Principal disciple i
je visite l'académie et l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du passé nous ont préparé l'avenir.
Huit cents auditeurs, de toute nalion et de toute langue, ('écoutaient ; émigrés la plupart ou fils d'émigrés1. Parmi eux, nombre d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'était fait cordonnier.
Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait.
Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles 1 Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés.
L'imprimerie, qui se rjpanditea Europe dam la deuxième moitié
du XV siècle, apparut d'abord comme un art presque sacré à ceux qui le pratiquaient.
Virgile fut imprimé en 1470, Homère en 1488, Aristote en 1498, Platon en 1512.
Si Pétrarque pleurait de joie en voyant Homère manuscrit, le touchait et le baisait, ne pouvant encore le
1. L> plupart do anciennes faniillei couiidsrablei de Genève avaient été
comprendre, quel aurait été son transport de le voir multiplié dans les nobles caractères' de Venise et de Florence, circuler par toute l'Europe, versant à tous la pure lumière du ciel hellénique, la fraîcheur de ses vives eaux, ces torrents de jeunesse qui coulent éternellement des sources de l'Iliade.
Hais on ne sait plus aujourd'hui les sueurs, les veilles inquiètes que coulèrent aux grands imprimeurs ces premières publications des manuscrits difficiles, discordants, de l'antiquité. Œuvre sainte 1 Ceux qui y mirent les premiers la main furent saisis d'une émolion religieuse et d'une anxiété immense. Tels ils allaient les rendre au monde, ces dieux de la pensée, tels il les garderait. Imprimeurs, correcleurs, éditeurs, ils ne dormaient plus (l'un d'eux trois heures par nuit) ; ils demandaient à Dieu de réussir, et leur travail était mêlé de prières. Ils sentaient qu'en ces leltres de plomb, viles et ternes, était la Jouvence9 du monde, le trésor d'immortalité.
La Rome et la Jérusalem de cette religion nouvelle, l'imprimerie, sont bien moins Mayence et Strasbourg3, que Venise, Bàle et Paris. Les premières n'ont fait qu'imprimer. Paris, Bàle et Venise ont édité, avec des travaux infinis d'épuration, correction, critique, discussion des textes et variantes, les bibles épineuses de la philosophie, je veux dire l'œuvre immense de Platon, si délicate de finesse, de grâce et de dialectique, où l'accent, la virgule, change tout, détruit tout, rend l'intelligence impossible; — l'œuvre encore bien plus gigantesque