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L'AMPHITHÉÂTRE DES FORETS

Michèle! décrit successivement les arbres qui couvrent les pentes des hautes montagnes, en commentant par le bas.

L'amphithéâtre des montagnes, à son premier gradin, a les grands châtaigniers. Ils font à la foret une entrée vénérable.

Ce sont des patriarches, dans un esprit grand de famille. Moins ambitieux que fécond, s'il ne porte pas haut la tête, l'arbre central, fort large, rejette de toutes parts cinq ou six châtaigniers. Postérité heureuse qui le rassure sur les blessures, les perles qu'il subit. Toute

1. Les montagnards de Savoie vonl «ouvenl (agner leur ïie connus porte-

creuse qu'elle peut être, cette tige originaire verdoie, joyeuse de se voir ces enfants. Ceux-ci lui tiennent fort, si fort que souvent ils se soudent, restent mêlés avec elle et entre eux. Il en résulte un être étrange, parfois prodigieux, que vous trouverez un monstre. Et point du tout, c'est excès de nature, de mutuel attachement. Les jeunes n'ont pas pu s'arracher de la bonne mère qui longtemps s'épuisa pour eux.

Le châtaignier veut de l'air, de l'espace. Il se plaît dans les éclaircies. Ses feuilles, si vertes de vie, étendues comme une main, sont de forme (ce semble) parlante. Ces belles mains, autant qu'elles peuvent, cherchent la lumière, s'y étalent, s'en imbibent avidement. Mais, quoique superposées dans l'abondant feuillage, elles s'arrangent pour ne pas trop se nuire entre elles, ne pas se faire ombreuse voler le soleil. Il chérit le granit, le sable desgrès dont il sent aux racines le chaud rayonnement. Il ne craint pas la lave. Il la prend tiède encore, plonge en ses noires entrailles. De ses scories luisantes, il se fait autour un foyer qui lui réverbère la chaleur. Sur nos volcans éteints d'Auvergne1, il se loge au cratère et jusqu'en leur bouche béante, la pare de sa verte jeunesse.

Il aime les volcans, il aime les ruines. Près de Chiavenna *, au fond de sa chaude vallée, un bois de châtaigniers s'est emparé de l'effroyable éboulement du Monte Conto. Sur les 60 pieds de débris qui couvrent aujourd'hui le village de Pleurs3, ils se sont établis, verdoient.

La vraie forêt touffue ne commence vraiment que plus haut par le hêtre. Si son feuillage épais fait de trop

fortes ombres, en revanche, il est gai, riant, dit qu'on peut se fier, pénétrer sous ses voûtes, monter avec lui les grands monts. On le trouve partout, de l'Apennin à la Norwège. Ce fagus de Virgile, qui ombragea Tityre1, vous le retrouverez dans le Nord; il n'est nulle part plus grand, plus gai, qu'aux brumeuses lies du Danemark, au pays d'Hamlet*. C'est l'enfant de l'Europe, le mieux équilibré des arbres. Il accepte tous nos climats.

Fournissant tant de feuilles, il est bien forcé d'être avide. De tous côtés il cherche, étendant ses racines en quête de nourriture. Et pourtant il n'est pas trop tyran pour les autres arbres. Il souffre le frêne aux torrents, dont la vapeur nourrit aussi son autre frère, le beau tilleul. Dans le sable, c'est le bouleau, le tremble, toujours en mouvement, dont le pâle feuillage nuance de sa mélancolie l'uniforme gaieté du hêtre.

Il sourit aux forêts. 11 sourit au foyer; il y flambe et pétille, il y fait la braise cerise. C'est du hêtre que vient l'orgueil du paysan, sa rustique chaussure, ses sabots magnifiques, sujet inspirateur d'un des plus beaux chants du Midi.

Le hêtre a contre lui sa richesse de feuilles. Si ombreux, il exclut le jour el ne pare point la terre. Sous lui, peu de plantes, de fleurs. La fougère, la blanche spirée, presque seules, se résignent à cette humidité. Il en souffre lui-même. Son ombre se fait ombre, dense, multipliée, obscurcie, cherchant incessamment le jour. Au contournement de ses branches, on voit bien leur effort vers l'air et la lumière. On voit qu'il veut, aspire. Son allure semblerait celle d'une personne en mouvement.

l,Vir«;ile,dansunede sesÉglogiiea, ■ S. Bualel, fils d'un roi do Daoe- ■epréiente lo berger Titvro couché mark, célèbre par II tragédie de mus un hêtre [eu latin fagai). I Shakespeare.

M J. M1CHELET.

C'est ce qui fait sans doute que, sensible et prenable au froid, il se hasarde cependant, monte, afin de respirer mieux. De là mainte et mainte aventure. L'austère et fière montagne, en ses caprices de rigueur, réprime les audaces du hêtre qui se permet d'aller trop haut. Quoiqu'il attende en mai pour hasarder sa feuille, il a souvent de rudes coups.

Plus bas le châtaignier, plus haut les résineux ont des chances meilleures, une espèce d'immortalité. Le châtaignier qui se refait sans cesse et tout autour par ses enfants, qui subsiste mêlé avec eux dans leur jeune vie, n'a aucune raison de mourir. Les sapins et les pins, contre le froid, le vent et ses insultes, ont la garantie de leur résine qui les garde, les tient fermés. Leur vie économique dure indéfiniment, s'épanchant peu, ne donnant guère en feuilles (le sapin les garde dix ans). Le hêtre est très prodigue. Jetant chaque printemps un océan de feuilles, il verse la vie sans compter. Aux malheurs, aux blessures, il n'oppose que cette vie, forte dans son écorce, qui guérit aisément; jeune toujours et gaie contre le sort.

La forte vie de la montagne, sa robuste existence en ses larges ceintures, tient à l'amitié de deux arbres fort différents, mais sociables, le hêtre vert, le noir sapin. Le hêtre rit, le sapin pleure, n'importe. Ils vont ensemble dans les mêmes hauteurs. Parfois on les trouve mêlés, mais plus souvent voisins. Ils se partagent le domaine. Le hêtre est au flanc du midi, le sapin vers le nord, aux pentes sans soleil, plongeant jusqu'en la vallée basse, humide, lugubre de brouillards.

C'est le grand sapin blanc géant de double deuil, blanc en dedans, noir en dehors. Ses longues et fortes branches sur leurs longs peignes sombres, portent la neige, et si

le poids les plie, les fait gémir dans sa noble douleur, H n'en est que plus solennel.

Est-ce un fantôme immense?, on le croirait à certaine heure. Parfois hérissé de cristaux, il semble un oiseau redoutable qui ouvre de menaçantes ailes. Aui contrées du Midi, on le trouve funèbre. Mais dans le Nord, on l'aime. Des bords de la Baltique, des sables de la Prusse aux déserts sibériques, il est l'abri puissant et la consolation. Baissant ses branches jusqu'à terre, mystérieux dans sa nuit protectrice, il est réellement la maison vénérable de bien des existences, qui ne dureraient pas sous le ciel. En ces climats sévères, combien mourraient sans lui ! Muet comme la tombe, uniforme, infini, se ressemblant toujours, îl cache d'autant mieux le misérable errant. Sûr entre ses bras noirs, ainsi que l'écureuil, l'homme ira 700 lieues de sapin en sapin. Celui-ci, qui regarde au Sud et y tourne ses branches, guide le fugitif et lui sert de boussole. Que de fois il couvrit, conduisit, sauva l'exilé!

i/BNMinms

u qui suit est la description d'une des plus hautes vallées des Alpes. L'Engadine, qui dépend du canton des Grisons à l'est de la Suisse, est a une altitude de 1,500 à 3,000 mètres ; elle est arrosée par l'Ion, qui enlre ensuite en Tyrol.

L'Engadîne est le lieu le plus haut de l'Europe, si haut qu'il voit sous lui, non seulement l'Italie (Cbîavenna, Como<), mais le Tyrol» lui-même, déjà si élevé. Décent lacs et trois cents glaciers, il donne des eaux de tous co-

l.Nom Italien de CAm-, ville de I S. Province de l'empire d'Autriche,

tés, grossit le Rhin, l'Adda', mais surtout verse l'Inn, qui, baptisé bientôt du grand nom de Danube *, par sept cents lieues de cours, va se jeter dans la mer Noire. L'Engadine, traversée par les vents du nord et du midi, subit leurs violents caprices. Le vent d'est, qui vaut bien le nord, lui siffle du côté des glaciers de la Bernina3. Elle n'est, ce me semble, gardée que vers l'ouest.

Pour bien mesurer sa hauteur, il faut venir par l'Italie, remonter les cours d'eau de Como à Chiavenna *, entre leschàtaigniers,lesvignes,etdeChiavennaàVico-Soprano. Là on se trouve au pied de l'énorme escalier si rapide de la Maloya6, tournoyant sur lui-même à travers les sapins. Et, quand ceux-ci finissent, il faut monter encore Enfin on atteint le sommet sinistre, désolé et battu d'un vent éternel. On regarde en arrière, et l'on voitd'uncoup d'œil toute cette échelle de Jacob *.

En venant au contraire par le col de Julier ', comme on descend un peu, on ne soupçonne pas que la descente est elle-même une haute montagne. Sylva-Plana*, agréable village, de propreté extrême, de maisons blanches et riches d'apparence, vous reçoit et vous ouvre le pays favorablement. Trois petits lacs très verts, encadrés de mélèzes et réfléchissant leur image, semblaient gais au soleil, malgré le sérieux des sommets qui dominent. Ces lacs, traversés d'eaux courantes, sont fort nets et promettent de la salubrité. L'ensemble n'est pas grand pour un paysage des Alpes, mais d'une heureuse proportion.

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