LES QENERAXJX DE LA REPUBLIQUE
Quand les années françaises eurent à lutter contre l'Europe, en 1791!, la plupart des officiers anciens avaient émigré ou étaient proscrits. Il fallut improviser des généraux. Presque tous étaient d'anciens sous-officiers qui avaient traversé en quelques mois tous
Pourquoi les généraux de la jeune République recherchaient-ils si peu l'autorité? C'est qu'ils l'avaient en eux. Ils commandaient parun don de nature, et comme avant pouvoir du ciel. L'amour, l'admiration, entraînaient les masses après eux ; le respect de leurs vertus, de leur grand cœur, leur figure héroïque. Tout homme était saisi, ravi à la vue du général Hoche3; les plus braves se troublaient an regard de Kléber.
Mais cette puissance même leur créait un péril. Quelle n'était pas la sombre défiance des représentants du
1. L'innée qui tooquil l'Italie du | î. Qui défendit Gênes en 1800.
peuple, des hommes delà loi, quand, venant aux armées, ils les voyaient adorant ces héros et ne voulant plus voir la patrie qu'en eux seuls ; et eux, commandant par l'amour, ayant comme supprimé l'autorité par une si grande autorité morale, maîtres sans l'avoir cherché, et rois involontaires ! On ne comprend que trop les craintes des jaloux amants de la liberté.
De là, trop souvent, incertitude de la direction politique. De là, défiance excessive du pouvoir civil pour le pouvoir militaire.
La fraternité qu'ils avaient pour l'étranger, il va sans dire qu'ils l'avaient entre eux. Le respect de Marceau1 pour Kléber, Kléber le rendait à Caudaux*. La défense morale, la cordialité mutuelle fut admirable dans l'armée du Rhin. Elle vivait d'une même âme. Tous ses chefs, Dubayet, Vimeux, Haxo, Beaupuy, Kléber3, furent un faisceau d'amis. Joignons-y leur représentant chéri, Merlin deThionville*, toujours à l'avant-garde, et qui ne se fût pas consolé de manquer un combat.
Une chose bien remarquable, alors, c'est que ce sont surtout les très grands militaires qui semblent les plus pacifiques. Hommes admirables, à qui la guerre apprit surtout la haine de la guerre.
Comment s'en étonner, lorsqu'on voit que la vocation de plusieurs de ces grands hommes de guerre ne s'annonça nullement par un juvénileélan militaire, mais par un mouvement de justice et d'indignation contre l'iniquité?
Celui que les soldats ont appelé le dieu Mars, Kléber,
1. Né on «69, sergent en 80, tué | HajeiKO on 17S3et en sortirent a »c
476 J. HtCHELET.
malgré sa force et sa taille colossale, ne se destinait point à la guerre. Il entrait dans une carrière civile, étudiait l'architecture ', lorsqu'un jour, à Paris, il voit dans un café deui très jeunes étrangers, iiioffensifs et timides, qu'insultait nn brelleur, un de ces bravaches qui passent toute leur vie dans l'escrime, font un jeu d'insulter, sauf à tuer pour réparation.
Cette lâche brutalité, cette inhospitalité honteuse pour notre nation, blessa le grand cœur de Kléber. Il prit le parti des jeunes étrangers, le parti même de la France dont on compromettait l'honneur. Il déclara que la querelle était sienne, et obligea le faux brave qui provoquait des enfants d'avoir affaire à un homme. Les parents des jeunes étrangers, qui apprirent la chose, furent touchés de cette générosité, et firent entrer Kléber dans une école militaire de l'Allemagne1; faveur rare et singulière qu'il n'eut pas obtenue en France, où Louis XVI venait d'interdire tout rang d'officier à ceux qui ne pouvaient prouver quatre degrés de noblesse3.
Hoche eut une affaire analogue. Soldat aux gardes françaises, il voyait ses camarades vexés par un sousofficier délateur et spadassin. Il prit pour lui la querelle commune, et, bravant ce double péril, il punit le misérable.
La protection des faibles, l'amour des petits, était leur instinct et leur lot, à ces chevaliers du nouveau. Un jour Kléber et Marceau, dans cette affreuse Vendée, traversant un pays brûlé, désert, dont la population était en fuite, aperçoivent dans un buison un berceau renversé. Ils approchent, ils y voient deux toutes petites filles.
Filles et berceau, ils emportèrent le tout, malgré un long trajet, jusqu'à la première ville. Les enfants arrivèrent dans les bras de ces étranges nourrice:,. On retrouva par bonheur les parents, riches meuniers de la contrée; dans une fuite précipitée, nocturne, le berceau était apparemment tombé d'une voiture; on pleurait les enfants qu'on croyait perdus.
L'aspect terrible de cette Vendée avait frappé au cœur ces deui héros. On le voit dans les notes de Kléber, qu'il écrivait, le soir, après les marches et les combats du jour.
Quand on lit ces notes touchantes, quand on Ht les lettres humaines, profondément humaines, qu'écrivent Hoche, Desaix et Marceau, on pense aux notes de Vauban', même à celle que Marc-Aurèle écrit dans les forêts de Pannonie1, dans la guerre des Barbares.
Marceau écrit à sa sœur : « Ne parle pas de mes lauriers ; ils sont trempés de sang humain ! »
Ce mut semble se lire dans la belle gravure qui représente Marceau sous Coblentz3, sa gloire et sa conquête, c'est-à-dire bien près de sa fin. Ses rudes soldats apparaissent, à travers le brouillard du Rhin, le long des retranchements. Le héros, amaigri par l'excès des fatigues, est svelte et un peu grêle ; dans ses yeux doux, tristes et sauvages, on sent un cœur bien atteint; il a quelque chose de fantasmagorique; il fait l'effet d'une ombre, comme celui qui a trop vu les morts et qui leur appartiendra bientôt.
En écrivant ces légendes, je les avais ainsi toutes
f. Ingénieur militaire sou 8 le règne j nulm. On appelait Pinnonie II
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autour de moi, ces louchantes images des fils légitimes de la République, de ces grands défenseurs, qui, nés d'elle, moururent arec elle (Marceau, Hoche, Kléber, Desaii). Médiocres portraits, mais ressemblants ; naïves, imparfaites images, dessinées à la hâte par des amis ardents qui tremblaient de les perdre, et d'avance volaient à la mort une ombre de ces hommes adorés.
Le soir, lorsque le jour avait baissé sans disparaître encore, je posais la plume et marchais en long, en large, au milieu d'eux. Leurs images pâlies me disaient bien des choses. Leurs traits se marquaient moins; mais d'autant plus en eux, dans ces ombres imposantes, je sentais le vrai fond, l'âme commune des masses qu'ils ont représentées. Ils ne furent pas des hommes seulement, mais en réalité des armées tout entières. Ils en eurent la grande âme. Ils en Eurent à la fois et les pères et les fils.
Et quand parfois, en les regardant, je me demandais ce qui faisait la tristesse de ces âers et doux visages :
f Ce n'est point, me disaient-ils, notre mort précoce, notre destin inachevé. Notre vie courte n'eu fut pas moins entière. Nous fumes les soldats de la loi, nous mourûmes avec la République. De quoi nous plaindrions-nous? Ce qui met sur nos visages le nuage que tu vois, c'est que nous ne sommes pas morts tranquilles; nous avons entrevu déjà qu'on ne continuerai! point. Nous avons vu commencer ce qui nous fut odieux, l'adoration du succès et la religion de la force. »