‹ MicheletChapitre 104 sur 181 · JEAN SANS PEUR · texte numérisé non relu

JEAN SANS PEUR

Le roi de France Charles VI était fou. Les princes de su famille exercèrent le pouvoir à sa place, puis se disputèrent à qui aurait la suprématie. Il se forma deux partis : des Armagnacs, parti de Louis d'Orléans, frère du roi; des Bourguignons, parti de Jean sans Peur duc de Bourgogne, cousin du roi. Les guerres civiles entre les Armagnacs et les Bourguignons commencèrent lorsque Jean sana Peur ût assassiner le duc d'Orléans on 1406.

L'étranger qui visite la silencieuse Vérone * et les tombeaux de la Scala* découvre dans un coin une lourde tombe sans nom. C'est, selon toute apparence, la tombe de l'assassiné. A côté s'élève un somptueux monument, à triple étage de statues, et par-dessus ce monument, sur la tète des saints etdes prophètes, plane un cavalier de marbre. C'est la statue de l'assassin. Un signore de la Scala lua son frère dans la rue en plein jour: il lui succéda. Cela ne produisit, ce semble, ni étonnement, ni trouble. Le meurtrier régna doucement pendant seize années; et alors, sentant sa lin venir, il donna ordre à ses affaires, fit encore étrangler un de ses frères qu'il tenait prisonnier et laissa la seigneurie de Vérone à son bâtard, comme tout bon père de famille laisse son bien à son fils.

Les choses ne se passèrent pas ainsi en France à la mort du duc d'Orléans. La France n'en prit pas si aisément son parti. S'il n'eut pas un tombeau de pierre, il en eut un dans les cœurs. Tout le pays sentit le coup et en

1. Ville de li Vénétie, au nord- [ 2. Les seigneurs de la Suis un.

fut profondément remué, et l'Etat, et la famille, et chaque homme, jusqu'aux entrailles.

Hais où se livra surtout le grand combat ? Là même d'où partit le crime, au cœur du meurtrier. Le lendemain au matin, lorsque tous les parents du mort allèrent aux Blancs-Manteaux1 visiter le corps et lui donner l'eau bénite, le duc de Bourgogne qualifia lui-même l'acte selon la vérité : « Jamais plus méchant et plus traître meurtre n'a été commis en ce royaume. » Le vendredi, au convoi, il tenait un des coins du drap mortuaire etpleurait comme les autres, plus que tous tes autres sans doute, et non moins sincèrement. Il n'y avait pas là d'hypocrisie. La nature humaine est ainsifaile. Nul doute que le meurtrier n'eût voulu alors ressusciter le mort au prix de sa vie. Mais cela n'était pas en lui. Il fallait qu'il traînât à jamais ce fardeau, qu'à jamais il portât ce pesant drap mortuaire.

L'orgueil d'abord tua le remords. Il se souvint qu'il était puissant, qu'il n'y avait pas de juge pour lui. Il s'endurcit.

Il osa venir au conseil. Il en trouva ta porte fermée; te duc de Berri a le retint en lui disant doucement qu'on ne l'y verrait pas avec plaisir. A quoi le coupable répondit, avec le masque d'airain qu'il s'était décidé à prendre : « Je m'en passerai volontiers, monsieur ; qu'on n'accuse personne de la mort du duc d'Orléans ; ce qui s'est fait, c'est moi qui l'ai fait faire. »

Avec ce beau semblant d'audace, le duc de Bourgogne n'était pas rassuré. Il retourna à son hôtel, monta à cheval et galopa sans s'arrêter jusqu'en Flandre3. Dés qu'on sut qu'il fuyait, on le poursuivit ; cent vingt cheva-

liersdu duc d'Orléans coururent après lai. Hais il n'y avait pas moyen de l'atteindre : à une heure il était déjà a Bapanme1.

Il avait échappé à ses ennemis, non à lui-même. A peine arrivé à Lille1, il convoqua ses barons, ses prêtres. Ils lui prouvèrent invinciblement qu'il n'avait fait que son devoir, qu'il avait sauvé le roi el le royaume. Il reprit courage, rassembla les états de Flandre, d'Artois, ceux de Lille et de Douai, et leur en fit répéter autant. Il le fit dire, prêcher, écrire, et ces écrits furent répandus partout, tant il sentait le besoin de mettre sou crime en commun avec ses sujets, de se faire donner par eus l'approbation qu'il ne pouvait plus se donner lui-même, d'étouffer sous la voix du peuple la voix de son cœur.

Il revint pourtant à Paris malgré tes plus expresses défenses, entouré d'hommes d'armes, et fit mettre sur la porte de son hôtel deux fers de lance, l'uu affilé, l'autre émoussé, pour dire qu'il était prêt à la guerre et à la paix, qu'il combattrait aux armes courtoises ou, si l'on aimait mieux, à mort.

En entrant dans la ville où l'acte avait été commis, il ne pouvait s'empêcher de trembler. Il alla droit à son hôtel, fit camper toutes ses troupes autour. Mais son hôtel ne lui semblait pas sûr. Il fallut, pour calmer son imagination, que dans son hôtel même on lui bâtit une chambre tout en pierres de taille et forte comme une tour. Pendant que ses maçons travaillaient à défendre le corps, ses théologiens faisaient ce qu'ils pouvaient pour cuirasser l'âme. Déjà il avait les certificats de ses docteurs de Flandre; mais il voulait celui de l'Université3,

I. Dan» l'Artois', qui dépendait I 3. L'Univeriilo de Paria; li prin- | cigale Faculté était colle do tueo- \ | loïie.

une bonne justification solemielleen présence du roi, des princes, du peuple, qui approuveraient au moins par leur silence. Il fallait que le monde entier suât à laver cette ache.

La mort d'un homme est un événement immense lorsqu'elle arrive par un crime; c'est un fait terrible sur lequel les sociétés ne doivent se résigner jamais.

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