PIERRE, PUS LES TARTARES
PIERRE (entrant par la droite, appuyé sur un bâton). —Mon pauvre enfant, toi dont le regard s’est éteint en se fixant pour la dernière fois sur ton père, où es-tu ?... Qu’es-tu devenu? (Il s’assied.) Un enfant. m'a-t-on dit. Nadius, sans doute. guide les pas de l’aveugle !.. Tous deux se sont dirigés vers Irkoutsk, et, depuis un mois, j'ai suivi la grande route sibérienne.. Mon fils bien-aimé, c’est moi qui t’ai perdu! Je n’ai pu me contenir en te retrouvant.. là... devant moi. et tu n’as pas été maître toi-même en voyant le fouet levé sur ton père ! Ah! pourquoi n’as-tu pas laissé déchirer mes
épaules! Aucune torture ne m'aurait arraché ton secret !… Allons! il faut marcher encore !. Je ne suis plus ici qu’à quelques milles d’Irkoutsk! C’est là peut-être que je le retrouverai. Allons! (Il se lève et va sortir.) Les Tartares !
Le CHEF (voyant Pierre).—Quel est cet homme ? Le SERGENT. —Quelque mendiant !
PrerRE.—Je ne tends pas la main! Je ne réclame pas la pitié d’un Tartare.
Le Cuer.—Tu es bien fier !.. Que fais-tu ici ? où vas-tu ?
PrERRE.—Je vais où vont ceux qui n’ont plus de patrie, qui n’ont plus de maison et qui fuient les envahisseurs ! Je vais devant moi jusqu’à ce que les forces me manquent! jusqu’à ce que je tombe... et que je meure !
LE SERGENT (au chef).—C'est un fou, capitaine.
Le CHer.—Qui a de bons yeux et de bonnes oreilles ! Je n’aime pas ces rôdeurs qui suivent notre arrière-garde.. Ce sont autant d’espions. (4 Pierre.) Pars, et que je ne te revoie pas, ou je te ferai attacher au pied d’un arbre, et là, les loups affamés ne te feront pas grâce !
Prerre.—Loup ou Tartare, c’est tout un! Mourir d’un coup de dent ou d’un coup de fusil, peu m'importe ! .
Le Cuer.—Oh! la vie a peu de prix à tes yeux !
Pierre.—Oui, depuis que j’ai perdu celui que je cherche vainement, mon fils que les tiens ont cruellement martyrisé !
Pierre a repris son bâton et va s’enfoncer à droite.
LE SERGENT (au chef). —Capitaine, encore des fuoitifs, sans doute. (il montre Strogoff et Nadius qui apparaissent au fond.)