‹ MicheletChapitre 166 sur 181 · Fnniiuo de 11 M moulins · texte numérisé non relu

Fnniiuo de 11 M moulins

Le premier coup d'œil est bizarre, inattendu. Rien de plus mêlé que cette foule, hommes bien mis, ouvriers, étudiants {parmi ces derniers, remarquez Chaumette), des prêtres même, des moines; à cette époque, plusieurs des anciens Cordeliers viennent au lieu même de la servitude savourer la liberté. Les gens de lettres abondent. Voyez-vous l'auteur du Philinte, Fabred'Eglantine1; cet autre, à tête noire, c'est le républicain Robert, journaliste qui vient d'épouser un journaliste, mademoiselle Kéralio. Cette figure si vulgaire, c'est le futur père Duchesne'. A côté, l'imprimeur patriote, Momoro, l'époux de la jolie femme qui deviendra un jour la Déesse de la Raison... Cette pauvre Raison, hélas ! périra avec Lucile... Ah ! s'ils avaient tous ici connaissance de leur sorti

Mais qu'est-ce qui préside là-bas? Ma foi, l'épouvante elle-même... Terrible ligure que ce Danton ! un cyclope? un dieu d'en bas?... Ce visage effroyablement brouillé de petite vérole, avec ses petits yeux obscurs, a l'air d'un ténébreux volcan... Non, ce n'est pas là un homme, c'est l'élément même du trouble; l'ivresse et le vertige y planent, la fatalité... Sombre génie, tu me fais peur! dois-tu sauver, perdre la France ?

Voyez, il a tordu sa bouche ; toutes les vitres ont frémi,

« La parole est à Marat ! »

Quoil c'est là Marat? cette chose jaune, verte d'habit, ces yeux gris jaunes, si saillants!... C'est au genre batracien qu'elle appartient à coup sur, plutôt qu'à l'espèce humaine. De quel marais nous arrive cette choquante créature ?

1 Pooto dramatique, membre do I S. C'eut le nom du journal lrë«

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Ses yeux pourtant sont plutôt doux. Leur brillant, leur transparence, l'étrange façon dont ils errent, regardant sans regarder, feraient croire qu'il y a là un visionnaire, à la fois charlatan et dupe, s 'attribuant la seconde vue, un prophète de carrefour, vaniteux, surtout crédule, croyant surtout ses propres mensonges, toutes les fictions involontaires auxquelles le porte sans cesse l'esprit d'exagération. Ses habitudes d'empirique lui donnent ce tour d'esprit. Le crescendo sera terrible; il faut qu'il trouve, ou qu'il invente, que de sa cave il puisse crier un miracle au moins par jour, qu'il mène ses abonnés tremblants de trahisons en trahisons, de dédécouvertes en découvertes, d'épouvante en épouvante. Il remercie l'Assemblée.

Puis sa ligure s'illumine. Grande, terrible trahison! nouveau complot découvert ?... Voyez, comme il est heureux de frémir et de faire frémir... Voyez comme la vaniteuse et crédule créature s'est transformée!... Sa peau jaune luit de sueur.

« Lafayette1 à fait fabriquer dans le faubourg Saint- Antoine' quinzemille tabatières qui portent son portrait... II y a là quelque chose... Je prie les bons citoyens qui pourront s'en procurer de les briser. On trouvera, j'en suis sûr, le mot même du grand complot. »

Plusieurs rient. D'autres trouvent qu'il y a Heu de s'enquérir, que la chose en vaut la peine.

Marat, se rembrunissant : c J'avais dit, il y a trois mois, qu'il y avait six cents coupables, et que six cents bouts de corde en feraient l'affaire. Quelle erreur!... Nous ne nous en tirerons pas maintenant à moins de vingt mille. >

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Les Maratisles rugissaient. Mais un bruit se fait à la porte qui les empêche de répondre, un murmure flatteur, agréable... Une jeune dame entre et veut parler... Comment! ce n'est pas moins que mademoiselle Théroigne*, la belle amazone de Liège! Voilà bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5 octobre. L'enthousiasme est au comble. « C'est la reine de Saba, s'écrie Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts1. »

Déjà elle a traversé toute l'assemblée d'un pas léger de panthère, elle est montée à la tribune. Sa jolie télé inspirée, lançant des éclairs, apparaît entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.

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