VOLTAIRE CHEZ MADAME DU GHATELET
Voltaire a passé plusieurs années à Cirey chei la marquise du Ch&telet, qu'il a rendue célèbre sous le nom d'Emilie. C'était une femme savante qui concourut pour des prix de l'Académie dos
Les Lettres anglaises répondent aux Lettres persanes de Montesquieu '.
Pour lancer un tel livre, en 1733, Voltaire attendait, espérait la chute de Fleury1. Il ne le lâcha qu'en anglais et à Londres (août-septembre). Il retenait encore l'édition française à Rouen sous la clef. Mais ce terrible livre, comme un esprit qui rit des portes et des serrures, s'envola de lui-même3. En France, en Hollande et partout, il circula, pour l'effroi de Voltaire qui, dans ces circonstances toutes nouvelles, eût voulu le garder encore.
Grand changement. II redoutait l'exil. 11 avait pris racine. Il était marié*.
Marié d'amitié avec un esprit sérieux, l'un des plus
1. Monloiquieu, magistrat et phi- I S. Premier ministre it Louis XV. loua forma ils lettres écrites par un 1. Ceci n'est qii'nne forme de lin-
virils de la France, madame Du Chàtelet, si lettrée, si savante, éprise des plus hautes études, 'traduisant Virgile et Newton. Elle avait vingt-sept ans, avait déjà vécu, traversé l'étude et le monde, n'avait rien trouvé pour le cœur. Elle avait des méthodes, point de fonds. C'est le fonds, la vie même qu'elle sentit en ce petit livre. Son cœur fut plein, et se donna.
Voltaire était malade et dans sa crise obscure de 1133, lorsque cet ange de Newton vint, amené par une amie, le voir dans son triste logis près Saint-Gervais. Newton, comme on l'a vu, avait fait sa fortune, et il lui donna une femme, éprise et dévouée, très noble compagnon de travail qui adoucit sa vie, qui n'altéra en rien, mais augmenta sa liberté.
Quinze ans durant il eut chez elle un agréable asile très près de la frontière', qui lui permît d'oser mais parfois d'éluder l'orage. Il était, n'était pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la liberté.
Eu avril 1734, le danger fut réel : Voltaire quitta Paris. Une lettre de cachet1 fut lancée contre lui de Versailles, et en même temps le parlement, sur une plainte des curés, fit lacérer, brûler le petit livre par la main du bourreau (juin 1734).
11 était près d'Autun, chez les Guise et les Richelieu, qui ne le cachèrent pas. Il était sans asile. Madame Du Chàtelet franchit le pas et le cacha chez elle.
C'était chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du Chàtelet. Homme d'esprit, il trouva bon qu'elle abritât ce beau génie persécuté, sans famille, ami, ni foyer. Il défendit Voltaire, lui rendit des services.
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Hôte peu redoutable, à vrai dire, peu compromettant. Cette maigre figure, déjà de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire de plus, toujours mourant, entre la tasse el le café une ombre d'homme, il le disait lui-même, donnait peu l'idée d'un galant. Enfermé tout le jour, n'apparaissant qu'une heure, comme un farfadet * de passage, même à Cirey on le voyait à peine. Madame de Graffiny * qui l'y vit, et madame de Staël à Sceaux, lui trouvaient l'air d'un revenant, d'un petit moine d'autrefois aux yeux malins et doux, dont l'âme curieuse viendrait de l'autre monde visiter celui-ci.