LATUDE A LA BASTILLE
La Bastille, l'ancienne forteresse du roi à Paris, fiait depuis le svn" siècle devenue une prison où l'on enfermait les gens arrêtés par ordre du gouvernement ; on les y détenait souvent pendant dos années sans les faire panser rn jugement Parmi les prisonniers de la Bastille, au Xvill* siècle, uo des plus connus est Lalude, quia écrit le récit de sa captmli-. Des ennemis personnels l'avaient fiiit enfermer et le faisaient passer pour fou.
Pour le malheur des tyrans, il so trouva qu'ils avaient enfermé en ce prisonnier un homme ardent et terrible, que rien ne .pouvait dompter, dont la voix ébranlait les murs, dont l'esprit, l'audace étaient invincibles... Corps de fer, indestructible, qui devait user toutes les prisons, et la Bastille, et Vincennes', elCharenton, enfin l'horreur de Bicêtre >, où tout autre aurait péri.
Il était sur son fumier, à Bicétre, mangé des poux à la lettre, logé sous terre, et souvent hurlant de faim. Il avait encore adressé un mémoire à je ne sais quel philanthrope, par un porte-clefs ivre. Celui-ci heureusement le perd, une femme le ramasse. Elle le lit, elle frémit, elle ne pleure pas, celle-ci, mais elle agit à l'instant.
Madame Legros était une pauvre petite mercière qui vivait de son travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets, répétiteur de latin. Elle ne craignit pas de s'embarquer dans cetl« terrible affaire. Elle vît, avec un ferme bon sens, ce que les autres ne voyaient pas, ou bien ne voulaient pas voir : que le malheureux n'était pas fol, mais victime d'une nécessité
affreuse de ce gouvernement, obligé de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le vit, et ellene fut point découragée, effrayée. Nul héroïsme plus complet : elle eut l'audace d'entreprendre, la force de persévérer, l'obstination du sacrifice de chaque heure, le courage de mépriser les menaces, la sagacité et toutes tes saintes ruses, pour écarter, déjouer les calomnies des tyrans.
Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opiniâtreté inouïe dans le bien, mettant à poursuivre le droit, la justice, cette âprelée singulière du chasseur ou du joueur, que nous ne mettons guère que dans nos passions.
Tous les malheurs sur la route, et elle ne lâche pas prise. Son père meurt, sa mère meurt; elle perd son petit commerce; elle est blâmée de ses parents, vilainement soupçonnée. On lui demande si elle est la maîtresse de ce prisonnier auquel elle s'intéresse tant.
La tentation des tentations, le sommet, la pointe aiguë" du Calvaire, ce sont les plaintes, les injustices, les défiances de celui pour qui elle s'use et se sacrifie 1
Grand spectacle de voir celte femme pauvre, mal velue, qui s'en va de porte en porte, faisant la cour aux valets pour entrer dans les hôtels, plaider sa cause devant les grands, leur demander leur appui.
La police frémit, s'indigne. Madame Legros peut être enlevée d'un moment â l'autre, enfermée, perdue pour toujours; tout le monde l'en avertit. Le lieutenant de police la fait venir, la menace. Il la trouve immuable, ferme; c'est elle qui le fait trembler.
Par bonheur on lui ménage l'appui de madame Duchesne, femme de chambre de Mesdames'. Ellepartpour
Versailles, à pied, en plein hiver; elle était enceinte de sept mois... La protectrice était absente;el)e court après, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. Madame Duchesne pleure beaucoup, mais, hélas! que peut-elle faire? Une femme de chambre contre deux on trois ministres, la partie est forte ! Elle tenait en main la supplique; un abbé de cour qui se trouve là la lui arrache des mains, lui dit qu'il s'agit d'un enragé, d'un misérable, qu'il ne faut pas s'en mêler.
Il suffit d'un mot pareil pour glacer Marie-Antoinette, à qui l'on en avait parlé. Elle avait la larme à l'œil. On plaisanta. Tout finit.
Il n'y avait guère en France d'homme meilleur que le Roi. On finit par aller à lui. Le cardinal de Rohan1 parla trois fois à Louis XVI, qui par trois fois refusa.
Il faut le dire, Louis XVI aimait la Bastille, il ne voulait pas lui faire tort, la perdre de réputation.
Le roi était très humain. Il avait supprimé les bas cachots du Chàtelef, supprimé Vincennes, créé la Force3 pour y mettre les prisonniers pour dettes, les séparer des voleurs.
Mais la Bastille ! la Bastille ! c'était un vieux serviteur que ne pouvait maltraitera la légère la vieille monarchie.
Il ne pouvait pas bien recevoir en 1781 une requête qui compromettait la Bastille. Il repoussa celle que Bohan lui présenta pour Latude. Des femmes de haut rang insistèrent. Il fit alors consciencieusement une étude de l'affaire, lut tout les papiers ; il n'y avait guère d'autres que ceux de la police, ceux des gens intéressés à garder la victime en prison jusqu'à la mort. 11 répondît défini ti-