‹ Michelet et son tempsChapitre 38 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

) I Le patriotisme de Michelet ei son cosmopolitisme

On ne pourra jamais suspecter le patriotisme de Michelet. Il a donné sa vie à la France, Lorsqu'il termine, à l’âge de soixante-et-onze ans, sa préface à l'édition générale de son Histoire de France, il s’écrie : « Que demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si grand regret ! Que d’heures passionnées, nobles, austères, nous eûmes ensemble, souvent l'hiver même avant l’aube |! Que de jours de labeur et d’études au fond des Archives ! Je travaillais pour toi, j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de moi-même tout, peut-être encore plus... Eh! bien, ma grande France, s’il a fallu, pour retrouver ta vie, qu’un homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts, il s’en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c’est qu'il faut te quitter ici. »

Ah ! ce n’est pas lui qui hésite à célébrer nos gloires natiomales, à prêcher le culte de nos héros ! Il dresse

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Jeanne d’Arc sur un autel et en fait la sainte, la protectrice de la Patrie. Quand il écrit Le Peuple, il demande à nos instituteurs « d’enseigner la France ». Il sait qu'une telle religion ne peut dégénérer en un fanatisme intempérant ou un impérialisme cupide. La France de St-Louis et de La Fayette, des Croisades et de la Révolution, a donné au monde des garanties de sa générosité : « Si l’on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang et d’or, et d'efforts de toute sorte, pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la France iraït montant jusqu’au ciel !.. Et la vôtre, Ô nations, toutes tant que vous êtes ici, ah ! la vôtre, l’entassement de vos richesses irait aux genoux d’un enfant }— Ne venez pas me dire: « Comme elle est pâle, cette-France |! » Elle a versé son sang pour vous ! « Qu’elle est pauvre ! » — Pour votre cause, elle a donné sans compter. Et, n'ayant plus rien, elle dit : « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je vous le donne. » Alors elle a donné son âme, et c’est de quoi vous vivez ! »

Celui qui nous a laissé cette admirable page vit en telle communion avec la France que sa vie s'arrête, que son cœur faiblit lorsque sa Patrie souffre et chancelle. Après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, il écrit, presque défaillant : « Je prononce à demi-mot ces deux syllabes, ce mot qui, si souvent, me tira des larmes, ce mot aimé : France. » L’invasion de 1870 lui donne la fièvre. Il veut s’enfermer dans Paris pour prêcher la résistance, maïs ses forces le trahissent, sa santé l'oblige à partir pour Florence où il rédige, en quarantecinq jours de labeur acharné, sa protestation désespérée : « La France devant l'Europe. » La capitulation de Paris l’anéantit, et en apprenant la nouvelle de la Commune et de la guerre civile, il s'écroule, frappé

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d’apoplexie. Voilà comme Michelet aime la France. Il en fait une « personne morale », il l’a ressuscitée, et sa mort le ferait mourir.

Mais cet amour passionné n’est pas exclusif et n’a rien d’agressif à l’égard des autres nations. Patriote, certes, il l’est, mais pourquoi serait-il enVieux ? ou injuste pour le reste de l’Europe ? Il sait ce qu'il doit à la pensée étrangère et n'hésite pas à reconnaître les dettes morales qu'il a contractées. Voici une curieuse note, griffonnée de sa main, qui date probablement de 1850 :

Ce que chaque patrie m'a donné... chacune fut une éducation. Je les aime toutes, les trouvant en moi, par leur diversité. Quid retribuam vobis? Mon Allemagne (Luther, Beethoven), Mon Angleterre (les flancs des nations), Ma Pologne (l’idée du sacrifice) Mon Italie (Virgile, Vico) Profond mariage d'Italie et France. M’a guéri en 1830 (1), guéri en 1854. Ecrit à Nervi (2), à la Valteline devant les Alpes, attendri de nos incertitudes et de nos communs malheurs. L'âme de Virgile rentra en moi.

« La France, l’autel des fédérations, révélée comme religion. Ephémère ? Non. L’absolu est en toi. »

Dans une autre note, du 14 septembre 1871, il mêle aux noms des grands éducateurs que lui à donnés l’étranger les noms de ses amis européens. Il enveloppe dans la même affection les morts et les vivants, ceux qui l’ont inspiré et ceux qu'il a lui-même encouragés, soutenus, ses maîtres, ses fils et ses amis.

(1) Premier voyage de Michelet, épuisé et surmené, en avril

(2) Le Banguet, écrit en partie en 1854, publié par M“ Michelet après la mort de son mari. Cette note a été utilisée par M° Michelet, Le Banquet, page 279.

Mes amis de toute nation.

Mes éducateurs : Italiens : les morts, Virgile, Vico ; Amari (1), Orlando (2). Allemands: Grimm, Gans (3), Beethoven, Pestalozzi, Froebel, M* de Mahrenholz (4).

Fils: Hongrois, les de Gérando, etc.

Amis : même Anglais : Edwards (5), Shakespeare.

Amis : Slaves, Polonais : Mickiewicz (6), et Russes : Herzen (7). Amérique : ma femme (8).

Aujourd’hui beaucoup sont morts. Je les compte tous morts et vivants. ;

En efiet, il a raison de les compter tous. Ce qu'il a

reçu de Vico, par exemple, il le rend au centuple à l'Italie et, comme un miroir réfléchit un rayon, celle-ci

lui renvoie à son tour sa propre pensée. Il note le 4 avril 1854 : « Hébergé de Bonavino (Ausonio Franchi) qui me nourrit de ma propre pensée clarifiée », et l’on trouve en revanche dans ses papiers une page de critique sur l'ouvrage de Franchi : La Religione del Secolo XIX, écrite en décembre 1853. Entre l'esprit mobile et vibrant de Michelet et tout ce qui paraît en Europe, on découvre sans cesse des liens inattendus. Si l’on examine les liasses de sa correspondance ou si l’on feuillette les

(1) Amari, historien, philosophe, et homme politique italien, auteur des Musulmans de Sicile. Voir plus loin.

(2) Orlando (Luigi) et ses frères, Siciliens démocrates et champions de l'unité italienne, fondateurs des chantiers de construction maritime de Gènes. V. plus loin.

(3) Jacob Grimm et Eduard Gans, le jurisconsulte dont Michelet fut surtout tributaire dans son ouvrage sur Les Origines du Droit (1837).

(4) Michelet s’inspira surtout de Pestalozzi, de Froebel et de M* de Mahrenho!z dans son livre sur léducation : Nos Fils (1870).

(5) Naturaliste et médecin anglais, ami intime de Michelet.

(6) Adam Mickiewicz, l'auteur des Pélerins polonais et le collègue de Michelet au Collège de France en 1842.

(7) Herzen, le révolutionnaire russe ami de Bakounine.

(8) La seconde M* Michelet était fille d’une créole.

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cahiers de son journal manuscrit, on est frappé par l'étendue de sa culture européenne et la diversité da ses relations cosmopolites. Il est en correspondarice avec de nombreux étrangers et l’on peut suivre au loin les traces de sa pensée, les répercussions de sa ras tion libératrice.

D'ailleurs, quoi de surprenant à cela ? Ce grand Fran: çaïs s’est senti très tôt citoyen du monde, Entra sa vingtième et sa trentième année, il jette, largement, les assises de sa formation intellectuelle, et l’on sait combien de matériaux il va chercher au dehors. Lorsqu'il est encore professeur à Sainte-Barbe, il lit Shakespeare et Gæœthe dans l'original, traduit Luther et Vico, explore parallèlement les histoires d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie et d’Espagne. Ses premières œuvres sont, Ou bien des études comparatives comme ses Tableaux synchroniques d'histoire moderne (1826), ou bien un grand essai de synthèse comme son Introduction à l’histoire universelle (1831).

Quelles que soient les réserves que l’on fasse sur certaines généralisations féméraires, certaines comparaisons magnifiques et discutables de cette Introduction, on ne peut dénier à ce jeune historien de trente ans une ampleur de vues étonnante. C’est qu'il a, au fond, un sens exceptionnel de la vie. I] sait qu’elle est avant tout une harmonie, un équilibre de forces ; il sent l’inextricable et fécond enchevêtrement de l’histoire. « La vie, écrira-t-il à la fin de sa carrière, en 1860, a ‘une condition souveraine et bien exigeante. Elle n’est véritablement la vie qu’autant qu’elle est ‘complète. Ses organes sont tous solidaires et ils n’agissent que d’ensemble. Nos fonctions se lient, se supposent l’uñe l’autre... Ainsi, ou touf, ou rien, »

Il ne s’agit pas seulement de relier entre elles, à l’intérieur du cadre national, toutes les trames de la vie d’un

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peuple, il faut encore étudier les réactions réciproques des nations les unes sur les autres. L'histoire d’un pays est sans doute l’histoire de ses chefs, de ses guerres, de ses lois, de ses institutions, de son art, de ses ressources intellectuelles et matérielles, mais cette histoire totale n’est pas isolée, elle est elle-même partie d’un tout. La France ne se comprend qu’en opposition, c’est-à-dire, au fond, en contact avec l’Angleterre ou l’Allemagne. Historien de la France, Michelet commence sa carrière par l’Introduction à l’histoire universelle et la termine par l'Histoire du XIX*° siècle. La guerre de Cent Ans l'amène en Angleterre, la Réforme en Allemagne, la Renaissance en Italie, la Révolution lui ouvre les portes de l’Europe. Après les répressions qui suivent 1848, il exalte la Pologne, les martyrs de la Russie, les principautés danubiennes : il écrit les Légendes démocratiques du Nord. Il a l'esprit européen parce qu'il a le sens de la vie organique. En cela, il est bien disciple de Vico.

« Je n’eus de maître que Vico, » dit-il dans sa Préface de 1869. Comme le grand Napolitain, il substitue au critérium individuel de l'évidence cartésienne le critérium du sens commun et universel, fait appel à la conscience collective des peuples. Comme lui, il prétend atteindre le réel, non seulement par la science, le raisonnement et la critique, mais aussi par l'intuition et l'instinct. De même, il croit à la liberté humaïne, « au principe de la force vive. » Que voit-on, en effet dans son œuvre, sinon l'effort « de l’humanité qui se crée », qui forge peu à peu ses dieux, ses lois, ses gouvernements et progresse de plus en plus vers un idéal de

justice et de liberté, malgré les fatalités de la nature et

de la matière ?

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L'Italie et l’Allemagn

Dans cette seconde partie qui nous entraîne avec Michelet &« sur les chemins de l’Europe », (r) il seraït équitable de nous attarder d’abord dans cette Italie d’où lui vint la première illumination. À quatre reprises, il y est allé, en historien, en pèlerin d'art, finalement en exilé.

En 1830, s’il n’est pas immédiatement conquis par elle, c’est qu'il voyage trop vite, dans la fièvre, stimulé par l’âpre désir d’emmagasiner des connaissances et de regagner son foyer, une fois la moisson faite. À ce point de vue, le livre Rome, arrangé par M" Michelet, laisse une impression fausse. Dans son journal inédit, où il y a peu de place pour les effusions lyriques et les enthousiasmes, il n’est question que de rendez-

vous et de visites. Il court du matin au soir pour voir les gens et les choses. Vous le rencontrez à Florence ‘avec Niccolini et le général Coletta ; à Rome, avec un ‘savant naturaliste, l'abbé Scarpellini et avec un théologien éminent, le Père Ventura ; à Milan, avec le jurisconsulte Romagnosi, le numismate Cattaneo et le poète Manzoni. Comment voulez-vous qu’il goûte le charme du pays ? Il est bien trop affairé. Mais si vous le retrouvez à Venise, en 1838, quel changement ! Ses yeux sont grands ouverts et se repaissent de beauté. Lisez « Sur les chemins de l’Europe » et vous discernerez, à travers des pages un peu composées qui ne sont pas les siennes, les reflets et les chatoiements du journal inédit. Voyez comme il s’abandonne à la nuit douce et au clair de lune qui plane sur la Giudecca, comme il admire — un des

(1) Titre de l'ouvrage posthume de Michelet. 1893,

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premiers sans doute— la puissance expressive du Tintoret ! Suivez-le dans cette ruelle de la vieille ville : vous le surprendrez immobile, en suspens, épiant de son oreille tendue l’écho des anciennes presses de la Renaissance.

La Renaissance, vocable magique, mot de ralliement lourd de signification et chargé de symbole ! Il en écrit l’histoire en 1843. Voici que toute l'Italie accourt à son appel, au secours de l’esprit moderne dans la lutte engagée contre le Moyen Age. Brunelleschi, c’est le défi jeté à l’art gothique ; Savonarole, c’est la révolte contre la hiérarchie et le formalisme ; Michel-Ange, c’est le grondement de la pensée qui brise ses liens.

Maïs la Renaissance, c’est aussi le « Rinascimento ». Déjà en 1830, Michelet avait vu Manzoni à Milan et Rossi à Genève. Maintenant il reçoit à bras ouverts un exilé comme Amari, fréquente le monde de l'émigration italienne et le salon de la princesse Belgiojoso. Tandis que son ami Edgar Quinet fait son cours sur les Révolutions d'Italie et exhorte les fils de Rome à secouer le double joug de l’Autriche et de la Papauté, il tressaille d'espérance et applaudit aux premiers mouvements libérateurs. Aussi qui dira sa douleur, après les enivrantes nouvelles de 1848, lorsqu'il apprendra les défaites des Piémontais à Custozza, à Novare ? qui dira sa colère et son indignation, quand il verra le Général Oudinot réduire l'insurrection romaine ? Il ne lui reste plus qu’une consolation : pieusement, il va faire une place, dans sa galerie des Soldats de la Révolution, à la figure héroïque et touchante de Mameli, au jeune poètesoldat tué sur les murs de Rome dont il sait par Mazzini la pathétique histoire.

Maïs la réaction triomphe aussi en France. A son tour, il lui faut, après le Deux-Décembre, « chercher. abri auprès de sa nourrice Italie ». Le voici, en 1853,

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