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grâce hasardeuse et légère, se risquaient, descendaient ces terres croulantes, arrivaient, par un saut parfois, sur un point verl. Un tel danger pour un brin d'herbe !
Le Rhin ici est italien. L'allemand a cessé. Le sonore italien, mêlé au vieux romanche1, s'entend seul ; la montée sauvage, sans prairie désormais, sans arbres, s'égaye, s'éclaire, si j'ose dire, de cette belle langue de lumière. Elle allait bien aussi avec les fines fleurs, l'exquise et sobre flore alpine qui commençait. De très jolis enfants, aux noirs yeux italiens, nous jetaient ces mots et ces fleurs.
Mais peu à peu tout cesse, plus d'enfants, et plus d'herbes. Rien que pierres. Grand silence. Par le plus beau juillet, le plus brillant soleil, la route était lugubre. Le cirque de Julier, où elle passe, est un vaste théâtre de ruine et de démolition.
Déjà sur toute cette route, une idée me venait, me revenait souvent : la mort de la montagne. Des forêts maladives soutenaient mal les terres. Des taillis clairsemés, faibles débris des forêts disparues, plus haut tâchaient en vain de retarder les chutes. De vastes lapiaz9 (Hs appellent ainsi ces lieux dévastés, ravinés) laissaient aller, pleuvaient la pierre, la terre. Si l'avalanche de neige n'est pas à craindre sur cette route, celle de terre et de poussière, de débris émietlés, menace. On passe des abris de poutres, qui reçoivent les démolitions, les écoulent par-dessous la route. C'est plus funèbre que les neiges.
Ces lapiaz, communs aux Alpes et au Jura, dans leur
surface décharnée, ont souvent des figures bizarrement régulières. Les calcaires cristallins laissent en disparaissant des alvéoles de pierres, comme une triste ruche de la stérilité.
Dans les hauteurs on voit les cimetières du diable, comme on les nomme en Suisse, ces chaos de débris qu'on dirait des ossements. Os secs, mobiles, qui manquent du repos des tombeaux. Le soleil trop brillant, et l'inexorable lumière, les éclaire et les sèche encore, n'y peut rien faire venir. Le pâtre et le chasseur les fuient. On n'y peut pas marcher. Si la vache s'y jette effrayée par l'orage comment la retrouver dans ce dédale de pierre? L'eau y passe sans former des sources. Le roc fissuré lâche tout, fonte ou pluie, droit à quelque trou, quelque entonnoir étroit qui par eu bas s'engouffre aux crevasses profondes.
De quatre à cinq mille pieds, ce dessous dangereux se masque de rhododendrons, de sauvages genévriers. Parfois il trompe, attire par un peu de gazon, de (leurs. Sous ces fleurs l'érosion ne se fait que mieux en silence pour paraître un matin, dans le dépouillement, la nudité hideuse, où rien ne reviendra jamais.
Le cirque de Julier, plus grand que grandiose, avec ses sommets d'un gris sombre, ses neiges, en partie fondues, n'expliquait que très lugubrement l'écroulement futur de ce grand mur des Alpes. Les neiges, ce me semble, n'y sont point des glaciers. Très peu sont d'un blanc pur; quoique cette année fut tardive, beaucoup étaient déjà altérées fortement, soulevées ici, là, au contraire, mollissant, enfonçant et devenant jaunâtres, bientôt près d'arriver à la fonte grise qui va les emporter avec beaucoup déterre. Qui accuser de ces ruines? La neige seule? Celle-ci, à son tour, accusera le veut du Midi,
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le Fœhn, le Sirocco1. Le Sirocco dira : « Accuse le désert. Le Sahara m'envoie. Qu'y puis-je? »
Pour moi, neige et vent, et désert, je les absous. Je n'accuse que l'homme.
€ Moi ? dit-il. Et que puis-je à ces sommets si hauts où je ne vais jamais? »
Au sommet? rien. Beaucoup aux pentes, aux gradins inférieurs où s'appuient les sommets.
La neige chaque année les chargerait sans doute. Sans doute elle fondrait en juillet; mais sa masse rompue, divisée en ruisseaux, ne ferait pas torrent si l'antique forêt qui était là eût été respectée, si la hache avait craint de détruire la barrière vivante qu'ont longtemps respectée, honorée nos aïeux.
Aux lieux les plus sévères où l'on dit : « La nature expire, x elle avait mis la vie. Rien ne la découragera. Elle avait fait exprès des créatures robustes, puissantes et indomptables qui bravaient le climat, que dis-je? qui puisaient justement leur force en son austérité. Au cirque de Julier, désert et misérable, où tout cronle, où trois huttes à peine restent encore au milieu, fuyant les pluies de pierres, là, dis-je, étaient des arbres qui soutenaient les pentes, et peut-être une belle forêt. Nous en vîmes la trace, la preuve irrécusable que les plus beaux arbres y vivaient. J'y vis avec admiration deux pins, deux superbes aroles, se touchant presque serrés fraternellement, sans doute mêlés par les racines, se soutenant d'une même vie. Ils occupaient le centre d'un assez grand enclos palissade. Serait-ce le cimetière des cinq ou six malheureux qui vivent là ? Du moins, ces nobles arbres sont leur consolation, sans doute leur clocher, leur
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ANTHOLOGIE. iil
église. On comprend à merveille qu'un temple ici puisse être un arbre. Ils dressaient vers le ciel leurs bras puissants, qui semblent des candélabres à sept branches.
Ceux-ci demeuraient là, comme une protestation lugubre qui disait : « Éteints pour jamais. >
Michelet, qui pendant la première partie de sa carrière s'était enfermé dans l'étude de l'histoire, fut amené par son enseignement au Collège de France à s'intéresser aux questions politiques. Il lui sembla que le peuple français était méconnu et calomnié; il écrivit un livre pour faire comprendre les sentiments, les misères et les vertus des différentes classes de ta population française (1845).
Le Peuple se divise en trois parties. La première, intitulée : Dm servage et de la haine, passe en revue les servitudes et la dure condition du paysan, de l'ouvrier, du fabricant, du marchand, du fonctionnaire, du bourgeois ; Michelet explique comment ta situation des différentes classes met entre elles des défiances et des haines.
La deuxième partie, Affranchissement par Vamour, la Nature, montre ce qui reste encore de force poétique chez les gens du peuple, les enfants, les hommes simples, et comment ils peuvent produire des œuvres de génie.
La dernière partie, A/franchissement par l'amour, la Patrie, passe en revue les différentes formes d'attachement qui unissent les hommes, l'amitié, le mariage, l'association, la patrie. Michelet cherche à montrer ce qui fait la valeur particulière dans le monde de la France et de la Révolution française; il indique comment doit se former la foi dans la patrie.
Ce livre, un des plus originaux de toute l'oeuvre de Michelet, i été composé surtout d'après ses souvenirs personnels et son expérience.