‹ Michel Servet et Calvin [microform]Chapitre 38 sur 51 · NOUVEAUX TOURMENTS LES QUATORZE ACCUSATEURS SACRÉS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX TOURMENTS LES QUATORZE ACCUSATEURS SACRÉS

A aucun moment Calvin n'eut un doute sur l'issue du procès. Certain de la condamnation à mort du prisonnier, il allait, enfin, atteindre le but qu il poursuivait depuis tant d'années.

Ses démêlés avec les Libertins étaient tout à fait étrangers à l'affaire Servet. Ils nous font voir Calvin généralisant sa tyrannie, pratiquant l'excommunication à la manière des papes et travaillant à tracasser les citoyens lorsqu'il ne peut pas les faire emprisonner ou

les faire mourir.

Philibert Berthelier, à qui le Consistoire (c'est-à-dire Calvin) avait interdit la participation au sacrement de « la Sainte Cène », voulait quand même y participer. Cette volonté, qui témoignait d'un profond attachement à l'église protestante et d'un zèle pieux, était combattue par le Réformateur. Ce saint ne trouvait pas Berthelier assez pur. Le Petit Conseil ayant déclaré que « si Berthelier se sentait assez net en sa conscience, et capable de recevoir la Cène, on laissât à sa charge de le

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faire OU non », Calvin entra en fureur. Il provoqua et obtint une nouvelle convocation du Conseil, et celui-ci, s'inclinant, comme toujours, devant le fanatisme de l'étranger arrêta de faire secrètement avertir Berthelier de s'abstenir de paraître « à la sainte table >;.

Cette victoire de la théocratie inquisitoriale sur l'esprit laïque ne parut pas suffisante à Calvin. Sous prétexte de sermon, et cédant à sa coutume de transformer « la chaire de vérité » en tribune de diffamation contre ses adversaires, il prononça, le dimanche 3 septembre, au temple de Saint-Pierre, un violent réquisitoire contre Berthelier absent. Sachant quelle était l'étendue et la puissance de son autorité, il usa d'une tactique qui lui était familière, et dont il se servait toutes les fois qu'il rencontrait un semblant de résistance, il parla de ses tristesses, de sa lassitude, de son accablement, de son désir de retraite, et, finalement, dénonça « le despotisme» dont il était victime! « Pour moi, écrivait-il à Viret, ce qui me tourmente bien naturellement c'est l'infortune de TEglise. Si Dieu permet à Satan d'écraser sous un tel despotisme la liberté de mon ministère, c'en est fait de moi... Aussi bien voilà de longues années que l'impunité des crimes va croissant. »

La liberté de son ministère était écrasée sous le despotisme parce que Philibert Berthelier demeurait libre de communier ou non, selon l'inspiration de sa conscience ! Cette liberté Berthelier était invité, par l'autorité civile docile à Calvin, à n'en pas user et n'en usait pas. N'y avait-il pas là « l'impunité croissante des

crimes »?

Un calviniste calvinisant, et calvinisant jusque dans une soi-disant histoire littéraire de la Suisse, a allégué, à la décharge de Calvin, que le Picard ne possédait « qu'une autorité et une influence d'une nature toute

morale ». et qu'il ne « régnait que par Tascendant irrésistible de son génie ». Les mots « d^une nature toute morale », sont choisis singulièrement à propos d un délateur qui fut un bourreau. Et Texcuse de « Virresistible génie » est au moins bizarre. Quand on possède u un génie irrésistible » on est responsable de Tusage qu'on en fait et des actes résultant de la domination qu'on impose aux autres. Se retrancher derrière Tirresponsabilité légale du despotisme - le mot ici est juste L qu'on exerce, serait une hypocrisie et une lâcheté. Calvin a usé de ce procédé dans l'affaire de Vienne et ses apologistes en abusent maladroitement en osant parler d'une autorité toute morale. C'est tout immorale

qu'il aurait fallu dire. .

Calvin poursuivant le cours de ses succès contre Philibert Berthelier amena le Conseil à des capitulations nouvelles et l'obligea à prendre le dimanche 17 septembre, une décision que le Réformateur, pourtant difficile, jugea favorable à sa personne. Tel était le pouvoir du parti des libertins ! 11 ne parvenait pas a obtenir pour son chef le droit de prendre part à la Communion, môme si « sa conscience était assez nette pour lui permettre d'y participer »!

Ayant vitupéré Berthelier et ses amis et soumis le Conseil à son pouvoir, Calvin se retourna vers Servet pour l'injurier à nouveau, et l'injurier en vingt-quatre pages in-folio revêtues de la signature de tous les ministres de l'Eglise de Genève, au nombre de quatorze, lui compris. Le factum calviniste débutait en s'octroyant le mérite de la modération et prouvait la vérité de ce dire en prodiguant à Servet, prisonnier, les paroles outrageantes. C'était encore un des procédés du Picard.

Le factum se terminait par ce mensonge meurtrier : t Quiconque prisera bien les choses et les considérera prudemment pourra clairement voir que Servet n'a eu

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autre but, sinon d'éteindre la clarté que nous avons par la parole de Dieu, afin d'abolir toute religion. »

« Conclusion injuste et fausse, reconnaît un calviniste, à qui il arrive d'être équitable, parce qu'elle charge Servet d'intentions tout à fait contraires à ses vrais desseins. Il avait voulu, dans son ouvrage, accomplir une œuvre sérieuse, et il était animé du plus profond respect, d'une foi sincère pour le christianisme tel qu'il le comprenait. La Révélation, dont l'Écriture forme le dépôt, était à ses yeux la règle suprême et sacrée dans les questions religieuses sur lesquelles l'Esprit-Saint pouvait seul éclairer l'intelligence. Christ était son Maître, son Sauveur et son Dieu. S'il entendait autrement que les réformateurs les mystères de l'ontologie divine, s'il s'écartait dans la pratique du baptême, s'il ne s'attachait pas exclusivement à la justification par la foi, s'il prétendait réformer à sa façon les rites de l'Église, s'il professait souvent d'étranges théories, son but n'était point de détruire, dans un esprit d'hostile incrédulité, l'institution évangélique. On peut, avec raison, contester la justesse de ses opinions et la puissance morale de son caractère ; mais rien ne permet de le soupçonner de perversité. »

On s'explique qu'en présence des calomnies du factum calviniste et de ses conclusions homicides, Servet, emporté par la colère, ait qualifié durement ceux qui « le poursuivaient à mort ». Il se contenta de couvrir d'invectives les marges des vingt-quatre pages in-folio de ses accusateurs en rabat, et leur renvoya le factum accompagné de cette courte épître :

« Mes Seigneurs, « J'ai écrit au papier même de Calvin, car il y a beaucoup de petits mots rompus, lesquels, à part, n'auraient point de sens, ni de signification davantaige.

« Messieurs les juges en jugeront ainsi plus facilement, voyant le pro et le contra Tun près de Tautre.

« Ne faut point que Calvin en soit marri, car je n ai rien touché à son manuscrit. Et n'est possible de le faire autrement sans une confusion infinie. 11 vous plaira, mes Seigneurs, bailler ces deux livres à ceux qui seront commis pour juger ou rapporter. Car ils seront grandement relevés de la peyne de chercher les passages et les trouveront incontinent tous marqués.

« Si Calvin écrit quelque autre chose, il vous plaira que me soyt communiqué.

a Votre paouvre prisonnier,

« Michel Servetus. »

11 est difficile d^avoir plus d'humilité, et, en même temps, un plus consciencieux souci de la loyauté dans la controverse que n'en montre Servet dans cette lettre noble et attristée. Quant aux violences de langage qui figurent sur les marges du factum, il faut remarquer qu'elles sont une réplique à des accusations et à des outrages, et il y a à noter aussi que s'il était imprudent au prisonnier de les écrire, il était infâme à ses accusateurs, qui,; eux, n'avaient rien à redouter, de provoquer par des insultes et des calomnies l'irritation du malheureux qu'ils laissaient pourrir en prison.

A propos de cette controverse oii la partie n'était pas égale, où Servet luttait seul contre Calvin et ses treize comparses sacrés, des écrivains calvinistes ont insisté sur ce fait que le médecin espagnol accusé — et accusé à tort — d'avoir professé « que les âmes étaient mortelles » avait écrit : « Qui dit cela ne croit point qu'il y ait Dieu, ni justice, ni résurrection, ni rien, sinon que tout est mort... Si j'avais dit cela, non seulement dit, mais écrit, pour en féçir le monde, je me condamnerais moi-même à mort. » Ces lignes prouveraient que Ser-

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vet aurait été trop cruel pour lui-même, mais elles n'impliquent pas qu'il aurait condamné à mort les autres. C'est ce qu'il indique, d'ailleurs, dans les lignes suivantes où, subissant les conditions du duel judiciaire, voulu par son persécuteur et imposé par les lois

du pays, il écrit :

« C'est pourquoi, mes Seigneurs, je demande que mon faux accusateur soit ipuni p<ena talionis et que soit détenu prisonnier comme moi, jusqu'à ce que la cause soit définie pour la mort de lui ou de moi, ou autre

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