LA TEMPÊTE D'OCTOBRE
Miclielct a vu cette tempête en octobre 1859; il était établi dans le village de Saint-Georges, près de l'endroit ou la Gironde débouche dans l'Océan.
Chaque fois que j'allais de Saint-Georges à Royan % je pouvais attendre qu'en ce petit voyage, qui n'est que de quelques heures, l'orage me surprendrait sur la route sans abri. Il pesait sur mot dans les vignes de Saint- Georges et la lande du promontoire que je gravissais d'abord. Il pesait, plus lourd encore, dans la grande plage circulaire de Royan que je suivais. La lande, quoiqu'en octobre, avait tous ses parfums sauvages, et ils me semblaient par moments plus pénétrants que jamais. Sur la plage, encore paisible, le vent me soufflait au visage, tiède et doux, et, non moins douce, de ses caresses suspectes, la mer venait lécher mes pieds. Je ne m'y laissais pas prendre, et je me doutais assez de ce que tous deux préparaient.
Pour prélude, après des soirées fort belles, éclataient dans la nuit d'effroyables coups de vent. Cela revint plusieurs fois, et spécialement le 26. Cette nuit-là, je ne doutai pas qu'il n'y eût de grands sinistres. Nos marins
étaient sortis. Dans ces longues fluctuations de la crise équinoxiale, on attend d'abord un peu; puis, les choses se prolongeant, le devoir et le métier parlent; on passe outre et l'on se hasarde, au risque d'un coup subit. J'en eus l'impression très forte. Je me dis : « Quelqu'un péril. »
Cela n'était que trop vrai.
Sur une barque de pilote qui allait, malgré le gros temps, tirer un vaisseau du danger de la passe, un malheureux fut enlevé, et la barque, près de périr elle-même, ne put jamais le reprendre. Il laissait trois enfants et une femme enceinte. Ce qui le rendait encore particulièrement regrettable, c'est que cet homme excellent, par un amour généreux qui n'est pas rare chez les marins, avait justement épousé une pauvre fille incapable de travail, qui par accident avait perdu plusieurs phalanges des doigts. Terrible situation : elle est infirme, enceinte et veuve.
On faisait une collecte, et j'allais porter à Royan ma petite offrande. Un pilote que je rencontrai parla de l'événement avec une vraie douleur : c Tel est notre métier, monsieur; c'est surtout quand la mer est mauvaise que nous devons sortir. » Le commissaire de la marine', qui a en main les registres des vivants et des morts, et connaît mieux que personne la destinée de ces familles, me parut aussi triste et inquiet. On sentait bien que ceci n'était qu'un commencement.
Je me remis en route par la plage, et j'eus le loisir, dans ce trajet assez long, d'observer, d'étudier, dans une zone de nuages qui, je crois, pouvait s'étendre en tous sens à huit ou dis lieues. A ma gauche, la Saintonge'j
1. Fonctionnaire chargé de Fin- I t. Partie sud du département de la
Jigitizedb, GoOgk
56 J. HIGHELET.
dont je suivais le rivage, attendait morne et passive. A ma droite, le Médoc1, dont le fleuve me séparait, était dans un calme sombre. Derrière moi, venant de l'ouest, de l'Océan, montait un monde de nuages noirs. Mais, devant moi, un vent de terre soufflait contre eux (de Bordeaux). Ce vent descendait la Gironde, et l'on eût pu espérer que la puissante rivière, par ce grand courant protecteur, repousserait le rideau lugubre que l'Océan élevait.
Encore dans l'incertitude, je regardai derrière moi, et consultai Cordouan1. Il me parut, sur son écueil, d'une pâleur fantastique. Sa tour semblait un fantôme qui disait : « Malheur ! malheur ! >
Je calculai mieux la situation. Je vis très bien que le vent de terre non seulement serait vaincu, mais qu'il était l'auxiliaire de son ennemi. Ce vent de terre souillait très bas sur la Gironde, enfonçait, abattait tout obstacle inférieur, aplanissait par-dessous la voie aux hauts nuages sombres qui partaient de l'Océan ; il leur faisait comme un rail glissant, sur lequel montés ils venaient d'autant plus vile. En peu de temps, tout fut fini du côté de la terre, tout souffle cessa, tout s'éteignit en teintes grises; sans obstacle régnèrent les vents supérieurs.
Quand j'arrivai dans les vignes de Vallière, près de Saint-Georges, beaucoup de gens étaient aux champs, achevant en hâte ce qu'ils avaient à faire, et pensant que de longtemps on ne pourrait travailler. Les premières gouttes de pluie tombaient, mais en un moment il fallut fuir à la maison.
1. Au auJ de la Gironde, pays de i phare bâti au temps d'Henri vignobles un Ilot en fiée de l'eniboucl
% La leur de Cordouan est un | la Gironde.
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J'avais bien vu des orages. J'avais lu mille descriptions de tempêtes, et je m'attendais à tout. Hais rien ne faisait prévoir l'effet que celle-ci eut par sa longue durée, sa violence soutenue, par son implacable uniformité. Dès qu'il y a du plus ou du moins, une halte, un crescendo même, enfin une variation, l'âme et les sens y trouvent quelque chose qui détend, distrait, qui répond à ses besoins impérieux de changement. Mais ici, cinq jours et cinq nuits, sans trêve, sans augmentation ni diminution, ce fut la même fureur et rien ne changea dans l'horrible. Point de tonnerre, point de combats de nuages, point de déchirement de la mer. Du premier coup, une grande tente grise ferma l'horizon en tous sens; on se trouva enseveli dans ce linceul d'un morne gris de cendre, qui n'était pas toute lumière, et laissait découvrir une mer de plomb et de plaire, od cuse et désolante de monotonie furieuse. Elle ne savait qu'une note. C'était toujours le hurlement d'une grande chaudière qui bout. Aucune poésie de terreur n'eût agi comme cette prose. Toujours, toujours le même son: Heul heu ! heu t ou l'A I uhl uh !
Nous habitions sur la plage. Nous étions plus que spectateurs de celte scène ; nous y étions mêlés. La mer par moments venait à vingt pas. Elle ne frappait pas un coup que la maison ne tremblât. Nos fenêtres recevaient (heureusement un peu de coté) l'immense vent du sud-ouest qui apportait un torrent, non, mais un déluge, l'Océan soulevé en pluie. Du premier jour, en grande hâte, et non sans beaucoup de peine, il fallut fermer les volets, allumer les bougies, si l'on voulait voir en plein jour. Dana les pièces qui regardaient la campagne, le bruit, la commotion, étaient tout aussi sensibles. Je persistais a travailler, curieux de voir si celle force sauvage
réussirait à opprimer, entraver un libre esprit. Je maintins ma pensée active, maltresse d'elle-même. J'écrivais et je m'observais. A la longue seulement, la fatigue et la privation de sommeil blessaient en moi une puissance, la plus délicate de l'écrivain, je crois, le sens du rythme. Ma phrase venait inharmonique. Cette corde, dans mon instrument, la première se trouva cassée.
Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres, fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle; elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte; des secousses, comme d'une main forte, pour arracher le volet ; c'étaient des plaintes aiguës par la cheminée, des désolations de ne pas entrer, des menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin ries emportements, d'effrayantes tentatives d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le grand lieu ! heu ! Tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable t Le vent nous semblait secondaire. Cependant il réussissait à faire pénétrer la pluie. Notre maison (j'allais dire notre vaisseau) faisait eau. Le grenier, percé par places, versait des ondées.
Chose plus sérieuse ! la furie de l'ouragan, par-un effort désespéré, réussit à desceller le gond d'un volet, qui, dès lors, quoique fermé encore, frémit, branla, s'agita. Il fallut le consolider en le liant fortement par ses ferrures à celui qui tenait mieux, et pour cela on dut hasarder d'ouvrir la fenêtre. Au moment ou je l'ouvris, quoique abrité par les volets, je me sentis comme dans un tourbillon, demi-sourd par l'horrible force d'un bruit égal au canon, d'un coup de canon permanent qu'on m'eût, sans interruption, tiré sous l'oreille. J'apercevais, par les fentes, une chose qui donnait la mesure de ces
forces incalculables. C'est que tes vagues, croisées et brisées contre elles-mêmes, souvent ne pouvaient relomber. I.a rafale, par-dessous, les enlevait comme une plume, ces pesantes masses, les faisait fuir par la campagne. Qu'eût-ce été. si, nos volets s'arrachant, la fenêtre s'enfoncant, lèvent eût embarqué chez nous ces grosses lames qu'il soutenait, poussait avec la roideur d'une trombe, qu'il portait à travers les champs, terribles et toutes brandies?...
Nous avions la chance bizarre de faire naufrage sur terre. Notre maison, si avancée, pouvait voir son toit emporté, ou tout un étage peut-être. C'était l'inquiétude des gens du village, comme ils nous le dirent, leur pensée de chaque nuit. On nous conseillait de quitter. Hais nous supposions toujours que cette tempête si longue aurait une fin pourtant, et nous disions toujours : < Demain. »
Les nouvelles qui venaient par terre ne nous apprenaient que naufrages. Tout près de nous, le 30 octobre, un navire qui venait de la mer du Sud avec une trentaine d'hommes pérît à la passe même. Après avoir évité les rocs, les écueils, il était venu en face d'une petite plage de fin sable, où les femmes se baignent. Eh bien, sur cette douce plage, enlevé par le tourbillon et sans doute à grande hauteur, il retomba d'un poids épouvantable, fut assommé, éreinté, disloqué. Il resta là comme un corps mort. Qu'étaient devenus les hommes ? on n'en trouva aucune trace. On supposa que peut-être tous avaient été balayés du pont.
Ce tragique événement en faisait supposer bien d'autres, et l'on ne rêvait que malheurs. Mais la mer n'avait pas l'air d'en avoir encore assez. Tout le monde était à bout; elle, non. Je voyais nos pilotes se hasarder
derrière un mur qui les couvrait du sud-ouest, observer soucieusement, secouer la léte. Nul vaisseau, par bonheur pour eux, n'osa entreprendre d'entrer et ne réclama leur secours. Autrement, il étaient là, prêts à donner leurs vies.
Moi aussi, je regardais insatiablemenl cette mer, je la regardais avec haine. N'étant pas en danger réel, je n'en avais que davantage l'ennui et la désolation. Elle était laide, d'affreuse mine. Rien ne rappelait les vains tableaux des poètes. Seulement, par un contraste étrange, moins je me sentais vivant, plus, elle, elle avait l'air de vivre. Toutes ces vagues électrisées par un si furieux mouvement avaient pris une animation et comme une âme fantastique. Dans la fureur générale, chacune avait sa fureur. Dans l'uniformité totale (chose vraie, quoique contradictoire), il y avait un diabolique fourmillement. Était-ce la faute de mes yeux et de mon cerveau fatigué, ou bien en était-il ainsi? Elles me faisaient l'effet d'un épouvantable nioS1, d'une horrible populace, non d'hommes, mais de chiens aboyants, un million, un milliard de dogues acharnés, ou plutôt fous... Mais que dis-je ? des chiens, des dogues? ce n'était pas cela encore. C'étaient des apparitions exécrables et innomées, des bêles sans yeux ni oreilles, n'ayant que des gueules écumanles. «Monstres, que voulez-vous donc? N'êtes-vous pas soûls des naufrages que j'apprends de tous côtés? Que demandez-vous?— Ta mort et la mort universelle, la suppression de la terre, et le retour au chaos. »
IJSS GOERH1EHS DE LA MER. — LES CHUSTA.CES
Michelet décrit ensuite les habitants de la mer. Les crustacés, surtout les crabes, lui paraissent une race de guerriers.
Les seuls ennemis redoutables des crustacés sont la tempête et le rocher. Peu voyagent en haute mer, peu au fond. Ils sont presque tous au rivage à guetter des proies. Souvent, pendant qu'ils sont là à attendre que l'huître bâille pour en faire leurdéjeuner, la mer grossit, Tes prend, les roule. Leur armure fait leur péril. Dure, sans •élasticité, elle reçoit tous les chocs à sec, rudement et de manière cassante. Leurs pointes aux pointes du roc s'écachenl, éclatent, se brisent. Ils ne s'en tirent que mutilés. Heureusement, comme l'oursin, ils peuvent se réparer, substituer au membre brisé un membre supplémentaire. Ils comptent tellement là-dessus, que, pris eux-mêmes, ils se cassent un membre pour se délivrer.
Il semble que la nature favorise spécialement des serviteurs si utiles. Contre son infini fécond, elle a dans les crustacés un infini d'absorption. Ils sont partout, sur toutes plages, aussi diversifiés que la mer. Ses vautours, goélands, mouettes, partagent avec les crustacés la fonction essentielle d'agents de la salubrité. Qu'un gros animal échoue, à l'instant l'oieeau dessus, le crabe dessous et dedans travaillent à le faire disparaître.
Le crabe minime et sauteur qu'on prendrait pour an insecte (le talitre) occupe les plages sablonneuses, habite dessous. Qu'un naufrage jette en quantité tes méduses1 ou autres corps, vous voyea le sable onduler, se mouvoir