‹ MicheletChapitre 142 sur 181 · MORT D'HENRI IV · texte numérisé non relu

MORT D'HENRI IV

Henri IV, après avoir rétabli la paix et la prospérité dans son royaume, avait travaillé à lalre de la France la puissance dominante en Europe. Pour enlever à la maison d'Autriche !a prépondérance qu'elle avait depuis un siècle, Henri IV avait réuni dans une ligue les petits princes allemands et italiens. H venait de commencer enfin la guerre contre l'Espagne qu'il préparait depuis des années et allait quitter Paris pour se mettre à la tdte de son armée, quand il fut assassiné par un fanatique. Sa mort arrêta la guerre et sauva la domination de la maison d'Autriche.

Il y avait à Angoulème, place du duc d'Épernon, un homme fort exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait avec elle en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui, il avait une mine sinistre qui mettait en défiance, semblait dire sa race maudite, celle des Chicanons2 de Rabelais, ou celle des Chats fourrés, hypocrites et assassins. Le père était une espèce de procureur, ou, comme on disait, solliciteur de procès. Le fils avait été valet d'un conseiller au parlement, et ensuite homme d'affaires. Mais quand les procès manquaient, il avait des écoliers qui le payaient en denrées. Bref, il vivait honnêtement.

Il avait eu de grands malheurs, son père ruiné, le père et la mère séparés. Enfin, un meurtre s'était fait dans la ville : on s'en prit à lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en prison. Il en sortit honorablement acquitté, mais endetté, ce qui le remit en prison'. Là, seul el faisant maigre chère, il advint que son cerveau creux commença à s'illuminer. Il faisait de mauvais vers, plats, ridicules, prétentieux. Du poêle au fou, la distance est minime. Il eut bientôt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la têle penchée, il vil un sarment de vigne, qu'il tenait, s'allonger et changer de forme. Le sarment jouail un grand rôle en affaires de sorcellerie; un plus modeste aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vit un miracle de Dieu. Ce sarment était devenu une trompe sacrée d'archange qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre, la guerre sainte ; car de sa bouche, à droite et à gauche, s'échappaient des torrenls d'hosties.

Il vit bien qu'il était destiné à une grande chose. Il avait été jusque-là étranger à la théologie. Il s'y mit. lut, éludia, mais une seule et unique question, le droit que tout chrétien a de tuer un roi ennemi du pape. Mariana* et autres faisaient grand bruit alors. Qui les lui prêta? qui le dirigea ? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop éclaircirau procès. Tout au moins il en avait bien profité, et était ferré là-dessus.

A sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en répandit. On fit savoir au duc d'Épernon 3 qu'il y avait dans sa ville d'Angoulême un homme favorisé du ciel,

supprimée qu'au XIX* siècle.

3. Jésuite espagnol (itt-iBU); mit écrit un traité sur le droit de

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chose rare alors. Il l'apprécia, s'intéressa a Ravaillac, et le chargea d'aller solliciter un procès qu'il avait à Paris. C'était un homme grand et fort, charpenté vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort bilieux, roux de cheveux comme de barbe, mais d'un roux foncé et noirâtre qu'on ne voit qu'aux chèvres.

Il resta deux mois à Paris; que lit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend ; il alla à Naples pour le duc d'Épernon ; il y mangea chez Hébert, et lui dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait garanti la Hollande* et refusé le double mariage d'Espagne*. Il ne restait qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec larmes; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne cachait pas ses perplexités.

Cette femme galante et de vie légère était pourtant un bon cœur, charitable, humain. Dès ce jour, elle travailla à sauver le roi ; pendant une année entière, elle y fit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se perdre elle-même.

Le roi pensait à toute autre chose. Sa grande affaire était la fuite de Condé3. En réalité, et toute passion à part, on ne pouvait laisser tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument. Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte.

Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait fait scrupule de frapper le roi, avant que la reine fut sacrée et qu'une régence préparée eût garanti la paix

publique. C'était la pensée générale de tous ceux qui machinaient, désiraient la morl du roi. Le premier était Concini*. il mit toute son industrie à hâter ce jour. Ni nuit ni jour la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'eût consenti. Elle disait que, s'il refusait, on verrait bien qu'il voulait lui préférer la princesse*, divorcer pour l'épouser. Le roi objectait la dépense. Il lui fallut pourtant céder. Elle fit une entrée magnifique, fut sacrée à Saint-Denis.

Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu'à l'ordinaire. Quand elle rentra dans le Louvre, couronnée, en grande pompe, il s'amusa à lui jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. II l'appelait aussi, en plaisantant, madame la régente. Elle prenait tout cela fort mal.

En réalité il lui avait témoigné peu de confiance, la faisant, non pas régente, mais membre d'un conseil de régence sans qui elle ne pouvait rien, où elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle de tout autre membre.

Sullya dit expressément que le roi attendait de ce sacre les derniers malheurs.

Une scène lui fit impression. Un mendiant vint prendre le rot aux jambes, lui dit que sa sœur, ruinée par l'impôt et désespérée, s'est pendue avec ses enfants. Forte scène, qui aurait mérité d'être éclaircie. Le roi venait au moment même de retirer deux impôts. On n'en dit pas moins dans Paris qu'il était dur et sans pitié.

Un jour que le roi passait près des Innocents, un homme en habit vert, de sinistre et lugubre mine, lui cria lamentablement : « Au nom de Notre-Seigneur et de

1. Mari de U femme de chambre I ï. De Coudé, de la reine. | 3. Un de. minières d'Henri IV.

la très sainte Vierge, sire, que je parle à tous !» On le

repoussa.

Cet homme était Ravaillac. Il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi sans l'avertir, et il voulait lui confier son idée fixe, qui était de lui donner un coup de couteau.

Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eûl fait le coup, sans une idée qui lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'était le temps des Pâques, et que c'élail le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La sienne était à Angouléme. Il quitta Paris, et y retourna. Mais là, à la communion, il sentit qu'un cœur tout plein d'homicide ne pouvait pas recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévote mère, bien plus agréable au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui.

Il revint droit à Paris. C'était en avril (1610). Dans son auberge, il empoigna un couteau, le cacha sur lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. II reprit machinalement le chemin de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui. Il y épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi à Étampes, un calvaire qui était aux portes lui monlrait un EcceHomo ', dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée par le roi. Il revint plein de fureur, et dès lors il n'hésita plus.

Le roi, tout en se moquant de l'astrologie, craignait ce moment prédit, le passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme Coligny, quand il fut tué.

La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cethomme si indifférent se souvint de la prière, et il essaya de prier.

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ANTHOLOGIE. 37i

Le matin du vendredi 14, son fils Vendôme* lui dit que, d'après un certain La brosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prit garde à lui. Le roi affecta d'en rire. Vendôme en parla à la reine, qui, plus ébranlée qu'on n'eût cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne pas sortir. Il dîna, se promena, se jeta sur son lit, demanda l'heure- Un garde dit :

t Quatre heures, » et familièrement, comme tous étaient avec le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le réjouirait. — « Tu as raison... Qu'on apprête - mon caiTosse. »

Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord où il allait, et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. 11 allaita l'Arsenal1, voir Sully malade.

Il faisait beau temps, le carrosse était tout ouvert. Le roi était au fond, entre M. deMontbazon et le duc d'Épernon. Celui-ci occupait le roi à lire une lettro. A la rue de la Ferronnerie3, il y eut un embarras, une voiture de foin et une de vin. Ravaillac, qui suivait depuis le Louvre, rejoignit, monta sur une borne, et frappa le roi...

f Je suis blessé ! » En jetant ce cri, le roi leva le bras, ce qui permit le second coup, qui perça le cœur. Il mourut au moment même. D'Epernon jeta dessus un manteau et disant que le roi n'était que blessé, il ramena le corps au Louvre.

J. MICHELKT.

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