ROUSSEAU A ANNECY
L'homme qui eut la plus grande influence nir la société française pendant la fin du xvm* siècle, ce fut Rousseau, écrivain genevois, né en 1712, qui mil à la mode le goût de la nature, réforma le système d'éducation, et exposa une théorie des droits et des devoirs des citoyens qui fut adoptée par les hommes de la Révolution.
Tout le monde va voir les Charmetles 3 ; mais ce qui fit Rousseau, ce fut bien plus Annecy*. Les Charmettes, où déjà il est un homme, un maître de musique, lisant MM. de Port-Royal0, faisant un peu d'astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable qui nous fond toujours le cœur en lisant le second livre, le troisième, des Confessions*, est propre à l'air doux, languis-
taslique s ligure humain?. Michelet quelque»- unes de nesannées de jeu-
pwnd ici le mot dans le sent de tan- nesse.
Urne. 4. Chef-lieu de la Haute-Savoie.
S. Auteur de romans et de pièces, 5. Les philosophe! do Port-Royal
qu'elle Bl à Cirey. Arnaud et Nicole.
3. Petite muitoii de campagne I fi-Récît que RouMaau» fait don vie.
sanl, quelque peu fiévreux d'Annecy. Il y a là de la Maremme'. Plus d'un a voulu y mourir.
En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvais à Annecy, travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matinée était si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac, sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public était un marécage, en face de l'agréable et marécageux Albigny. Dans une brume légère qui gazait à demi l'horizon, nous regardions la petite lie des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la Saône. A droite, le petit palais qui fut celui de saint François de Sales'; derrière, la ville, les églises, les couvents, la Visitation (ou rêva madame Guyon)3. Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le même banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine. Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs suisses, qui montent l'été) baissent alors sensiblement, laissent ici et là des lagunes, des flaques mortes. Ilya, dit-on, peu de fièvre, mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit.
Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une petite Venise' (sans caractère, sans monuments, de si peu de mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agréables à l'odorat. Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des fenêtres
i. Mirais do la Toscane, 1res in- I 3. Grande m ystiquo du xvrpsièclc. lalubre». *. Les maisons do Venise sont bâ-
1 Évoque de Genève (1567-1622). | tics au milieu de l'eau.
du xvi* siècle, d'autres étroites et antiques, vieux vilains trous ornés de fleurs. Les fleurs boivent l'impureté des canaux avec délices et n'en sont que plus charmantes.
Rousseau dit se rappeler tout cela avec bonheur. L'étroite rue sous l'église fermée alors en impasse où il logeait, entre l'évêque, tes Cordeliers et la Maîtrise où il apprend la musique, c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et d'une ean peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, « un peu de vert. » ' Tous les germes de Rousseau sont là, il y resta longtemps; mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui séparaient les deux maisons, celle de maman, nom familier qu'il donnait à sa bienfaitrice, madame de Warens', et la Maîtrise*. Tout lui est resté, dit-il, dans la mêmevivacilé, la température de l'air, les beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues pharmaceutiques que faisait madame de Warens, et qu'elle le forçait de goûter. Là, ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. Là, la rêveuse promenade qu'il lit un jour de dimanche, pendant qu'elle était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et mourir... Mais moi-même ne rêvais-je pas ? Voilà que sans le vouloir, je vais et je suis ce flot.
Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les avortements, les demi-succès.
Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues, empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy.
La cloche qu'il entendit là, sonne encore... Pauvre cœur de femme, sous le masque de Caton ' !... Pauvre, pauvre citoyen.
En 1757, une lutte IrÈs vive était engagée entre les jansénistes soutenus par le parlement de Paris et les jésuites soutenus par la cour. La France, à ce moment, faisait au roi de Crusse une guerre qui avait coûté beaucoup d'argent et n'avait rapporté que des défaites. Au plus fort do ia lutte, Louis XV reçut un coup de canif qui le blessa à peina. Celui qui avait donné le coup était un malheureux fou, Damiens. 11 fut condamné comme régicide et écartclé.
Damiens élait d'Arras. Cette frontière wallonne et picarde n'est point du tout flamande. Au contraire. Les Wallons* sont plus midi que le Midi. Ils donnaient à l'Espagne ses plus impétueux soldats*.
Le frère aîné de Damiens, pauvre ouvrier en laine, honnête, homme de bien, élait un fervent janséniste, n'ayant pour meubles que des livres, livres de piété. Damiens lui-même fut longtemps très dévot, entendant tous les jours la messe.
Sa figure aisément l'eût fait prendre pour un Espagnol. Il avait la peau assez brune, les cheveux noirs, frisés et volontiers coupés sur le devant en vergettes très rases. Son visage allongé, marqué de petite vérole, le dessous de la lèvre inférieure très creusé, un nez d'aigle et des yeux profonds, faisaient une figure distinguée, belle, tragique. Il était grand (cinq pieds cinq pouces), mais
I, Rousseau affecta il d'avoir l'hé- I langue est (-ermeuique ; les Wallons roïsme et ta rudosao des yieui Ho- habitent l'est de la Bclgiqno.
(14 J. MICHELRT.
paraissait 1res grand, étant mince et fort élancé. Il portait la tète un peu basse. Il n'était pas campé bien solidement sur ses jambes. Avec des yeux hardis, il était pourtant vacillant.
Sa famille, de bons fermiers d'auprès d'Arrus, était fort en débine. Son père, de chute en chute, devint, de fermier, ménager, puis misérable moissonneur, et enfin portier de prison. Il avait dix enfants qui moururent presque tous. Le second, Damiens, petit diable indomptable et qu'on nommaitainsi, jusqu'à seize ans travaillait à la ferme, cruellement battu de son père, qui, dans ses récidives, allait jusqu'à le pendre par les pieds, la tète en bas. Un oncle, cabarelier à Béthune, eut pitié de l'enfant, le prit, voulut le faire étudier. A seize ans, c'était tard. Il apprit à lire, à écrire, mais peu et mal. S'il devint cultivé, ce fut par l'expérience seule, la conversation, les voyages. Qu'en faire? On eût voulu le faire perruquier, serrurier. On essaya aussi de lui faire apprendre la cuisine dans une grasse abbaye, Saint- Vast *. Un matin, il s'engage, et quoique racheté par son bon oncle, il reste domestique d'un officier avec qui il voyage quatre ans dans la guerre d'Allemagne. Il y put voir l'horreur du retour meurtrier de Prague *.
Né en 1715, à la fin de la guerre, en 1737, il avait vingt-deux ans. Il resta domestique, changeant souvent de maître, et n'étant bien nulle part. Honnête cependant et désintéressé, à ce point qu'il partait souvent sans demander ses gages.
Il n'avait aucun vice ordinaire des laquais ; seulement
il buvait; quoiqu'il bût sans excès, alors il était disputeur. (Déposition de M. de ilaridor.)
Il avait quelque temps servi chez les jésuites, au collège Louis-le-Grand, où un de ses oncles était maître d'hôtel. Il y resta quatre ans.
Son austérité naturelle et ses traditions jansénistes le portaient beaucoup plusdu côté des parlementaires. lien servit plusieurs, surtout M. Bèze de Lys, pendant trois ans. Celui-ci, dans l'enlèvement général du parlement', eut cette distinction d'être des quatre que l'on n'exila pas, mais qu'on mit aux plus rudes prisons d'État. Nulle n'était plus dure et plus sombre que Pierrc-Encise, près Lyon, où on le conduisit. Damions était le seul domestique de M. Bèze. Il vit de près cet acte, celte désolation des familles, les femmes en pleurs tâchant de suivre leurs maris dansce coûteux exil, et à Paris le monde du palais' ruiné. Il devint ardemment et violemment parlementaire. Il échappait souvent de chez ses maîtres pour aller au palais le soir, la nuit, attendre aux jours de crise la fin des délibérations. Il errait dans les groupes où on lisait tout haut la Gazette de France3.
On eûtdit qu'un hasard terrible menait Damiens partout où l'on pouvait amasser la colère. Resté seul sur le pavé quand son maître fut arrêté, il trouva place justement dans la maison et la plus digne et la plus maltraitée, celle de l'ex-go u verne ur de l'Inde, La Bourdonnais, qu'on tînt trois ans à la Bastille*. Damiens ne resta pas avec sa
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veuve. Jusque-là, il était (au témoignage de ses maîtres) un rare laquais, exempt de tous les vices de sa classe. Pendant deux ans on perd sa trace. On voit plus tard qu'il eut l'idée de fuir loin de Paris et d'aller a Arras.
Comment faire le voyage ? Il servait un M. Michel, négociant de Saint-Pétersbourg, de passage à Paris. Cet étranger, sans coffre-fort, avait son or dans un portefeuille, simplement fermé de rubans. Nulle serrure à forcer. L'or était disponible. Quoi de plus aisé que d'en prendre pour le voyage, sauf à le remplacer avec l'argent d'Arras? Tel fut le conseil du démon qui le travaillait au dedans. Il dit, répète et jure avec persévérance qu'il prit seulement cent trente louis. Il y avait encore douze mille francs en or auxquels Damions ne toucha pas. C'était le vol d'un maniaque. Il n'eût su à quoi dépenser. On ne voit pas qu'il ait profité en rien, sauf un habit et cent écus de laine qu'il acheta afin que son frère l'ouvrier travaillât à son compte. Mais son frère, très honnête, fut pénétré d'horreur quand une lettre d'un jeune frère qu'ils avaient à Paris lui fit savoir que cet argent était volé. Oamiens fut foudroyé. Il essaya par trois fois du suicide : il se saigna, laissa couler son sang; il prit de l'arsenic; il alla à la mer, avec l'idée de s'y jeter. Mais son frère le gardait, ses parents le forçaient de vivre. Ils voulaient que plutôt il fit restitution. Pour qu'il en eût le temps, ils proposaient que lui-même se mit dans une maison de force. Il pleurait, s'y laissait mener comme un mouton. Malheureusement, cette maison qui était un couvent ne voulut pas le recevoir.
Alors, craignant toujours qu'il ne fût arrêté, ils le menèrent vers la frontière. Au moment d'y passer, la maréchaussée lui barre le passage, et il était happé s'il n'avait donné cent écus.
Damiens retourna à Paris. Il y mit quatre jours.
-, Il arriva lo 3 janvier à Versailles, à trois heures du
matin.
, A l'auberge, il apprit que le roi était à Trianon < pour quelques jours, c Maudit Versailles I dit-il. On n'y trouve jamais ce qu'on veut. » Il avait l'air fort égaré, et dit à son hôtesse : « Je me sens bien incommodé, madame. Ne pourrait-on me procurer un chirurgien qui me saignât? » Elle rit : « En effet, joli temps pour se faire saigner, » Au fait, il gelait à pierre Fendre.
Il se promenait dans le parc, sinistrement désert, sans rencontrer autre personne qu'un pauvre diable d'inventeur qui avait trouvé une machine, voulait la montrer au comte de Noailles et pour cela guettait, comme Damiens, le retour du roi. Il l'attendit à la tombée du jour sous la voûte qui mène aujourd'hui au musée. Damiens paraissait de sang-froid, causait avec les gardes, les postillons de la voiture qui était attelée, ce qui lui permettait de rester et de s'approcher. Il dit, voyant un garde qui cherchait son manchon, croyant l'avoir perdu : < Il cherche ici ce qu'il n'a pas laissé. » Il n'avait pris aucune précaution et ne comptait point fuir. Il était fort reconnaissable, surtout par une culotte rouge. Tout le monde avait le chapeau bas, lui seul le chapeau sur la tête.
Le roi descend appuyé sur le bras du grand écuyer Béringhen. Il avance vers la voiture, se sent poussé, et dit d'un ton doux, ordinaire : « On m'a poussé le dos. C'est cet ivrqgne-là qui m'a donné un coup de poing. »
Damiens ne bougeait pas. Personne n'avait vu qu'il donnait un coup de canif; il le ferma, le remit dans sa poche. Son chapeau seul frappait. Un garde : « Qui est
cet homme qui ne se découvre pas devant le roi? » Il
lui jette son chapeau par terre.
Cependant, avant de monter, le roi dit : « Est-ce qu'une épingle m'aurait piqué ?» Il mit la main sous ses habits, la retira moite et sanglante. Puis, montrant Damiens qui ne bougeait, il dit : « C'est ce monsieur. Qu'on l'arrête, qu'on ne le tue pas. » Puis il remonta l'escalier au lieu de se mettre en voiture.