LOUIS XVI ET HAUTE-ANTOINETTE
Louis XV survécut à son fils aîné, In Dauphin. Ce fut son petitfils qui lui succéda sous le nom de Louis XVI. On l'avait marié à Marie-Antoine tic, fille de Marie-Thérèse d'Autriche. Ils étaient tous deux jeunes et inexpérimentés quand ils montèrent sur le
Les deux jeunes époux avaient cela de singulier que lui, né à Versailles, était tout Allemand comme sa mère de la maison de Saxe '.Et. elle au contraire, néeâ Vienne, était absolument Française, ou pour mieux dire Lorraine, comme son père, qui, épousant Marie-Thérèse, devenant empereur, ne put pour tant jamais apprendre l'allemand*.
Le Dauphin avait le malheur d'avoir des deux côtés, paternel, maternel, un fâcheux précédent de lourdeur et d'obésité. 11 combattit cela toute sa vie par l'exercice, la chasse, la fatigue des métiers manuels, le marteau et l'enclume.
Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui était la sensibilité, aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui échappait par excès. Morne, muet, dur d'apparence, il
n'en avait pas moins quelquefois des torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son père, sa mère moururent, il eut ce cri : « Qui m'aimera? » Sa tante Adélaïde l'aimait assez, mais aigre et sèche, elle allait peu à sa nature. Cette bonne nature parut aux tristes fêtes du mariage où cent personnes furent étouffées; il en eut un chagrin profond. Elle parut à l'entrée dans Paris qu'il fit plus tard; la joie, la tendresse du peuple, eurent sur lui cet effet qu'il parla à merveille; son cœur dénoua son esprit.
Marie-Antoinette était fort troublée. Elle avait une peur extrême du Dauphin1, ne permettait pas que Vermond son précepteur la quittât. Ce redouté Dauphin avait cependant l'air d'un bon jeune Allemand encore plus embarrassé qu'elle. Le lendemain de l'arrivée, il entre, au matin :« Avez-vous dormi? » C'est tout ce qu'il trouva. « Oui, » dit-elle. Vermond était là, un peu éloigné seulement. Le Dauphin brusquement sortit.
Marie-Thérèse, fort maladroitement, par une exigence vaine, lui ménagea une querelle dès l'arrivée. Elle demanda à Louis XV que mademoiselle de Lorraine, parente de l'empereur, fût aux fêtes après les Condé, avant les Bouillon, les Rohan9 et autres familles titrées. Vive, très vive résistance de tous ces gens, qui, blessant la Dauphine, se crurent dès lors en guerre avec elle, furent ses ennemis.
Son aimable figure et sa bonté d'enfant avaient plu fort au roi. Elle n'avait nullement déplu à Mesdames3, tantes
1. Louis XVI n'était encore que ces. Mais elles avaient droit il la
ï. La famille de Condé était de raine qui étaient une famille étraiienng royal, elle descendait de Ko- gère.
i20 J. MICHELET.
du roi. Raisonnablement elle inclinait de ce côté, attirée spécialement par la bonté de madame Victoire1. Elle y allait trois fois par jour et elle y voyait le Dauphin. Celui-ci était sérieu* et s'appliquait, employait sa forte mémoire. Menacé d'être roi, il eût voulu entrevoir les affaires, être admis au conseil. Il étudiait, en bonne fortuneet à l'insu de Louis XV, avec un officier instruit qui lui parlait de guerre et d'administration.
La Dauphine-, au contraire, n'eut aucun goût d'études. Sa mère l'avait fort négligée jusqu'à treize ans (1768), jusqu'à l'année où la mort de ta reine de France fit croire qu'on pourrait la faire reine. Elle reçut alors tous les maîtres à la fois, mais n'apprit rien du tout. Ses lettres, ses dessins, que l'on montrait, n'étaient pas d'elle. A Versailles, elle était trop distraite pour refaire son éducation. Vermond s'en désolait. Sa mère lui en écrit en vain, a La lecture, lui dit-elle, vous est plus nécessaire qu'à une autre, n'ayant aucun acquis, ni la musique, ni le dessin, ni la danse, peinture et autres. »
Elle n'avait de goût que pour les comédies. Elle en jouait, y remplissait des rôles, faisait Marton, Lisette3.
Elle était très charmante, point méchante, sensible par moment. A Ventrée dans Paris(juin 73), elle a un joli mouvement de cœur pour ce bon peuple ému et tendre, pour son mari aussi qui a très bien parlé. — « Aux Tuileries, nous ne pouvions ni avancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse élevée. Je ne puis dire les transports d'affection qu'on nous a témoignés. Nous avons salué le peuple avec la main. Rien de si précieux que l'amitié du peuple; je l'ai senti et ne l'oublierai jamais. »
1 Fille do Louis XV. [ 2, Riïlei do
Jigitizedb, GoOgk
Elle portait la tète haute, surexhaussée de plumes et de panaches, d'aigrettes qui menaçaient le ciel. Cette mode allait bien, il est vrai, à sa beauté hautaine. On a finement remarqué quelesportraitscharmants de madame Lebrun1 l'ont trop féminisée.EUe n'était ni gaie.ni sereine, mais toujours émue, véhémente. Par moments, très sensible et bonne : « Si touchante ! écrivait sa mère, on ne peut pas tui résister. »
L'enivrement s'explique au début de ce règne. Tous l'éprouvaient. Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV l'honnête, l'excellent jeune roi, cette reine charmante ! Qui n'eut tout espéré ? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illuminait la scène. Et la reine en était le centre. — Tout gravitait vers elle. — Gluck* arrivait pour elle de Vienne, lui apportait Iphigénie. Il écrivait Armide (17T5), pour qui, si ce n'était pour l'Armide couronnée de Versailles?
Mais le jour redouté du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis XV est mort, qu'il est roi. Il s'évanouit.
Puis, revenant à lui, il s'écria: — «Oh! quel fardeau !... Et on ne m'a rien appris ! »
Le scrupuleux jeune homme était dans un état admirable, décidé à marcher dans la droite voie, et contre son cœur même.
A l'ouverture première du secrétaire de Louis XV, il eut un coup au cœur, vit à quel point l'Autriche l'enveloppait,combienillui faudrait se garder de la reine. Rohan ambassadeur a Vienne, tout récemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu'il était vendu jour par jour.
Mercy1, l'ambassadeur d'Autriche, avait acheté un commis qui lui révélait l'arrivée des dépêches el leur effet au ministère. Il avait acheté à la cour un seigneur qui l'informait de tout. Le ministre Kaunitz avait nos chiffres9, avait copie de nos dépêches de Versailles et des ambassades françaises dans toute l'Europe. Des bureaux à Liège, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient nos lettres, les lisaient au passage. L'homme à qui on devait l'importante révélation fut noyé, et bientôt trouvé dans le Danube, exposé avec un billet pour dire qu'il se noyait lui-même.
Tout cela était clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher les papiers relatifs à l'Autriche dans un lieu où la reine n'allait point, la pièce des enclumes où furtivement il forgeait, près des combles.
1. Le comte de Mercj-ATganteau. 1 se servi» pour correspondre secrè-