Puète italien (1474-1533) auteur I
Tous deux regardent au couchant. Rabelais regarde l'au-
II serait ridicule de comparer le Gargantua et le Pantagruel à la Divine Comédie'. L'œuvre italienne, inspirée, calculée, merveilleuse harmonie, semhle ne comporter de comparaison à nulle œuvre humaine. Toutefois, ne l'oublions pas, cette harmonie est due a ce que Dante, si personnel dans le détail, s'est assujetti dans l'ensemble, dans la doctrine, la composition même, à un système tout fait, au système officiel de la théologie. Il va vers l'infini, mais de droite et de gauche, soutenu, limité, par deux murs de granit, dont l'un est saint Thomas1, l'autre la tradition très fixe du mystère des trois mondes3, joué partout en draine* avant d'entrer dans l'épopée.
Répétons donc pour Dante ce que nous disions pour les deux autres. Il regarde vers le passé. Si sa force indocile échappe parfois vers l'avenir, c'est comme malgré lui, par des hasards sublimes de génie et de passion, par un égarement de son cœur.
Directement contraire est fa tendance de Rabelais. Il cingle à l'est, vers les terres inconnues.
L'œuvre est moins harmonique; je le crois bien. C'est un voyage de découvertes.
Il sait tout te passé et le méprise. Il en traîne plus d'un lambeau, mais il les arrache en courant, il en sème sa route.
La devise orgueilleuse de Montesquieu 6 est mieux placée ici : « C'est un enfant sans mère, s (Prolem sive matre creatam.)
Rabelais n'a rien emprunté qu'an peuple, aux vieilles traditions. 11 doit aussi quelque chose au peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue et s'en moque. Tout cela vient à travers son œuvre profonde et calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de nourrice.
Navigateur hardi sur ta profonde mer qui engloutit les anciens dieux, il va à la recherche du grand Peut-être. Il cherchera longtemps. Le câble étant coupé et l'adieu dit à la légende, ne voulant s'arrêter qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les chimères.
Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les lueurs de la Foi profonde.
Nous parlerons dans un autre volume de cette Odyssée du Pantagruel. Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua*.
Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connaître comment l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plût au ciel qu'on pût faire une vie de Rabelais! Cela est impossible*.
Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands penseurs du temps, une vie inquiète, errante, fugitive, celle du pauvre lièvre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il put, et réussit à vivre âge d'homme, et même vieux, sans être brûlé.
Vie terrible, on l'entrevoit bien. Cejoyeux enfant de Touraine3,amidelanature,onle faitprêtre, on le fait moine. Et, tout d'abord, les moines, qui devinent son génie, vous
t'accorde pat
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le mettent dans un in pace '. Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme caché sous l'abri des frères Du Bella;, ses anciens condisciples. 11 devient leur faiseur; pour Guillaume', il fait de l'histoire; pourRené, de la physique ; pour le cardinal Jean3, de la diplomatie. Courtisan, bouffon de château, médecin de campagne, auteur aux gages des libraires. Grand buveur (par écrit) et débauché (en vers latins), il garde, chose étonnante, dans cette vie d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde.
Il alla s'établir à Lyon, où la grande colonie italienne mettait un peu de liberté. Il y trouva une autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrépide imprimeur, Etienne Dolet'.qui attaquait également et les légistes elle clergé et sefit brûler à la fin. Rabelais avait fait pour Dolel et autres libraires des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient répandu son nom.
On commençait à regarder de quel coté il tournerait. Les protestants se demandaient s'il se joindrait à eux. Bèze 5 dit dans ses vers : c Tout grand esprit a les yeux sur cet homme. >
Tous aussi reculèrent, à l'apparition du Gargantua; tous crièrent d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'était un livre d'éducation.
La supériorité de Rabelais sur ses successeurs, Montaigne, Fénelon et Rousseau6, estévidente. Son pland'é-