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LE ROI DES MEBS. — LA FRÉGATE

Parmi les oiseaux qui planent au-dessus de la mer le plus puissant oat la frégate.

La frégate est un oiseau de proie maritime qui plane sur les flots sans se poser jamais à terre.

Les matelots sont fort émus lorsque, le jour baissant, une subite nuit se faisant sur les mers, ils voient autour du navire voler une sinistre petite figure, un funèbie oiseau noir. Noir n'est pas le mot propre, le noir serait

i. Animal fabuleux. On le représente comme un monstre maria qui dévora

plus gai, la vraie nuance est celle d'un brun fumeux qu'on ne définît pas. Ombre d'enfer, ou mauvais songe, qui marche sur les eaux, se promène à travers la vague, foule aux pieds la tempête. Ce pétrel (ou saint Pierre) est l'horreur du marin, qui croit y voir une malédiction vivante. D'où vient-il ? d'où peut-il surgir, à des dislances énormes de toute terre î que veut-il ? que vient-il chercher, si ce n'est le naufrage 1 II voltige impatient, et déjà choisit les cadavres que lui va livrer sa complice, l'atroce et méchante mer1.

Voilà les fictions de la peur. Des esprits moins effrayés verraient dans le pauvre oiseau un autre navire en détresse, un navigateur imprudent qui, lui aussi, a été surpris loin de la côte et sans abri. Ce vaisseau est pour lui une île, où il voudrait bien reposer. Le sillage seul du navire qui coupe et le flot et le vent ; c'est déjà un refuge, un secours contre la fatigue. Sans cesse, d'un vol agile, il met le rempart du vaisseau entre lui et la tempête. Timide et myope, on ne le voit guère que quand elle fait la nuit. 11 nous ressemble, il craint l'orage, il a peur, ne veut pas périr, etdit comme vous, marins : * Que deviendraient mes petits? »

Hais le temps noir se dissipe, le jour reparaît, je vois un petit point bleu au ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix par-dessus l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense nage à dix mille pieds de haut. Goéland? non, l'aile est noire. Aigle? non, l'oiseau est petit.

C'est le petit aigle de mer, le premier de la race ailée, l'audacieux navigateur qui ne ploie jamais la voile, le

1. BitHalel fait allusion à une I que ta fragile présago un nau- ■ upcmlition do marin», qui croient | frsge.

prince de la tempête, contempteur de tous les dangers : le guerrier ou la frégate.

Plus de corps : celui du coq à peine, avec des ailes prodigieuses qui vont jusqu'à quatorze pieds. Le grand problème du vol est résolu et dépassé, car le vol semble inutile. Un tel oiseau, naturellement soutenu par de tels appuis, n'a qu'à se laisser porter. L'orage vient? il monte à de telles hauteurs qu'il y trouve la sérénité. La métaphore poétique, fausse de tout autre oiseau, n'est point figure pour celui-ci : à la lettre il dort sur l'orage.

S'il veut ramer sérieusement, toute distance disparaît. Il déjeune au Sénégal1, dîne en Amérique.

Ou, s'il veut mettre plus de temps, s'amuser en route, il le peut ; il continuera dans la nuit indéfiniment, sûr de se reposer... sur quoi ? sur sa grande aile immobile, qu'il lui suffit de déployer sur l'air, qui se charge seul de la fatigue du voyage, sur le vent, son serviteur, qui s'empresse à le bercer.

Notez que cet être étrange a de plus cette royauté de ne rien craindre en ce monde. Petit, mais fort, intrépide, il brave tous les tyrans de l'air; il mépriserait au besoin le pygargue* et le condor3; ces énormes et lourdes bétes s'ébranleraient à grand'peine qu'il serait déjà à dix lieues.

Oh! c'est là que l'envie nous prend, lorsque dans l'azur ardent des tropiques nous voyons passer en triomphe, à des hauteurs incroyables, presque imperceptible par la distance, l'oiseau noir dans la solitude, unique dans le désert du ciel. Tout au plus, un peu plus bas, le croise dans sa grâce légère un blanc voilier, le paille-en-queue*.

I. Colonie frintuise de l'Afrique | 3. Grunrt y.ulour d'Amérique oecidenUlc. *. Oiaeuu de mer du iropique.

ï. Aifle pécheur- J

Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps ? Qui plus que toi est détaché des basses fatalités de l'être?

Une chose pourtant [n'étonnait : c'était qu'envisagé de près, ce premier du royaume ailé n'a rien de la sérénité que promet une vie libre. Son œil est cruellement dur, âpre, mobile, inquiet. Son attitude tourmentée est celle d'une vigie malheureuse qui doit, sous peine de mort, veiller sur l'infini des mers. Celui-ci, visiblement, fait effort pour voir au loin. Et si sa vue ne le sert, l'arrêt est sur son noir visage; la nature le condamne, il meurt.

En le regardant de près, on le voit, il n'a pas de pieds. Fort courts du moins et palmés, ils ne peuvent marcher, percher. Avec un bec formidable, il n'a pas les griffes du véritable aigle de mer. Faux aigle, et supérieur au vrai par l'audace comme par le vo!, il n'a pourtant passa force, il n'a pas ses prises invincibles. Il frappe et tue ; peut-il saisir?

De là sa vie tout incertaine de hasards, vie de corsaire, de pirate, plus que de marin, et la question permanente qu'on lit très bien sur son visage : « Dîneraî-je?... auraije ce soir de quoi donner à mes petits ? s

L'immense et superbe appareil de ses ailes devient à terre un danger, un embarras. Il lui faut, pour s'enlever, beaucoup de vent ou un lieu élevé, une pointe, un roc. Surprise sur un sable plat, sur les bancs, les bas écueils où elle s'arrête souvent, la frégate est sans défense; elle a beau menacer, frapper, elle est assommée a coups de bâton.

Sur mer, ces ailes immenses, admirables quand elles s'élèvent, sont peu propres à raser l'eau. Mouillées, elles peuvent s'alourdir, enfoncer. Et dès lors malheur à l'oi-

seau ! il appartient aux poissons, il nourrit les basses tribus dont il comptait se nourrir : le gibier mange le chasseur, le preneur est pris.

Et cependant comment faire ? Sa nourriture est dans les eaux. Il faut toujours qu'il s'en rapproche, qu'il y retourne, qu'il rase sans cesse l'odieuse et féconde mer qui menace de l'engloutir.

Donc cet être si bien armé, ailé, supérieur à tous par la vue, le vol, l'audace, n'a qu'une vie tremblante et précaire. Il mourrait de faim s'il n'avait l'industrie de se créer un pourvoyeur auquel il escroque sa nourriture. Sa ressource, hélas ! ignoble, c'est d'attaquer un oiseau lourd et peureux, le fou1, excellent pécheur. La frégate, qui n'est pas plus grosse, le poursuit, le frappe du bec sur le cou, lui fait rendre gorge. Tout cela se passe dans l'air; avant que le poisson tombe, elle le happe an passage.

Si cette ressource manque, elle ne craint pas d'attaquer l'homme : « En débarquant à l'Ascension *, dit un voyageur, nous fûmes assaillis des frégates. L'une voulait m'arracher un poisson de la main même. D'autres voltigeaient sur la chaudière où cuisait la viande pour l'enlever, sans tenir compte des matelots qui étaient autour. »

Dampier > en vit de malades, de vieilles ou estropiées, se tenant sur les écueils qui semblaient leurs Invalides, levant des contributions sur les jeunes fous, leurs vassaux, et se nourrissant de leur pêche. Mais, dans leur état de force, elles ne posent guère à terre, vivant comme les nuages, flottant de leurs grandes ailes constamment d'un monde à l'autre, attendant leur aventure, et perçant l'infini du ciel, l'infini des eaux, d'un implacable regard.

Le premier de la gent ailée est celui qui ne pose pas.

Le premier des navigateurs est celui qui n'arrive pas. La

terre, la mer, lui sont presque également interdites. Et

c'est l'éternel exilé.

N'envions rien. Nulle existence n'est vraiment libre ici-bas, nulle carrière n'est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aile ne suffit. La plus puissante est un asservissement. 11 en faut d'autres que l'âme attend, demande et espère :

Dos ailes par-dessus la vie !

Des ailes par delà la mort!

Après les tempêtes qui engloutissent les marins, Miehelet décrit les phares qui leur permettent d'échapper au danger.

Qui peut dire combien d'hommes et de vi vent les phares?La lumière, vue dans ces nuits horribles de confusion, où les plus vaillants se troublent, non seulement montre la route, mais elle soutient le courage, empêche l'esprit de s'égarer. C'est un grand appui moral de se dire dans le danger suprême : « Persiste 1 encore un effort !... Si le vent, la mer, sont contre, tu n'es pas seul ; l'Humanité est là qui veille pour toi. »

Les anciens qui suivaient les côtes et les regardaient sans cesse, avaient, encore plus que nous, besoin de les éclairer. Les Étrusques *, dit-on, commencèrent à entretenir les feux de nuit sur les pierres sacrées. Le phare était un autel, un temple, une colonne, une tour. Les Celtes* en élevèrent aussi ;de très importants dolmens*

peuples qui ont habita la Coule avant l'arrivée des Romains; iolmtn signifie eu breton table do pierre.

existent précisément aux points favorables d'où l'on peut le mieux voir des feux. L'empire romain avait illuminé, de promontoire en promontoire, toute la Méditerranée.

La grande terreur des pirates du Nord, la vie tremblante du sombre moyen âge, font éteindre tout cela. On n'a garde d'aider aux descentes. La mer est un objet de crainte. Tout vaisseau est un ennemi, et, s'il échoue, une proie. Le pillage du naufragé est un revenu du seigneur : c'est le noble droit de bris '. On sait ce comte de Léon1 enrichi par son écueil, « pierre précieuse, disait-il, plus que celles qu'on admire aux couronnes des rois. »

De nos jours, innocemment, les pécheurs ont souvent causé des naufrages en allumant au rivage des feux qu'on voyait de la mer. Les phares mêmes en ont causé, tant qu'on put les confondre entre eux. Un feu pris pour un feu voisin provoqua parfois d'horribles méprises.

C'est la France, après ses grandes guerres, qui prit l'initiative des nouveaux arts de la lumière et de leur application au salut de la vie humaine. Armée du rayon de Fresnel 3 (une lampe forte comme quatre mille, et qu'on voit à douze lieues), elle se fit une ceinture de ces puissantes flammes qui entre-croisent leurs lueurs, les pénètrent l'une par l'autre. Les ténèbres disparurent de la face de nos mers.

Pour le marin qui se dirige d'après les constellations, ce fut comme un ciel de plus qu'elle fit descendre. Elle créa à la fois les planètes, étoiles fixes et satellites, mît dans ces astres inventés les nuances et les caractères différents de ceux de là-haut. Elle varia la couleur, la

i. Droit de s'approprier le charge- , 1. Le Léon est la pointe nordpage des navires naufragés. Ce I 3, Fresnel, physicien français, du

Jigitizedb, GoOgk

durée, l'intensité de leur scintillation. Aux uns, elle donna la lumière tranquille, qui suffit aux nuits sereines ; aux autres, une lumière mobile, tournante, un regard de feu qui perce aux quatre coins de l'horizon. Ceux-ci, comme les mystérieux animaux qui illuminent la mer, ont la palpitation vivante d'une flamme qui flamboie et pâlit, qui jaillit et qui se meurt. Dans les sombres nuits de tempêtes, ils s'émeuvent, semblent prendre part aux convulsions de l'Océan, et, sans s'étonner, ils rendent feu pour feu aux éclairs du ciel.

Il faut songer qu'à celle époque (1826), et en 1830 encore, toute la mer était ténébreuse. Très peu de phares en Europe. Nul en Afrique que celui du Cap. Nul en Asie que Bombay, Calcutta, Madras '. Pas un dans l'énorme étendue de l'Amérique du Sud. Depuis, toutes les nations ont suivi, imité la France. Peu à peu la lumière se fait.

Je voudrais pouvoir ici accomplir avec vous en une nuit la circumnavigation de notre Océan, entre Dunkerque1 et Biarritz ', et la revue des grands phares. Mais elle serait bien longue.

Calais, de ses quatre phares de feux de couleurs différentes, qu'on doit voir de Douvres * même, fait à l'Angleterre, au monde qui passe par l'Angleterre, des signes hospitaliers. Le beau golfe de la Seine, entre la Hève et Barfleur, illuminé de phares amis, ouvre le Havre à l'Amérique 5 et la reçoit directement au foyer, au cœur, de la France.

Elle-même s'avance en mer pour recueillir les vais-

1. Villes do l'Hindou atan. ; 4. Port d'Angleterre en face de

î. Sur ta mer du Nord, > la fron- Calais. Hère de Belgique. 5. Les paquebots dci Bluta-Uni»

3. Au pied de» Pyrénées, a la trou- ! débarquent au Havre. Uére d'Éipagne.

seaux, éclairant d'un soin admirable toutes les pointes de la Bretagne. A l'avant-garde de Brest, à Saint-Matthieu, à Penmark, à l'Ile de Sen ', tout est couronné de feux, — tous différents, par éclairs de minutes ou de secondes, — qui disent au navigateur : « Gare ! Observe ce rocher... Fuis cet écueil... Tourne ici... Bon! te voilà dans le port. »

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