rose, au Molard.

SERVET A GENEVE

Selon l'opuscule : Historia de morte Serveti, publié très peu de temps après la mort de Servet, l'Espagnol fut arrêté l'après-midi du 13 août, au sortir du prêche où l'avait conduit la curiosité théologique. D'après une autre version l'arrestation aurait eu lieu à l'hôtellerie de La Rose, mais toujours le dimanche 13 août. Cette dernière indication concorde avec les dires du fugitif et les résultats de la procédure. Servet put affirmer, sans recevoir aucun démenti (et certes si un démenti eût été possible on en trouveraittrace.au procès), qu'il était venu pour aller au delà des monts, qu'il avait demandé à l'hôte et à l'hôtesse de lui procurer immédiatement une barque, afin que par le haut du lac, il se rendît à Zurich, ajoutant qu'il se « tenait caché en la ville tant qu'il pouvait, afin de pouvoir s'en aller sans être cognu;... qu'il n'a communiqué à personne du monde, et ne connaît personne du monde. »

L'hôte et l'hôtesse de La Rose ont confirmé les dires du fugitif. La loi — une loi sévère ~ obligeait les tenanciers d'auberge à faire connaître à l'autorité, dans un délai de trois jours, les noms des étrangers arrivés chez eux. Matériellement donc il n'aurait pu y avoir entente entre Servet et les Libertins. Moralement non plus.

Nous possédons sur l'arrestation de Servet un document qui n'a pas été assez consulté : l'écrit de Castellion intitulé : Contra libellutn Calvini. On y lit :

u Voici ce qu'on a fait pour Servet : on le reconnaît au temple, le dimanche, on l'arrache du sermon pour le traîner en prison et il n'en est sorti que pour aller au bûcher. Saisir, pour les envoyer au supplice, des étrangers qui passent par la ville, sans bruit et sans scandale, est-ce là montrer qu'on craint Dieu? Citez donc, chez les papistes, un seul luthérien ou calviniste qui ait été arrêté à la messe, comme Servet le fut au sermon !... »

On s'est demandé à quel sentiment aurait obéi le fugitif en se rendant au temple ? On se serait épargné cette interrogation si on avait bien voulu se souvenir que la présence au sermon, sous le règne intellectuel de Calvin, était obligatoire. Le Réformateur avait réclamé Taide de la force publique pour obliger à l'assistance aux sermons du dimanche et de la semaine ; on publiait à son de trompe que nul, sous peine d'amende, n'eût à y manquer ; en ville le guet pénétrait dans les maisons afin de lever des gages sur les délinquants ; à la campagne les châtelains étaient tenus d'envoyer des gardes pour contraindre à la fréquentation du culte. L'historien protestant et genevois Uoget rapporte que Calvin, en personne, était allé, à plusieurs reprises, dans des villages, avec un officier recruteur. Servet ne pouvait donc pas éviter le sermon. Et s'il n'a pas été arrêté au temple, contrairement au récit de Castellion, s'il a été arrêté à l'hôtel de La Rose, c'est précisément parce qu'il aurait évité de se rendre au sermon.

Une autre preuve de cette vérité que les Libertins ne songèrent pas à appeler Servet à Genève, ou à nouer des relations avec lui, nous est donnée par la déclaration que fit, en 1558, Jean Trolliet, alors gagné au Calvinisme, et, jadis, le principal, le plus intime confident du chef des Libertins :

(( Interrogé si Perrin, Vandel, Berthelier et autres complices n'ont pas soutenu et maintenu les hérétiques comme Servet, Jérôme Bolsec, et autres, a répondu Trolliet que quant à Servetus il n'en a jamais rien su, et quant à Bolsec que Perrin, Vandel et Berthelier Pavaient en bonne réputation et disaient qu'il était homme de bien, et, en la cause qu'il eut contre M. Calvin, le sollicitaient de tenir bon. » Trolliet était Vallerego de Perrin, chef des Libertins, il disait tout ce qu'il savait, et il savait tout. 11 avouait la complicité des

SERVET A GENEVE

Libertins parce qu'elle avait existé, comme il aurait affirmé l'entente avec Servet si elle s'était produite.

Sans doute au moment où le tondamné de l'inquisition de Vienne arrivait à Genève pour y être aussitôt emprisonné, les factions politiques (comme avant et comme après cette venue) s'agitaient dans la ville, et il est possible, sans qu'il y ait aucune corrélation réelle, de mêler, en brouillant les textes, des événements d'ordre distinct et de prétendre ensuite que l'issue d'un procès théologique fut la conséquence de l'agitation des partis politiques. On raisonne, en ce cas, ainsi que la bonne femme qui s'imaginait, voyant de sa fenêtre des passants dans la rue, qu'ils n'étaient dans la rue que parce qu'elle se mettait à la fenêtre.

En outre rien n'est plus vain que cette tentative de déplacer les responsabilités, d'essayer de les diminuer en les multipliant.

Qu'il y eût ou qu'il n'y eut pas de partis politiques à Genève, le sort de Servet était fatal. Dès que Calvin pouvait u faire prévaloir sa volonté », le bourreau devait apparaître. Kn une phrase prophétique l'homme de Noyon avait écrit que l'homme de Villanova ne sortirait pas vivant de Genève, s'il avait le pouvoir de le faire mourir, et il est incontestable que la victime désignée ainsi par Calvin, sept ans à l'avance, ne sortit pas « vivante » de Genève.

Si le théologien, afin d'arriver par ce meurtre prémédité au triomphe de son vouloir, eut à lutter contre une partie de l'opinion genevoise, plus clémente, plus humaine que lui, s'il eut à la réduire, à la dompter, en quoi ce fait allège-t-il sa responsabilité?

11 l'alourdit, au contraire et la rend plus criminelle ; il établit que « l'esprit du siècle » — cet argument si souvent invoqué — n'était pas, autant qu'on l'a dit, avec les persécuteurs, même à Genève.

D'ailleurs, ainsi que le constate justement Barni dans sa remarquable étude sut Les Martyrs de la Libre-Pensée, lorsque Calvin dénonçait l'auteur de La Restitution chrétienne « à Tinquisition catholique par l'intermédiaire de son ami Guillaume de Trye et du Lyonnais Arneys, et livrait les pièces nécessaires pour le con- Taincre, le perdre, le faire brûler partout où il serait, quel rapport cette dénonciation et cette trahison avaientelles avec le parti des Libertins de Genève ? »

GUAPITRE XV

LE PARTI DES LIBERTINS

Ce parti politique a été flétri par les calomniateurs calvinistes et apologie par les historiens nationalistes? dont le plus notoire est Galiffe.

De qui ce parti se composait-il? Il comptait dans ses rangs les hommes dont les pères avaient fondé, au prix de leur sang, la liberté de Genève. Protestants sincères, gagnés à la Réforme par les prédications de Froment, de Viret et de Farel qui, deux ans avant rarrivée du Picard, en Suisse, avaient établi le culte nouveau, ces patriotes détestaient, en Calvin, le chef arrogant des étrangers venus à Genève.

Attirés par le théologien de Noyon, des Français, parmi lesquels se rencontraient de nombreux prédicants, fuyant la persécution catholique, avaient envahi la petite ville genevoise, qui comptait à peine treize mille habitants, et s'y conduisaient comme en pays conquis. En chaire les pasteurs nouveaux arrivés vitupéraient les vieux genevois ou les accusaient, en termes diffamatoires, dimpiétés et de mauvaises mœurs. Calvin donnait lui-même l'exemple de ces agressions

calomnieuses. Les genevoises femmes ou filles étaient publiquement traitées de « courtisannes », si elles se permettaient de transgresser les ordonnances dévotes qui réglaient les menus détails de la toilette, et jusqu'à l'arrangement des cheveux. Four la moindre peccadille, pour les plus légers écarts de langage les hommes s'entendaient appeler « paillards, chiens, mécréants, pourceaux. » Dès qu'on proférait un mot de blâme contre l'étranger, venu de Picardie, où jusqu'à vingt-cinq ans, il avait joui, dans l'église romaine, de bénéfices ecclésiastiques, on s'exposait aux pénalités les plus avilissantes.

L'homme que ses panégyristes n'appellent jamais

que « le grand Réformateur, » se montrait, dans les manifestations de son autorité et de son influence, égoïste mesquinement et tyrannique avec bassesse. Il écoutait ou faisait écouter aux portes afin de connaître les propos tenus sur son compte, et d'en tirer vengeance s'ils déplaisaient à son orgueil. Si, dit l'historien genevois et protestant Amédée Uoget, « quelques traits malicieux sont, de loin en loin, lancés contre lui, les téméraires ne tardent pas à reconnaître que l'État couvre d'une protection exceptionnelle le chef moral de l'Église. » Un notable de la ville ayant qualifié Calvin de « méchant homme » est promené dans Genève »< tète nue, en chemise, une torche à la main (1). » Un genevois, Pierre Ameaux, est emprisonné pour avoir, dans un repas, « tenu mauvais propos » contre le réformateur. Guillaume Du Bois est mis aux fers, banni ensuite pour un délit semblable. P. D. Berthelier est enfermé à l'évêché, où sévit la peste, « pour ce qu'il a dit aucunes paroles contre Calvin. > Le notaire André

(1) Histoire de la Ré/onnatioti, pa.rU. Lamarche, pasteur à Négrepehsse, et président de consistoire. Paris 1882, p. 33.

LE PARTI DES LIBERTINS

Picard ayant blâmé le prédicant est arrêté, mis au cachot, privé de sa charge. Humbert, du pays de Faucigny, est banni de la ville, sous peine du fouet, pour « mauvaises paroles contre les Seigneurs prédicants^» On compte par centaines les victimes de ce genre : « On ne saurait disconvenir, écrit le calviniste Gautier, que cet attachement a poursuivre sévèrement ceux qui donnaient la moindre atteinte à la réputation de Calvin, ou qui avaient des idées différentes des siennes, ne fût un défaut chez le réformateur. »

Eh quoi! c'était pour en venir à cette tyrannie tracassière, insolente et brutale que les vieux patriotes avaient secoué le joug des évêques et des seigneurs savoisiens, qu'ils avaient chassé les prêtres catholiques, donné aux prédicants les églises, la vieille cathédrale, supporté tant de misères et soutenu de si rudes cornbats! C'était pour livrer la ville - leur ville - a des difTamateurs dévots, accourus du dehors, que le sang de Philibert Berthelier et de ses compagnons avait ete

répandu!

A bien des reprises, il y eut contre les étrangers qui abusaient si insolemment d une hospitalité généreuse des révoltes de colère et des sursauts d'indignation. Ces accès de fierté ne duraient pas, et, malgré d'infimes et partiels échecs, Calvin et ses amis gardaient le pouvoir et l'exerçaient avec dureté et outrecuidance.

La prison, le fouet, le bannissement, la ruine ne suffisant pas à apaiser Torgueilleux ressentiment du théologien persécuteur, il demanda à la torture, à 1 echafaud et au bûcher un supplément de satisfaction. Le ^8 juin 15i7, Jacques Gruet u vrai genevois d'ancienne roche, » est arrêté et emprisonné. Son crime?... H est accusé d'avoir placé dans la chaire de Saint-Pierre « un billet auquel sont contenues plusieurs paroles vilaines et infâmes contre les ministres de la parole de Dieu. »

Autre crime : en perquisitionnant chez lui, on a trouvé dans ses papiers une lettre où Calvin est appelé c grand hypocrite. »

Le 9 juillet, Gruet ayant nié être lauteur du billet trouvé dans la cliaire de Saint-Pierre est condamné à passer par les instruments de torture. Il devra subir Testrapade jusqu'à ce qu'il s'avoue coupable.

Le 12 juillet, Gruet « reçoit deux estrapades. » AfTolé de souiTrancc, il supplie, « avant d'endurer la tierce, qu'on le mette bas. »

Ciilvin n'intervient pas directement dans le procès, mais, l'emarque l'historien, Koget « nous voyons par une lettre du réformateurs Virot qu'il était exactement informé!... et qu'il n'use pas, dans le sens de l'indulgence, deFinlluence qu'il pouvait avoir sur les juges. »

Le 18 juillet une demande de condamnation à mort est introduite contre le torturé Gruet « coupable des peines ordonnées par la loi de Dieu et des hommes, lesquelles sont toutes capitales, comme il appert. » (Deuléronome, chap. xviii.)

Au gré de Calvin, la condamnation définitive et le supplice de Gruet n'arrivant pas assez vite, le réformateur se plaint au prédicant Viret des lenteurs de la procédure. On fait trop attendre le bourreau :

a Les syndics, écrit Calvin, le 24 juillet, traînent en longueur le procès de Gruet ; le Sénat désapprouve ces ajournements, mais ne s'y oppose pas comme il conviendrait. »

Le 25 juillet, Calvin a la joie d'apprendre que « Gruet sera mené à Champel et, illec, aura tranchée la tête de dessus les épaules, le corps attaché au gibet, et la tète clouée en iceliiv. »

Le 20, Gruet est décapité.

Le 10 août, Calvin écrit à M. de Falais :

<( Vrai est que Sathan a icy assez d'allumettes ; mais

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la flambe s'en va comme celle des étoupes. La punition capitale qu'on a fait d'un de leurs compagnons (Gruet) leur a abattu les cornes. »

Sathan devait être bien marri ; mais u le grand Réformateur » était satisfait.

Contre les « Libertins » le calvinisme usait de moyens d'intimidation singulièrement religieux. Un jour quelques personnes ayant, dit le pasteur Bungener, «troublé le sermon de Calvin, en entrant avec un grand bruit dans le temple, une potence fut dressée sur la place de Saint- Gervais » (1). Cette potence remplaçait le légendaire bonnet de Gessler. Il y avait progrès dans le choix des

symboles.

La férocité du théologien de Noyon à l'égard des vieux genevois s'explique (remarque Albert Rillet) par ce fait que Calvin « était étranger aux combats que les enfants de Genève avaient livrés pour la conquête de leurs libertés... 11 ne venait point pour jouir avec eux de la victoire, mais pour en profiter. »

L'expression est exacte, mais insuffisante. Calvin ne voulait pas seulement profiter de la victoire que d'autres, au prix de leurs souffrances et grâce à leur héroïsme, avaient remportée ; il voulait aussi abattre quiconque ferait obstacle à sa volonté. Ohî il ne s'agissait pas pour lui, bien qu'on ait soutenu le contraire, de profits matériels, de fonctions lucratives à exercer ou à distribuer à des parents et à une clientèle. Le théologien picard n'a certes pas reculé devant la diffamation lorsqu'il s'agissait de perdre ses adversaires et de les déshonorer. Il a enduit de fiel la coupe de mort que sa main leur présentait. Nous le verrons bientôt s'acharner à l'injure, à l'outrage, aux calomnies contre

(1) Calvin, sa vie et ses œuvres, par le pasteur Félix Bungener. P. 282.

Servet prisonnier, souffrant, vivant dans Tombre de réchafaud. Si l'axiome de droit : patcre quam ipse fecisti legem; si la parole évangélique : il vous sera fait comme vous avez fait aux autres, devait lui être appliquée, la diflamation serait de droit contre sa personne. Elle n est pas nécessaire. Ses actes publics laccusent et crient plus rudement contre lui que tous les

pamphlets.

Il lui fallait à tout prix, — c'est encore un mot de Juillet — rendre les vieux genevois c< fidèles sujets de Jésus-Christ et faire de leur ville un sanctuaire de TËvangile. » — Un sanctuaire taché de sang et où on pénétrait en marchant sur des victimes. « Ce que, -— continue Rillet, que j'aime à citer parce qu'il ne saurait être suspect d'anticalvinisme, — ce que les fondateurs d'ordres religieux avaient tenté pour les cénobites, cloîtrés dans des monastères, Calvin osa l'essayer sur une ville corrompue (?) et libre ; il imposa une règle aux habitants de Genève et il la fit exécuter. Il comptait dans le gouvernement plusieurs membres favorables à ses vues, et il s'appuyait, en outre, sur ceux qui dans le peuple avaient accepté sérieusement sa doctrine, et sur les étrangers, toujours plus nombreux, réfugiés à Genève pour cause de religion. Il trouvait là des sujets soumis; et, dans le consistoire chargé de surveiller la vie et la foi du troupeau, un utile instrument. »

Lorsque Servet arriva à Genève la domination de Calvin y était définitivement établie depuis plus de douze ans. Le Noyonnais avait vaincu toutes les résistances, ce qui ne signifie pas qu'il eut supprimé tous les mécontentements. Les libertins n'étaient sans doute pas les plus forts, mais le calvinisme ne les avait pas anéantis. Ils regimbaient, passaient d'un seml)lant de soumission à des essais de résistance, que Calvin, fidèle à sa constante méthode de confondre sa cause avec

LE PARTI DES LIBERTINS

celle de Dieu, déclarait « satanique ». Excellent moyen dans une cité théologique de provoquer d'implacables excès de répression. Puisque s'attaquer au Picard, c'était, suivant son orgueil et sa doctrine, s'attaquer à Dieu et servir Sathan, la plus petite opposition à sa personne devenait un attentat contre la justice sur la terre et une offense au ciel. L'opposition intermittente et sans effet durable des libertins n'inspirait aucune crainte sérieuse au dominateur.

Dans sa correspondance avec ses amis de France ou d'Angleterre, il étalait complaisamment les preuves de son indomptable autorité et de la méprisable faiblesse de ses adversaires. « Je ne sais, mandait-il à M. de Falais, à propos de ses adversaires, s'il vous sera venu quelque bruit de nos troubles, car on en parle si haut par le pays circonvoisin qu'il semble que nous soyons tous perdus. Surtout on me fait mort souvent ou bien navré. Mais tant y aquc je n'en sensrien. Et, en la ville, nous ne voyons pas la centième partie de ce qui s'est dit. Il y a bien eu quelques murmures et menaces des gens débauchés qui ne peuvent porter le chastiment. Même la femme de celui qui vous devait aller voir et vous écrivit de Berne s'était élevée bien fièrement. Mais il a fallu qu'elle ait gagné les champs, pour ce qu'il

NE FAISAIT PAS RON EN LA VILLE POUR ELLE. LeS autreS

baissent bien la tête, au lieu de lever les cornes. Il y en a un qui est en danger de payer un écho bien cher ; je ne sais si la vie n'y demeurera point. Il semble avis aux jeunes gens que je les presse trop. Mais si la bride ne leur était tenue roide, ce serait pitié. Aussi il faut procurer leur bien, malgré qu'ils en aient. »

Ce langage, où la dévotion alterne avec des propos d'insolence et de cruauté à l'égard d'une femme, des prophéties de mort contre un adversaire, des menaces contre la jeunesse genevoise, à qui il faut w tenir la

LE PARTI DES LIBERTINS

bride raide », décèle-t-il autre chose qu'une attitude de tyran certain de sa domination et décidé à Texercer brutalement? L'infortuné qu'il a obligé à Texil, le malheureux qu'il voit déjà sur les marches de l'échafaud (je ne sais si la vie n'y demeurera point) appartiennent aux familles innuentes des libertins. La femme qu'il outrage est l'épouse d'Amédé Perrin, le chef du parti nationaliste; l'homme qu'il voue à la mort, c'est Jacques (Iruet, décapité peu après comme blasphémateur, séditieux et altierl

Calvin ne doute pas de sa toute-puissance dans cette ville de Genève dont il a fait un État théocratique, gouverné par des ministres de l'Évangile et où l'inquisition de ses confrères ecclésiastiques s'étendait à tous les détails delà vie. Une Visitation annuelle de maison en maison, faite par les pasteurs, permettait d'établir l'état religieux eJL moral de chaque habitant et de tenir l'exacte comptabilité des croyants zélés, tièdes ou douteux (1). Malheur à qui s'écartait de la foi ! La mort ellemême ne délivrait pas de la persécution. On faisait, pour plaire au Dieu de Calvin, la guerre aux trépassés. On déterrait les cadavres pour les maudire. « Dans cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, fleurissaient, pour le salut de IMme, des roses sanglantes sous la main de Calvin », a imprimé Michelet, ajoutant que « s'il fallait quelque part en Europe un homme pour brûler ou pour rouer, cet homme était à Genève, prêt et dispos, qui partait en louant Dieu et lui chantant des psaumes.» La phrase est belle, mais elle a besoin d'être complétée. Calvin n'envoyait pas seulement des martyrs au

(1) On Ut dans la clironi(nie manuscrite de Michel Roset, livre V, chapitre xxii : « Sur i'.ivis îles ministres il fut ordonné, le 3 avril lij-JO, une Visitation annuelle de maison en maison, pour interroger hommes et femmes de leur foy, pour discerner les endurcis d'avec les chrétiens... »

loin, il en faisait sur place. Dans cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, « malheur à qui, mort ou vivant, faisait ou avait fait la guerre au dogmatisme du Picard! » Trois ans après la décapitation de Gruet, un ouvrage autographe du suppHcié ayant été trouvé dans un galetas, Calvin, ne jugeant pas cet écrit assez châtié par le supplice de son auteur, le iit brûler par la main du bourreau après en avoir lui-même dressé la censure en des termes où respire encore la haine inassouvie : « Comme ainsi soit que 1 écrivain du livre ait été par jugement condamné et exécuté, afin toutefois que la vengeance de Dieu ne demeure point sur nous pour avoir enduré ou dissimulé une impiété si horrible, et aussi pour donner un exemple à tous complices d'une secte si infecte et plus que diabolique, môme pour fermer la bouche à tous ceux qui voudraient excuser ou couvrir telles énormités et leur montrer quelles condamnations ils méritent, soit ordonné le brûlement du livre ; le plutôt sera le meilleur. »

On retrouve cet accent de colère persistante et triomphante dans toutes les lettres et les écrits où le théologien parle de ses adversaires politiques et religieux :

« J'aperçois, écrit-il à un de ses habituels correspondants, qu'on augmente par delà, comme ailleurs, ce que nous avons ici eu de fascheries. On m'a fait mort à Lyon en plus de vingt sortes. Par tout le pays on dit merveilles dont nous ne sentons rien, Dieu merci... Quant à votre hoste, Amédé Perrin, je ne sais quelle mine il nous tiendra à son retour. Il fit semblant de partir bon ami, toutefois me fuyant plus de honte et révérence qu'autrement. Cependant sa femme a tant fait la diablesse, qu'il a fallu qu'elle ait gagné les champs. Il y a déjà environ deux mois qu'il est absent. Il faudra qu'il file doux à son retour. »

Et, dans la même lettre, à propos d'un autre adver-

saire : « Quant à ses injures, elles ne me poisent non plus que sa personne a d'importance envers moi, qui est un peu moins qu'une plume. Joint aussi qu'on s'aperçoit qu'il était ivre quand il a ainsi écrit. Moyennant qu'il n'aille point jusqu'aux coups de pierre, notre patience ne sera pas trop dure à porter ses injures. Mais nous ne sommes pas meilleurs que David, quand il serait question d'être plus outragé, et lui vaut bien Séméï » ; Séméï que David fit exécuter !

Une des particularités de la correspondance du « Serviteur de Dieu » et « ministre de l'Évangile Calvin», c'est qu'il est tellement assuré de sa domination qu'il se laisse emporter à tout instant à des menaces de mort. Le souvenir du mal qu'il a fait aux autres n'amène jamais sous sa plume ou sur ses lèvres un mot de regret, une parole de mélancolie. Il ravive au contraire ses sentiments de haine. La pensée qu'il est le plus fort ne l'apaise pas. Elle fait déborder le venin de sa colère et le fiel d'une animosité toujours plus abondante et

plus acre.

Un tel phénomène psychologique ne se rencontrera à un pareil degré que chez le picard Robespierre.

On a dit pour justifier ou expliquer Tâpreté de ce ressentiment qu'il n'avait pour mobile ni des pensées de lucre, ni des idées de vanité personnelle. C'est discutable ; mais quand même ce serait vrai, que vaudrait cette excuse, applicable à tous les fanatiques qui ont passé dans le monde en répandant le sang, en faisant verser des larmes et à qui l'histoire a reproché leurs scélératesses? Qu'importe d'être tué par quelqu'un que l'orgueil spirituel pousse à l'homicide ou par quelqu'un qui convoite des profits matériels?

Torquemada aussi n'était pas avide de richesses !

Jusque dans les épîtres adressées à des femmes, Calvin cède au besoin d'étaler sa superbe, son désir de

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vengeance et de meurtre. En 1552, très peu de temps avant le brùlement de Servet, il écrit à madame de Cany à propos d'un inconnu : « Sachant en partie quel homme c'était, j'eusse voulu qu'il fut pourri en quelque fosse, si ce eut été à mon souhait... Et vous assure, madame, s'il ne se fut si tôt échappé que, pour m'acquitter de mon devoir, il n'eût pas tenu à moi qu'il ne fut passe

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