MORT DE LOTUS XXV
Louis XIV était depuis longtemps malade et épuisé; il prévoyait sa fin prochaine. Son fils et son petit-fils qui devaient lui succéder étaient morts avant lui. L'héritier du trùtie était son arricre-pciitfils, âgé do cinq ans à peine. Il ne restait d'autres princes de la famille royale que le duc d'Orléans et les (ils que Louis XIV avait eus de madame <lc Montespan. Il s'agissait de décider qui aurait la régence pendant la minorité du nouveau roi ; madame de Maintentm travaillait à Taire fairo à Louis XIV un testament en faveur des fils de madame de Munlespan dont elle avait été gouvernante.
Chacun devait songer à soi, prévoir, pourvoir. Visiblement, le roi baissait. Fagon', vieilli lui-même, ne tient plus le journal commencé depuis Henri IV par les médecins royaux. Ce grand monument reste là. Depuis plusieurs années, je ne trouve que des pages blanches dans le dernier volume, qui presque tout entier est vide.
Un régime indigeste de grande mangerie, de fruits glacés, de sucreries, avançait le vieillard. Mais plus qu'aucune chose, je crois, les tracasseries. La sèche et muette insistance de ceux qui l'entouraient, la conspiration du silence chagrin qui le força de faire le testament, le contrista, le fatigua.
394 j. M1CHELET.
On exigeai! du roi qu'il eût, de sa personne, d'irritantes conférences avec les gens du parlement pour l'affaire de la bulle contre les jansénistes '.
Le roi fit venir plusieurs fois à Marly1 les présidents et avocats généraux. Ils flottaient, hésitaient, n'osant faire au roi des promesses dont ils auraient été désavoués par leur compagnie. Le roi, indigné, déclara qu'après Marly il irait lui-même au parlement, y tiendrait un lit de justice3, et verrait (dit-il avec aigreur) ce qu'il avait de crédit dans cette compagnie.
Le samedi 10 août, il revint le soir de Marly à Versailles. On le trouva étonnamment changé. Il ne se sentait pas en état d'accomplir sa menace, de forcer le parlement dans un lit de justice.
Le 13 août, le roi fit l'effort de recevoir debout un prétendu ambassadeur de Perse et de signer avec lui un traité. Cette comédie, dont les minisires avaient flatLé sa vanité, l'acheva réellement. Le matin, il avait fallu le porter à la messe, et le soir on le roula au concert qui se faisait chez madame de Maintenon. Il y parut un homme mort. Fagon ne voulait pas que le roi fût malade, et personne n'eût osé le dire. Quatre médecins qu'il appela se gardèrent bien d'être d'un autre avis. Ils ne firent rien qu'admirer, approuver, chanter en chœur la sagesse de Fagon. Le lendemain quatre autres médecins, mais toujours des louanges et des admirations.
Tout en faisant semblant d'être fort rassuré, on se hâtait pourtant d'agir. On lit venir les gens d'armes du roi
à Versailles, dans l'espoir qu'il pourrait encore en passer la revue, le vendredi 22, avant la Saint-Louis. On voulait commencer à s'assurer des troupes.
Mais il baissait si vite que la chose devint impossible.
Le 25, l'état du malade s"étant encore aggravé, il reçut les sacrements, communia et futadministréde l 'extrêmeonction. 11 ajouta de sa main quelques lignes au codicille1.
Le roi, qui avait eu toute sa vie une grâce majestueuse, l'eut aussi dans la mort. Il trouva les belles et touchantes paroles de la situation pour ses serviteurs, pour l'enfant. J'y voudrais un mot pour la France. Un seul peutêtre indique qu'il eut l'idée de la terrible responsabilité qu'il avait prise entant de choses. Il disait que la mort lui semblait peu pénible. « Elle ne l'est, dit madame de Maintenon, que quand on a de la haine, de l'attachement aux créatures, ou des restitutions à faire. — Je n'en dois à personne comme particulier, dit le roi. Mais, pour celles que je dois au royaume, j'espère en la miséricorde de Dieu. >
Dans ces crises suprêmes, la nature apparaît. Les âmes les plus fausses laissent voir quelque vérité. Tellier1, madame de Maintenon, le duc du Maine 3, avaient de lui ce qu'ils voulaient. Ce n'était pour eux qu'un corps mort. On ne faisait pas seulement dire la messe dans sa chambre. Un capitaine des gardes s'en indigna et rappela les prêtres à leur devoir.
Le duc du Haine avait peine à contenir sa joie. Il croyait tout tenir.
Madame de Maintenon aussi crut tout fini avec le codicille qui remettait l'épée à Villeroî *. Tranquille sur le
1. Aunoie à son testament. I *. Général célèbre par set défol-
succès de son fils d'adoption, elle laissa le roi dans ce dernier combat, partit lestement pour Saint-Cyr*.
Hais voilà le 29 que le mort ressuscite. Le roi prend du vin d'Alicante et deux petits biscuits. Il demande ou est madame de Mainlenon. Elle revient de Saint-Cyr. Les appartements se repeuplent. Et d'autant se dépeuplent ceux du Palais-Royal !, qui un moment s'étaient remplis. Le mieux, au reste, ne dura pas un jour. Le soir même du 29, on vil que la gangrène occupait tout le pied, gagnait le genou même ; la cuisse était enflée. C'en était fait réellement.