CHAPITRE XXVI
LA REVANCUE DE SERVET
Elle vint avec lenteur.
Les premiers ouvriers de cette œuvre de vérité et de justice furent le pasteur Michel de La Koche, Térudit Henri de Alvœrden, le professeur Mosheim, l'abbé d'Artigny, et, surtout, Voltaire.
L'illustre champion des opprimés fit paraître dans le Marcurc de France du mois de mai 1757 une lettre où il disait que Calvin, assassin véritable de Servet, « avait une àme atroce ».
Le mot fit scandale à Genève et occasionna des tracasseries à Voltaire : a Quelques cafards, raconte-t-il, s'irritèrent, ou feignirent de s'irriter. » Il y eut des écrits en vers et en prose pour ou contre Servet, pour ou contre Voltaire.
Un Genevois, nommé Rival, horlog(3r de son métier et versificateur en ses heures de loisir, adressa, à cette occasion, une pièce de vers au philosophe pour lui reprocher aimablement, mais dans une intention où la pleutrerie apparaît plus que l'héroïsme, de compromettre
son « repos » et sa « sécurité » ea défendant les persécutés :
Servet eut tort et lut un sot D'oser, dans un siècle falot, S'avouLT antitrinilaire (1), Et noire illuslre atrabilaire Eut tort d'employer le fagot Pour réfuter son adversaire; Et tout notre antique Sénat D'avoii- prêté son ministère A ce dévot assassinat (2).
guelle barbare inconséquence!
0 mallieureux siècle ignorant!
^ Nous osions abborrer en France
Les horreurs de l'intolérance,
Lorsque d'un zèle intolérant
Nous faisions brûler un errant!
Quant à vous, célèbre Voltaire,
Vous eûtes tort : c'est mon avis;
Vous vous plaisez en ce pays :
Fêtez le saint qu'on y révère!
Vous avez à satiété
Les biens où la raison aspire.
L'opulence, la liberté,
La paix (lu'en cent lieux on désire,
Des droits à rimmorlalité.
On a du goût, on vous admire ;
(\) Dans une lUsloire littéraire de la Suisse romande, un écriva n caMa'te, M. Godet, cUant les vers do «i-^ -J~^^ tous ceux (lui sont dirigés contre Galvm et son dévot <\^^^^^»";^;; Présentée de cette so.t°e, la pièce demeure incouiprehensible; mais lîi face Jurcfonuati'ur est saavc.
2) Ln autie o.rivam suisse, M. Virgile Uossel, dans uue e adie histoire littcai.e de la Suisse roinande, remplace le vers fl c tvot assassinat . par eelm-ci. qui - --"^^'^.^^f^-î: quelques éditions : » A ce daugereux coup dttat », ce qui na
aucun sens.
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Tronchin veille à votre santé, Cela vaut bien, en vérité, (Ju'on immole à sa sûreté Le plaisir de pincer sans rire.
'Voltaire répondit à Rival par une pièce de vers intitulée les Torts, qui est un modèle de courage, de noblesse morale et d'esprit :
Non, je n'ai point tort d'oser dire Ce que |)ensent les gens de bien; Et le sage qui ne craint rien A le beau droit de tout écrire.
J'ai, quarante ans, bravé l'empire Des lâches tyrans des esprits; Et, dans votre petit pays, J aurais grand tort de me dédire.
Je sais que, souvent, le malin A cacbé sa queue et sa grille Sous la tiare d'un pontife Et sous le manteau de Calvin.
Je n'ai point tort quand je déteste Ces assassins religieux Employant le fer et les feux Pour servir le Père céleste.
Oui, jus(iu'au dernier de mes jours (1) Mon âme sera fièn? et tendre; J'oserai gémir sur la cendre Et des Servet et des du liourg.
De cette horrible frénésie, A la lin le temps est passé,
(1) Cette strophe ne se trouve pas dans la citation que M. Marc Mcnnier a faite, fort incorrectement d'ailleurs, de la poésie de Voltaire. Voir Genève et ses poètes, pp. 2lii, 210.
Le fanatisme est terrassé ; Mais il reste Thypocrisie.
Farceurs à manteaux étriqués, Mauvaise musique d'éi^lise, Mauvais vers et sermons croqués, Ai-je tort si je vous méprise ?
Servet fut pour Voltaire une occasion nouvelle d'attaquer et Calvin et les « autres assassins religieux. » Sa prose, aussi mordante que ses vers, vint mettre à mal l'inquisiteur de Vienne. Dans une lettre adressée à Tabbé Du Vernet, et datée de Ferney, 16 avril 1765, Voltaire
disait :
« Je fais mon compliment, monsieur Tabbé, aux habitants de la ville de Vienne de vous avoir confié leur collège. Les jeunes gens de cette ville auront fait un grand pas vers la sagesse, lorsqu'ils commenceront à rougir de Tatrocité de leurs ancêtres à l'égard du malheureux Servet. Il est très important de leur apprendre de bonne heure que ce médecin espagnol, moitié théologien et moitié philosophe, avant d'être cuit à petit feu dans (ienève, avait déjà été condamné à être brûlé vif à Vienne, au milieu du marché aux cochons. Il faut encore que ces jeunes gens sachent que Servet était rami et le médecin de l'archevêque et du premier magistrat de cette ville ; ils devaient l'un et l'autre leur santé aux soins de Servet; le fanatisme éteignit en eux tout sentiment d'amitié et de reconnaissance. Le prélat permit à son officiai, escorté d'un inquisiteur de la foi, de déclarer hérétique son médecin ; et le magistrat, escorté de quatre à cinq assesseurs aussi ignorants que lui, crut que pour plaire à. Dieu et pour édifier les bonnes femmes du Dauphiné, il devait en conscience faire brûler son ami Servet, déclaré hérétique par un inquisiteur de la foi. »
LA REVANCHE DE SERVET
Les premières pages d'histoire sincère et véritable, sans réticence et loyalement flétrissantes, publiées en France sur rafl"aire Servet ont été écrites par Voltaire et se trouvent au chapitre cxxxiii du tome troisième de Y Essai sur les mœurs. Ce qu'on a écrit depuis sur ce sujet est plus minutieusement documenté, mais ne fait que confirmer les appréciations du philosophe de Fernev. Voltaire apparaît dans l'histoire de l'humanité comme le plus généreux et le plus perspicace, le plus ardent, le plus inlassable défenseur des droits violés, et aussi comme le vengeur des victimes immolées au Moloch théologique. Sa vigilante tendresse s'étend à toutes les victimes et ses brûlantes flétrissures atteignent tous les bourreaux. Il protège de sa pitié et glorifie de son éloquence les Calas et les Sirven, - des protestants; Lal)arre, d'Estalonde, Douville de Maillefeu, - des catholiques ; et quand il s'agit d'un Espagnol, profondément chrétien, comme Michel Servet, il prend en main sa cause et plaide pour lui devant la postérité. Il ne demande pas aux victimes leur nationalité et leur culte ; il lui suffit de leurs souffrances. Toute injustice le regarde.
« Ce qui, écrit-il, augmente encore l'indignation contre Calvin et la pitié pour sa victime, c'est que Servet, dans ses ouvrages publiés, reconnaît nettement la divinité éternelle de Jésus-Christ... Lorsque Calvm vit son ennemi aux fers, il lui prodigua les injures et les mauvais traitements, ainsi que font les lâches quand ils sont maîtres. Cette barbarie, d'ailleurs, qui s'autorisait du nom de justice, pouvait être regardée comme une insulte aux droits des nations : un Espagnol qui passait par une ville étrangère était-il justiciable de cette ville pour avoir publié ses sentiments, sans avoir dogmatisé ni dans cette ville, ni dans aucun lieu de sa dépendance ? » La barbarie du procédé semble
plus inlïime encore, si on remarque, comme le fait Voltaire, qu'elle s'accompagna d'une espèce de vol : « On dépouilla Servet — qu'on laissait manquer de vêtements et dévorer par la vermine — de quatre-vingtdix-sept pièces d'or, d'une chaîne d'or et de six bagues... »
Le chapitre de Vtssai sur les mœurs, consacré à Calvin et à Servet, eut le don d'exaspérer certains calvinistes et de provoquer une controverse où Ton vit, à la grande surprise de beaucoup de gens, l'autorité genevoise, représentée par le syndic Calandrini, se prononcer «ontre Calvin et pour Servet. L'inlluence du philosophe de Ferney sur Genève fut, en cette circonstance, aussi religieuse, aussi civilisatrice que rinlluence de Calvin avait été, jadis, barbare et inique.
Un pasteur, du nom de Jacob Vernet, un de ces représentants de l'imbécillité pédante et de l'hypocrisie arrogante qui sont quelquefois le produit de la mentalité calviniste, ayant désiré réfuter les assertions de Voltaire, demanda à voir, afin de les utiliser pour sa réfutation, les documents relatifs au procès de Michel Servet. Le syndic lui répondit par deux lettres qui appartiennent à notre histoire. Dans la première Calandrini exliortait le pasteur à se taire et à soigner sa précieuse santé : u Quoique vous puissiez vous promettre de vous-même sur ce sujet, le silence me paraîtrait préférable à tout ce qu'on pourrait en dire... Je vous fais d'autant plus volontiers celte prière, que rien ne me paraît plus convenable à votre santé, que d'écarter toute occupation de cette nature, qui ne peut qu'augmenter l'ellervescence de sang qui occasionne la fâcheuse lièvre, dont je fais mille vœux que vous soyez bientôt délivré. »
Le fougueux pasteur ayant insisté, au risque d'augmenter la fdcheuse lièvre, pour qu'on mît sous ses
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yeux les pièces du procès qui lui serviraient à confondre Voltaire, s'attira cette réplique qui mérite d'être reproduite en entier :
Monsieur et cher Cousin, « Le Conseil se trouvant intéressé à ce que la procéc< dure iTiminelle contre Servet ne soit point rendue publique, ne veut pas qu'elle soit communiquée a qui que ce soit, ni en tout ni en partie. Le caractère d'homme de lettres n'est pas propre à obtenir aucun privilège à cet égard. La conduite de Calvin et du Conseil, connue par les Noies sur Ihisloire de Genève, est telle que Von veut r,ue tout soit msevebf dans un profond oublij. Calvin nesl pas e.icusahle; Servet lux a mis la lumière devant les yeux sur la manière dont on devait se conduire àVérfard des hérétiques et ne lui a pas permis d'èire dans le cas d'une ignorance invincible. M de la Chapelle l'a justifié <oinme il a pu d'avoir ete 1 instigateur du procès fait à Vienne contre Servet; il a supposé pour cela un fait que nos registres devraient prouver el qu'ils ne prouveront pas. Vous croijez justifier par nos registres la dureté dont on a usé envers Servet dans sa prison, et vous trouveriez par ces mêmes registres que ces ordres favorables n'ont pas été exécutés, ht en/ui, après r événement, Calvin, nu lieu de pleurer amèrement, soutient la thèse la plus insoutenable à un chrétien et avec des arguments indignes d'un si grand homme, au jugement même de M. de la Chapelle. Servez-vous de la raison tirée de votre maladie pour vous dispenser d'un ouvrage qui ne peut quètre nuisible à la religion, à la réformation et à votre patrie, ou qui serait peu conforme à la vérité. La petite raison que la réfonnation ne fût regardée comme la protectrice des antitrinitaires n'a pu faire fermer les yeux à Calvin aux grandes vérités de la religion chrétienne. Prenons garde que la
crainte qu'on ne nous regarde comme fauteurs de je ne sçais quoy ne nous fasse élever des questions qui ne nous conviennent pas. Je renvoyé monsieur Vernet à lui-même pour prouver que les guerres de plume entre gens de lettres font du mal à tout ce qu'elles touchent ; je lui recommande sa santé et vous prie de me croire, avec la plus parfaite considération et le plus entier dévouement, monsieur et très cher cousin,
« Calandrim. »
L'honnête syndic Galandrini connaissait le dossier Servet et avouait qu'il était accablant pour Calvin et les autorités genevoises. Malheureusement il estimait que crime caché est plus moral que crime avoué et se déclarait partisan de la très pleutre conspiration du silence. Ce procédé d'autruche est très en faveur dans le calvinisme. Parce qu'on ferme les yeux, on est convaincu que les autres ne voient pas. Déjà, à Genève, bien avant le syndic Calandrini, le secrétaire d'Etat Jean-Antoine Gautier, encore que zélé protestant, avait reconnu et inséré dans une histoire de Genève la vérité sur le crime de Calvin et du calvinisme ; mais il avait laissé son histoire à l'état de manuscrit.
On y lit :
« J'ai déjà insinué ci-devant que je ne pouvais pas passer sans quelque réllexion sur le jugement si extraordinaire de Michel Servet, qui fit tant de bruit dans le monde et si peu d'honneur à ceux qui en furent les auteurs.
a C'est une chose surprenante que, je ne dis pas des chrétiens, mais des personnes (jui ont queUpie idée de réquilé, aient été capables de se porter à une extréntilê si horrible qw. celle de condamner à mort un homme qui croyait de tout son cœur à l'existence de Dieu et à Cimmortalité de Came! Servet n'avait aucun doute sur la divi-
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nité de l'Ecriture Sainte. Tout son crime était d en expliquer mal certains passages auxquels il ne donnait pas le même sens que Calvin et les autres docteurs reformés, parce qu'il ne croyait pas en conscience pouvoir le donner et que son esprit était fait d une telle manière qu'il lui était impossible d'être dans d autres
sentiments. »
Ce que Gautier ne confiait qu'à ses manuscrits, ce que Calandrini priait Vernet de ne pas dire, ce que Rival conseillait à Voltaire de faire semblant d ignorer, Voltaire le cria à l'humanité et le monde entendit sa voix. Il tua le silence et la couardise dévote, il y aurait, à propos de ces attitudes franco-genevoises, a noter les différences de nature entre Voltaire et Rousseau. Ce dernier ne parvint jamais à se débarrasser d un vreux levain de calvinisme. Persécuté, et persécute a Genève où on brûlait ses livres, il garda, cependant, des instincts de persécuteur. Dans le Contrat social où .1 rend à Calvin le plus singulier des hommages (1), il reclame lexil et la mort contre quiconque n'admettra pas « les dogmes de la religion civile, « ou . se conduira comme ne les croyant pas ». Ceci est du calvinisme et du plus affreux calvinisme. « Il y a, écrit Rousseau, en plein dixhuitième siècle, une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen, ni sujet fidèle, bans pou-
. 1 i :i..,^ »ii • (t fViiv nui no considèrent
Quelque révolution que le temps puisse amené cessera d'être en vénération. »
voir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas, il peut le bannir non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.
(( Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. L'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois : voilà les dogmes positifs. »
De telles lignes, — calvinistes par l'inspiration, — avaient une portée eiïroyable et contribuaient à introduire et à maintenir dans la Uévolution française une politique d'abattoir. Elles faisaient dépendre les devoirs du citoyen de certaines opinions religieuses et transportaient du calvinisme théologique au calvinisme philosophique le privilège de l'intolérance. Uobespierre — un Picard — s'inspirant de la théorie que Rousseau avait reçue de Calvin lit rendre par la Convention nationale le décret portant que « le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême et l'immortalité de l'Ame ». En conséquence, l'athéisme fut considéré comme antinational, regardé comme un moyen de conspiration contre la République et tenu pour un crime digne de mort. Robespierre, disciple ardent de Rousseau et par là même de Calvin, Robespierre qui n'avait cessé de dénoncer et de poursuivre les opinions matérialistes, qui les avait combattues chez Guadet, Vergniaud, Gensonné, Hébert et Danton,
LA REVANCHE DF SERVET
imposa à la Convention nationale le terrible décret dont rarticle XIII menaçait de la rigueur des lois quiconque troublerait l'exercice du culte par des prédications fanatiques ou des insinuations contre-révolutionnaires. C'était désigner et livrer au bourreau tous les adversaires du déisme de Jean-Jacques. Par le chemin du CotUral social la Uépubliquc revenait à l'intolérance calviniste qui avait immolé Servet. Nous avions donne Calvin à Genève — Genève nous le rendait sous la forme de Robespierre ; après le bûcher, le couperet de
la guillotine. ,
Le calvinisme pesa sur la Révolution française d un
poids déprimant.
Ce fait, qui a échappé à la plupart des historiens, est
hors de doute.
Les sentiments de Voltaire à l'égard de Servet et de Calvin furent partagés au dix-neuvième siècle par tous les écrivains qui eurent le souci de la vérité. Nous en avons cité un grand nombre. Nommons de nouveau l'un des plus éloquents, Emile Saisset, qui, en lSi8, fit paraître dans la Revue des Doux Mondes une étude superbe d'indignation morale et de probité intellectuelle.
Apostrophant Calvin, à propos de ses outrages à
Servet et de ses mensonges diiïamatoires, Emile Saisset écrivait ces paroles de llélrissure :
« ... Vous, Calvin, qui dénoncez un adversaire personnel à l'inquisition catholique, vous qui demandez la mort quand l'exil eût suffi, vous qui prêchez contre Servet absent et sous le poids d une sentence capitale, quand vous mettez le comble à tant de noirceurs en venant contester, contre l'évidence, la bonne foi de votre ennemi pour travestir et déshonorer ses derniers moments, vous n'appartenez point, non, JE l'affirme au