I. - SA MORT
Hoche était fort grand, il avait cinq pieds huit pouces ; il portait la tête très haute. 11 était un peu mince pour sa taille, et peut-être un peu serré des épaules. Il avait une activité prodigieuse, terrible, qu'ont rarement les hommes de grande taille. Son gesle habituel, un peu bizarre, mais qu'expliquent assez les difficultés, les contradictions qui traversèrent sa carrière, était de se mordre souvent la main au pli des secondes phalanges.
La hauteur de son àme était dans tout son aspect, dans sa figure. Soldat aux gardes françaises et très jeune
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encore, il figurait à une revue; une grande dame de 'Versailles, avec la finesse et le tact de son sexe, le remarqua entre tous et dit : « Voyez-vous celui-ci ? Ce n'est pas an soldat, c'est le général. »
Du reste, dans sa personne rien de sombre, rien de triste; une grande sérénité. Et sous ce calme, une application extrême, continue, jamais démentie. Elle seule peut expliquer qu'il ait tant fait, tant voulu, tant pensé, tant projeté dans sa vie de vingt-neuf ans, parti de si bas, ayant à rompre tant et de si cruels obstacles par l'effort de la seule vertu.
Orphelin presque à sa naissance, Hoche n'eut d'autre éducation que celle qu'il se donna lui-même. Nous l'avons appelé un enfant de Paris, quoiqu'il fut né à Versailles. Hais de très bonne heure, il eut Paris, le grand Paris, pour éducateur.
Paris a ses séductions, comme toutes les grandes villes , mais pour ceux qu'il n'énerve pas, il est la plus grande école du monde. Là nul objet qui ne puisse instruire. Les murs parlent, les pierres racontent, les pavés sont éloquents.
Hoche a raconté ses origines dans une lettre magnifique, en réponse & ses ennemis. Fils d'un soldat devenu palefrenier aux écuries du roi, il fut d'abord soutenu par sa tante, une fruitière. Mais bientôt il se suffit à luimême, il se fit soldat.
Hoche, à vingt ans, faisait son éducation comme s'il eût prévu sa destinée. Il dévorait tout. Faut-il dire que ce grand homme, pour acheter quelques livres, tirait de l'eau, la nuit, chez les jardiniers. Le jour, il brodait des gilets d'officiers et les vendait dans un café que l'on montre encore au bas du Pont-Neuf.
Son imagination était alors infiniment active et mobile.
Il lisait, dévorait Rousseau, le bréviaire de la Révolution, en attendant qu'elle vint. Il lisait aussi des voyages. 11 s'engagea, croyant que c'était pour les Indes; il se trouva que, par une supercherie ordinaire aux recruteurs, ils lui avaient fait signer un engagement dans les gardes françaises ' ■
Le 14 juillet, Hoche est au nombre des vainqueurs de la Bastille1. Après le licenciement des gardes françaises, il entre (août 89) dans la garde parisienne, instituée par Lafayette, et il y est nommé adjudant sous-officier. Un jour de manœuvres aux Champs-Elysées, le ministre de la guerre Servan * remarque la tenue et la précision du peloton commandé par Hoche, et demande le nom de « ce jeune homme alerte qui conduit si bien sa compagnie ». Quatre jours après, Hoche reçoit le brevet de lieutenant dans le 58* régiment (Rouergue)3. En juin 92, i' rejoint son corps en garnison à Thionville, et contribue à la brillante défense de cette place assiégée par les Autrichiens. De là, il passe à l'armée des Ardennes, dans la division du général Leveneur.
Venu à Paris pour défendre Leveneur injustement arrêté, Hoche, à son retour à l'armée, reçut du général Barthélémy l'ordre d'aller sur-le-champ s'enfermer dans Dunkerque, menacé par le duc d'York *.
L'affaire de Dunkerque, pour quiconque sait l'ancienne histoire de France, doit passer pour un des plus grands périls que la France nouvelle ait courus. Rappelons-nous que l'Anglais, occupant Calais deux cents ans5, a été pen-
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dani tout ce temps maître de nos mers, maître de nos cotes, entrant, sortant a volonté de ce terrible repaire, bisanl trembler a chaque instant tontes nos provinces dn Nord- Telle eut été notre situation s'il eût oeenpé Dnnkerqae.
L'indignation donna aux nôtres une force surhumaine. Les rois étaient pris en flagrant délit, comme voleurs, U main dans le sac, venant voler Louis XVII1 qu'ils avaient dit vouloir défendre. Vingt mille Anglais, vingt mille Autrichiens tenaient Dunkerque investie. Hoche se jette dans la place,e t fait des prodiges. Devenu chef de brigade, il donne aui travaux une activité extraordinaire; il exécute avec sept mille hommes des réparations qui en auraient exigé vingt mille ; il se met à piocher lui-même. La garde civique est découragée, il relève son énergie; les matelots se sont insurgés, il les ramène au devoir. Il communique! tons son patriotisme et sa flamme.
Dans une foudroyante sortie, il écrase la gauche anglaise, Jourdan écrase la droite. L'ennemi n'eût pn échapper si le général Houchard n'eut, par hésitation on faiblesse, lui-même arrêté la victoire.
C'est à Donkerque que se révéla l'étonnante lucidité de Hoche sur les choses de la guerre. 11 adressa au Comité de salut public un plan simple et hardi, qui, plus lard, adopté, suivi à la lettre, décida le succès de la campagne de Hollande *.
• Que la mort est amére ! » me disaient des vieillards, c Qui nous consolera de la mort du général Hoche ? Elle nous parut celle de la République elle-même. »
Il meurt à vingt-neuf ans ; tué par le chagrin ? empoisonné? on ne sait A l'autopsie, son estomac et ses
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intestins présentèrent de larges lâches noires. Depuis son dernier voyage à Paris, ce jeune homme si robuste était consumé d'un feu qu'il ne pouvait éteindre, « Suis- , je donc vêtu, disait-il, de la robe de Nessus'? »
Il expira dans les bras de sa jeune femme, le 19 septembre 1797.
Hoche trouva, lui aussi, la mort amere, parce qu'au moment où elle le prenait, il sentait qu'il serait peutêtre utile contre Bonaparte. Il commençait à juger cette gloire nouvelle, cet astre inquiétant qui se levait vers l'Italie. » S'il veut se faire despote, disait-il à M. O'Connor, de qui je le liens, il faudra qu'il me passe sur le corps! » Hoche lui avait dit ce mot : c Je vaincrai, la contre-révolution, et alors je briserai mon épée. »
Nous avons montré comment nul homme plus que lui n'eut réussi à combattre Bonaparte, parce que nul ne fut plus aimé. Nul aussi n'eut plus d'ennemis. Les royalistes d'abord, qui voyaient en lui l'épée de la République. Les fournisseurs ensuite, agioteurs, voleurs, corbeaux suivant l'armée. Faut-il le dire enfin? les c militaires >, une classe nouvelle, avide, à laquelle il fallait un autre homme, un bon maître qui laissât piller. Les bureaux de la guerre, on l'a vu, furent toujours contre Hoche.
II eut, lui aussi des projets immenses, mais non pas de guerre, de paix. Il rêva la résurrection de deux peuples, les Irlandais et les Wallons*.
« ... Si Hoche eût débarqué en Irlande * (c'est Napo-
imprtioei (Voit La Frtiusé «I l'.Vtantt pendant (a Révolution, p«r H. E. Ouillom. 1 toi. in-lB jés««,
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léon qui parle), il aurait sans doute réussi dans ses projets ; il possédait toutes les qualités nécessaires pour en assurer le succès. > Aujourd'hui, hélas! l'Irlande est perdue, comme la Pologne. Corrompue, elle se vend pour aller combattre et jouir dans l'Inde, ou elle émigré en Amérique, sans y devenir Yankee. Elle revient, comme un mort non vengé !...
Pour les Wallons, ces demi-Français si sympathiques et si vaillants, Hoche eût fondé la République de la Meuse, eut réveillé ce génie méconnu, le génie de la Meuse, de la Moselle et du Rhin vinicole, si différent de l'Allemagne.
Napoléon a osé écrire de Hoche : « Il était ambitieux ! » Ambitieux, oui, sans doute, il le fut, mais, on le voit, de cette humaine et généreuse ambition, plus haute que la victoire même!