‹ MicheletChapitre 167 sur 181 · MORT DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

MORT DE MIRABEAU

Le plus puissant orateur de la Constituante, un des principaux auteurs de la Révolution, fut Mirabeau, député de Provence aux Etats généraux. Ce fut lui qui depuis 1789 dirigea rassemblée par

Le dimanche 27 mars, il se trouvait à la campagne, à sa petite maison d'Argenteuil 3, où il faisait beaucoup de bien. Il avait toujours été tendre aux misères des hommes et le devenait encore plus aux approches de la mort. Il fut saisi de coliques, comme il en avait eu déjà, mais accompagnées d'angoisses inexprimables, se voyant là mourir seul, sans médecin et sans secours. Les secours vinrent, mais rien n'y fit. En cinq jours, il fut emporté.

Cependant, le lundi 28, la mort dans les dents et toute peinte sur son visage, il s'obstina à aller encore à l'As-

parl aui émeutea de la Révolu lion. nage il Salomon, roi de Judée.

ï. La Bible parle d'une reine de | 3. Village i l'ouest de Paris.

Itiuuur. — i'agu iMMift 25

Digitizcdb, GoOgIC

semblée. L'affaire des mines s'y décidait, affaire fort importante pour son ami, M. de Lamarck, dont la fortune y était engagée. Mirabeau parla cinq fois, et tout mort qu'il était, il vainquit encore. En sortant tout fut fini; il s'était dans ce dernier effort achevé pour l'amitié.

Le mardi 29, le bruit se répandit que Mirabeau était malade. Vive impression dans Paris. Tous, ses adversaires mêmes, surent alors combien ils l'aimaient. Camille Desmoulins1, qui alors lui faisait si rude guerre, sent se réveiller son cœur. Les violents rédacteurs des Révolutions de Paris qui, à ce moment, proposent la suppression de la royauté, disent que le roi a envoyé pour s'informer de Mirabeau, et ajoutent: « Sachons gré à Louis XVI de n'y avoir pas été lui-même, c'eût été une diversion fâcheuse, on l'aurait -idolâtré, s

Le mardi soir, la foule était déjà à la porte du malade. Le mercredi, les Jacobins1 lui envoyèrent une députation, et, à la tête, Barnave3, dont il entendit avec plaisir un mot obligeant qui lui fut rapporté. Charles de Lamelh* avait refusé de se joindre à la députation.

Personne ne fut plus grand et plus tendre dans la mort. Il parlait de sa vie au passé, et de lui gui avait été, et qui avait cessé d'être. Il ne voulut de médecin que Cabanis1, son ami, fut tout entier à l'amitié, à la pensée de la France. Ce qui, mourant, l'inquiétait le plus, c'était l'attitude douteuse, menaçante des Anglais, qui semblaient préparer la guerre. « Ce Pitl8, disait-il,

1. Journaliste révolutionnaire, un cliefs du pai-U modéré, dot membres les plu» actifs du club 4. Officier noble député i 11 Coudes Cordeliers. stiriM.no.

!. Club révolutionnaire qui se rou- 5. Célèbre plivsiologislc (1757-

ntlMlt dans un onoion couvent do 1808).

Jïiciil'i.is. S. Premier minisire d'Angleterre

3. Avocat de Grenoble (1701-1793). depuis 17X3. célèbre par u haioo

gouverne avec ce dont il menace, plutôt qu'avec ce qu'il fait. Je lui aurais donné du chagrin si j'avais vécu. >

On lui parla de l'empressement extraordinaire du peuple à demander de ses nouvelles,du respect religieux, du silence de la foule, qui craignait de le troubler. « Ah! le peuple, dit-il, un peuple si bon, est bien digne qu'on se dévoue pour lui, qu'on fasse tout pour fonder, affermir sa liberté. Il m'était glorieux de vivre pour lui, il m'est doux de sentir que je meurs au milieu du peuple. »

Il était plein de sombres pressentiments sur le destin de la France : « J'emporte avec moi, disait-il, le deuil de la monarchie; ses débris vont être la proie des factieux.»

Un coup de canon s'étant fait entendre, il s'écria, comme en sursaut : * Sont-ce déjà les funérailles d'Achille?»

« Le 2 avril au matin, il fit ouvrir ses fenêtres et me dit d'une voix ferme (c'est Cabanis qui parle): « Mon ami, je c mourrai aujourd'hui. Quand on en est là, il ne reste plus a qu'une chose à faire, c'est de se parfumer, de se couï ronner de fleurs et de s'environner de musique, afin « d'entrer agréablement dans ce sommeil donl on ne se «réveille plus. » Il appela son valet de chambre: «Allons, a qu'on se prépare à me raser, à faire ma toilette tout ent tière. » Il fit pousser son lit près d'une fenêtre ouverte pour contempler sur les arbres de son petit jardin les premiers indices de la feuillaison printanière. Le soleil brillait; il dit : « Si ce n'est pas là Dieu, c'est du moins c son cousin germain... » Bientôt après, il perdit la parole; mais il répondit par des signes aux marques d'amitié que nous lui donnions. Nos moindres soins le touchaient; il y souriait. Quand nous penchions notre visage sur le sien, il faisait de son côté des efforts pour nous embrasser... »

Les souffrances étant excessives, comme il ne pouvait plus parler, il écrivit ces mots : c Dormir. > Il désirait abréger celte lutte inutile, et demandait de l'opium. Il expira vers huit heures et demie. 11 venait de se tourner, en levant les yeux au ciel. Le plâtre qui a saisi son visage ainsi fixé n'indique qu'un doux sourire, un sommeil plein de vie et d'aimables songes.

La douleur fut immense, universelle. Son secrétaire, qui l'adorait et qui plusieurs fois avait tiré Cépée pour lui, voulut se couper la gorge. Pendant la maladie, un jeune homme s'était présenté, demandant si l'on voulait essayer la transfusion du sang, offrant le sien pour rajeunir celui de Mirabeau. Le peuple lit fermer les spectacles, dispersa même par ses huées un bal qui semblait insulter à la douleur générale.

Le 3 avril, le département de Paris se présenta à l'Assemblée nationale, demanda, obtint que l'église de Sainte-Geneviève1 fût consacrée à la sépulture des grands hommes, et que Mirabeau y fût le premier. Sur le fronton devaient être inscrits ces mots : c Aux grands hommes la patrie reconnaissante. » Descartes y était. Voltaire et Rousseau devaient y venir1.

Le & avril, eut lieu la pompe funèbre la plus vaste, la plus populaire qu'il y ait eu au monde, avant celle de Napoléon, au 15 décembre 1840*. Le peuple seul fit la police et la lit admirablement. Nul accident dans cette foule de trois ou quatre cent mille hommes. Les rues, les boulevards, les fenêtres, les toits, les arbres, étaient chargés de spectateurs.

1. On l'a appelée depula le Pan- i 3. Le retour dea cendres de Napo-

Ï.On voulait que le Panlhéon fille ' fait ramoner de Sainte-Holèno. lieu deaépulturcdcBfr»iids nommes. I

En tête du cortège marchait Lafayette', puis, entouré royalement des douze huissiers a la chaîne, Tronchet, le président de l'Assemblée nationale, puis l'Assemblée tout entière sans distinction de partis. L'intime ami de Mirabeau, Sieyès1, qui détestait les Lamelha et ne leur parlait .jamais, eut pourtant l'idée noble et délicate de prendre le bras de Charles de Lameth, les couvrant ainsi de l'injuste soupçon qu'on faisait peser sur eux.

Immédiatement après l'Assemblée nationale, comme une seconde assemblée, avant toutes les autorités, marchait en masse serrée le club des Jacobins. Ils s'étalent signalés par le faste de la douleur, ordonnant un deuil de huit jours, et d'anniversaire en anniversaire un deuil éternel.

Ce convoi immense ne put arriver qu'à huit heures a l'église Saint-Eustache*. Cérutli5 prononça l'éloge. Vingt mille gardes nationaux déchargeant à la fois leurs armes, toutes les vitres se brisèrent; on crut un moment que l'église s'écroulait sur le cercueil.

Alors, la pompe funéraire reprit son chemin, aux flambeaux. Pompe vraiment funèbre à cette heure. C'était la première fois qu'on entendait deux instruments toutpuissants, le trombone et le tamtam. « Ces notes, violemment détachées, arrachaient les entrailles et brisaient le cœur. » On arriva bien tard, dans la nuit, à Sainte- Geneviève.

nérique, prirenl parli

J. MICHEI.ET.

r,A FÉDÉRATION DU 1* JUILLET 1790

La prise de la Bastille le 14 juillet 1789 fui regardée comme le

symbole de la victoire du peuple sur la royauté, el désormais l'anniversaire du 14 juillet fut le grand anniversaire de la Révolution. La Constituante le célébra en 1790 par une grande fête à laquelle furent conviées toutes les communes de France.

Le Cbunp-de-Mars1, voilà le seul monument qu'a laissé la Révolution... L'EmpireasaeolMine*, et il a pris encore presqueà lui seul l'Arc-de-Triomphe^la royauté a son Louvre, ses Invalides; la féodale église de 1200 trône encore à Notre-Dame; il n'est pas jusqu'aux Romains, qui n'aient les Thermes de César1.

Et la Révolution a pour monument... le vide...

Son monument, c'est ce sable, aussi plan que l'Arabie... (In tumulus à droite, et un tumuius à gauche, comme ceux que la Gaule élevait1, obscurs et douteux lé. moins de la mémoire des héros.

Mais un grand souffle parcourt la grande plaine, que vous ne sentez nulle part, une âme, un tout-puissant esprit...

Et si cette plaine est aride, et si cette herbe est séchée, elle reverdira un jour.

Car dans cette terre est mêlée profondément la sueur féconde de ceux qui, dans un jour sacré, ont soulevé ces collines, le jour où, réveillés au canon de la Bastille, vinrent, du Nord et du Midi, s'embrasser la France et la

i. Grande place au bord de t» j *. Près du musée de Clunv, an bcs

du manœuvres, j 5. Lu tumulus est un tombeau ca-

t. La colonne Vendôme, éls.ée eu che soui un tertre arliflciel. On an lSOtt par Napoléon I". retrouve dans toute l'Europe cen-

France, — le jour où trois millions d'hommes, levés comme un homme, aimés, décrétèrent la paix éternelle.

La ville de Paris y avait mis quelques milliers d'ouvriers fainéants, à qui un pareil travail aurait coûté des années. Cette mauvaise volonté fut comprise. Toute la population s'y mit. Ce fut un étonnant speclacle. De jour, de nuit, des hommes de toutes classes, de tout âge, jusqu'à des enfants, tous, citoyens, soldats, abbés, moines, acteurs, sœurs de charité, belles dames, dames de la halle, tous maniaient la pioche, roulaient la brouette ou menaient le tombereau. Des enfants allaient devant, portant des lumières; des orchestres ambulants animaient les travailleurs; eux-mêmes, en nivelant la terre, chantaient ce chant nivelcur : « Ah ! ca ira ! ça ira ! ça ira 1 Celui qui s'élève on l'abaissera ! »

Le chant, l'œuvre et les ouvriers, c'était une seule et même chose, l'égalité en action. Les plus riches et les plus pauvres, tous unis dans le travail. Les pauvres pourtant, il faut le dire, donnaient davantage. C'était après leur journée, une lourde journée de juillet, que le porteur d'eau, le charpentier, le maçon du pont Louis XVI ', que l'on construisait alors, allaient piocher au Champ-de- Mars. A ce moment de la moisson, les laboureurs ne se dispensèrent point de venir. Ces hommes, lassés, épuisés, venaient, pour délassement, travailler encore aux lumières.

Ce travail, véritablement immense, qui d'une plaine fit une vallée entre deux collines, fut accompli, qui te croirait? en une semaine! Commencé précisément au 7 juillet, il finit avant le 14.

La France voulut, et cela fut fait.

tlO ). MICHELET.

Ils arrivaient, ces notes désirés, ils remplissaient déjà Paris. Les aubergistes et maîtres d'hôtels garnis réduisirent eux-mêmes et filèrent le prix modique qu'ils recevraient de cette foule d'étrangers. On ne les laissa pas, pour la plupart, aller à l'auberge. Les Parisiens, logés, comme on sait, fort à l'étroit, se serrèrent, et trouvèrent le moyen de reeevoir les fédérés.

Quand arrivèrent les Bretons, ces aînés de la liberté1, les vainqueurs de la Bastille s'en allèrent à leur rencontre jusqu'à Versailles, jusqu'à Saint-Cyr*. Après les félicitations et les embrasements, les deux corps réunis, mêlés, entrèrent ensemble à Paris.

Un sentiment inouï de paix, de concorde, avait pénétré les âmes. Qu'on en juge par un fait, selon moi, le plus fort de tous. Les journalistes firent trêve. Ces âpres jouteurs, ces gardiens inquiets de la liberté, dont la lutte habituelle aigrit tant les âmes, s'élevèrent au-dessus d'eux-mêmes; l'émulation des âmes antiques, sans haine et sans jalousie, les ravit, les affranchit un moment du triste esprit de disputes- Mais voilà enfin le 14 juillet, le beau jour tant désiré, pour lequel ces braves gens ont fait le pénible voyage. Tout est prêt. Pendant la nuit même, de crainte de manquer la fêle, beaucoup, peuple ou gardo nationale, ont bivouaqué au Champ-de-Mars. Le jour vient; hélas! il pleut! Tout le jour, à chaque instant, de lourdes averses, des rafales d'eau et de vent. * Le ciel est aristocrate, » disait-on, et l'on ne se plaçait pas moins. Une gaieté courageuse, obstinée, semblait vouloir, par mille plaisanteries folles, détourner le triste augure. Cent soixante

La liroiJijtTi!! avait girilé w

ANTHOLOGIE. Ail

mille personnes furent assises sur les tertres du Champde-Mars, cent cinquante mille étaient debout; dans le champ m unie devaient manœuvrer environ cinquante mille hommes, dont quatorze mille gardes nationaux de province, ceux de Paris, les députés de l'armée, de la marine,etc. Les vastes âmphithéàtresde Ghaillot, de Passy ', étaient chargés de spectateurs. Magnifique emplacement, immense, dominé lui-même par le cirque plus éloigné que forment Montmartre, Saint-Cloud,Meudon, Sèvres"; un tel lieu semblait attendre les Etats généraux du monde.

Avec tout cela, il pleut. Longue est l'attente. Les fédérés, les gardes nationaux parisiens, réunis depuis cinq heures le long des boulevards, sont trempés, mourants de faim, gais poartant. On leur descend des pains avec une corde, des jambons et des bouteilles, des fenêtres de la rue Saint-Martin, de la rue Saint-Honoré.

Enfin, ils passent la rivière sur un pont de bois construit devant Ghaillot3, entrent par un arc de triomphe. Au milieu du Champ-de-Mars s'élevait l'autel de la patrie; devant l'Ecole-Militaire1, les gradins où devaient s'asseoir le Roi, l'Assemblée.

Tout cela fut long encore. Les premiers qui arrivèrent, pour faîro bon cœur contre la pluie et dépit au mauvais temps, se mirent bravement à danser. Leurs joyeuses farandoles, se déroulant en pleine boue, s'étendent, vonts'ajoulant sans cesse de nouveaux anneaux dont chacun' est une province, un département ou plusieurs pays mêlés. La Bretagne danse avec la Bourgogne, la Flandre

412 J. M1CHELET.

avec les Pyrénées... Nous les avons vus commencer, ces groupes, ces danses ondoyantes, dès l'hiver de 89. La farandole immense qui s'est formée peu a peu de la France tout entière, elle s'achève au Champ-de-Hars, elle expire... Voilà l'unité !

Adieu l'époque d'attente, d'aspiration, de désir, où tous rêvaient, cherchaient ce jour!... Le voici ! que désirons-nous? pourquoi ces inquiétudes? Hélas! l'expérience du monde nous apprend celte chose triste, étrange à dire, et pourtant vraie, que l'union trop souvent dimi nue dans l'unité. La volonté de s'unir, c'était déjà l'unité des cœurs, la meilleure unité peut-être.

Mais silence ! le Roi arrive, il est assis, et l'Assemblée, et la reine dans une tribune qui plane sur tout le reste. Lafayette' et son cheval blanc arrivent jusqu'au pied du trône; le commandant met pied à terre, et prend les ordres du Roi. A l'autel, parmi deux cents prêtres portant ceintures tricolores, monte d'une allure équivoque, d'un pied boiteux, Talleyrand, évêque d'Aulun*: quel autre, mieux que lui, doit officier, dès qu'il s'agit de serment?

Douze cents musiciens jouent, à peine entendus; mais un silence se fait : quarante pièces de canon font trembler la terre. A cet éclat de la foudre, tous se lèvent, tous portent la main vers le ciel... 0 roi !ô peuple ! attendez... Le ciel écoute, le soleil tout exprès percele nuage... Prenez garde à vos serments !

1. Commandant de la garde natio- I évéque d'Autun, députe du clergé ■

Page 1