LE PAYSAN DE FRANCE
Le paysan français aime sa terre et il a le droit de l'aimer ; il l'a faite en l'arrachant au rocher de la montagne ou, du moins,' il l'a achetée avec ses économies péniblement amassées. Mais souvent il a eu l'imprudence de se faire prêter de l'argent par l'usurier et son travail ne suffit pas à payer les intérêts de l'argent qu'il a emprunté .
Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche, dans la campagne, suivons-le. Le voilà qui s'en va là-bas devant nous. Il est deux heures; sa femme est à vêpres ; il est endimanché ; je réponds qu'il va voir sa maîtresse.
Quelle maîtresse ? sa terre.
Je ne dis pas qu'il y aille tout droit. Non, il est libre ce jour-là, il est maître d'y aller ou de n'y pas aller. N'y va-t-il pas assez tous les jours de la semaine?... Aussi, il se détourne, il va ailleurs, il a affaire ailleurs... Et pourtant, il y va.
Il est vrai qu'il passait bien près ; c'était une occasion. 11 la regarde, mais auparavant il n'y entrera pas; qu'y ferait-il ?... Et pourtant il y entre.
Du moins, il est probable qu'il n'y travaillera pas; il est endimanché ; il a blouse et chemise blanches. — Rien n'empêche cependant d'ôter quelque mauvaise herbe, de rejeter celte pierre. Il y a bien encore cette souche qui gêne; mais il n'a pas sa pioche, ce sera pour demain.
Alors, il croise ses bras et s'arrête, regarde sérieux, soucieux. Il regarde longtemps, très longtemps, et semble s'oublier. A la fin, s'il se croit observé, s'il aperçoit
un passant, il s'éloigne à pas lents. A trente pas encore, il s'arrête, se retourne et jette sur sa terre un dernier regard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné, ce regard, tout de cœur, plein de dévotion.
Si ce n'est là l'amour, à quel signe donc le reconnattrez-vous en ce monde! C'est lui, n'en riez point... La terre le veut ainsi, pour produire; autrement, elle ne donnerait rien, cette pauvre terre de France, sans bestiaux presque et sans engrais. Elle rapporte parce qu'elle est aimée.
Il est plus d'un pays en France où le cultivateur a sur la terre un droit qui certes est le premier de tous, celui de l'avoir faite. Je parle sans figure. Voyez ces rocs brûlés, ces arides sommets du Midi ; là, je vous prie, où serait la terre sans l'homme? La propriété y est toute dans le propriétaire. Elle est dans le bras infatigable qui brise le caillou tout le jour, et mêle cette poussière d'un peu d'humus. Elle est dans la forte échine du vigneron qui du bas de la cote remonte toujours son champ qui s'écoule toujours. Elle est dans la docilité, dans l'ardeur patiente de la femme et de l'enfant qui tirent à la charrue avec un une... Chose pénible à voir... Et la nature y compatit elle-même. Entre le roc et le roc, s'accroche la petite vigne. Le châtaignier, sans terre, se tient en serrant le pur caillou de ses racines, sobre et courageux végétal; il semble vivre de l'air et, comme son maître, produire tout en jeûnant.
Je sentis tout cela, lorsqu'au mois de mai 1844, allant de Nîmes an Puy, je traversais l'Ardèche1, cette contrée si âpre, où l'homme a créé tout. La nature l'avait fait af-
Creuse; grâce à lui, la voilà charmante; charmante en mai, et même alors toujours un peu sévère, mais d'un charme moral d'autant plus touchant. Là, on ne dira pas que le seigneur a donné la terreau vilain; il n'y avait pas de terre. Aussi, combien mon cœur était blessé de voir encore, sur los hauteurs, ces affreux donjons noirs qui ont levé tribut si longtemps sur un peuple si pauvre, si méritant, qui ne doit rien qu'à lui. Mes monuments à moi, ceux qui me reposaient tes yeux, c'étaient dans la vallée les humbles maisons de pierre sèche, de cailloux entassés, où vit le paysan. Ces maisons sont Tort sérieuses, tristes même avec le petit jardin mal arrosé, indigent et maigret; mais les arcades qui les portent, l'escalier à grandes marches, le perron spacieux sous les arcades, leur donnent beaucoup de style. Justement, c'était la grande récolte ; à ce beau moment de l'année, on travaillait la soie : le pauvre pays semblait riche ; chaque maison, sous la sombre arcade, montrait une jeune dévideuse, qui, tout en piétinant sur la pédale du dévidoir1, souriait de ses jolies dents blanches et filait de l'or.
Oui, l'homme fait la terre; on peut le dire, même des pays moins pauvres. Ne l'oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il l'aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur épargne, leur nourriture... Celle terre, où l'homme a si longtemps déposé le meilleur de l'homme, son suc et sa substance, son effort, sa vertu.il sent bien que c'est une terre humaine, et il l'aime comme une personne.
116 J. M1CHKLET.
Il l'aime ; pour l'acquérir, il consent à tout, même à ne plus la voir; il émigré, il s'éloigne, s'il le faut, soutenu de cette pensée el de ce souvenir. A quoi supposez-vous que rêve, à votre porte, assis sur une borne, le commissionnaire savoyard ? Il rêve au petit champ de seigle, au maigre pâturage qu'au retour il achètera dans sa montagne. 11 faut dix ans! n'importe... L'Alsacien, pour avoir de la terre dans sept ans, vend sa vie, va mourir en Afrique*. Pour avoir quelques pieds de vigne, la femme de Bourgogne Ôte son sein de la bouche de son enfant, met à la place un enfant étranger', sèvre le sien, trop jeune: «Tu vivras, dit le père, ou tu mourras, mon fils; mais si lu vis, tu auras delà terre ! >
N'esl-ce pas là une chose bien dure à dire, et presque impie ?... Songeons-y bien avant de décider, c Tu auras de la terre, » cela veut dire : « Tu ne seras point un mercenaire qu'on prend et qu'on renvoie demain ; tu ne seras point serf pour ta nourriture quotidienne, tu seras libre! s Libre! grande parole, qui contient en effet toute dignité humaine; nulle vertu sans la liberté.
Les poètes ont parlé souvent des attractions de l'eau, de ces dangereuses fascinations qui attiraient le pêcheur imprudent. Plus dangereuse, s'il se peut, est l'attraction de la terre. Grande ou petite, elle a cela d'étrange, et qui attire, qu'elle est toujours incomplète; elle demande toujours qu'on l'arrondisse. Il y manque 1res peu, ce quartier seulement, ou moins encore, ce coin... Voilà la tentation : s'arrondir, acheter, emprunter.* Amasse si tu
peux, n'emprunte pas, » dit la raison. Mais cela es( trop Ion?, la passion dit : « Emprunte !» — Le propriétaire, homme timide, ne se soucie pas de prêter; quoique le paysan lui montre une (erre bien -nette et qui jusque-la ne doit rien, il a peur que du sol ne surgissent (car nos lois sont telles) une femme, un pupille, dont les droits supérieurs emportent toute la valeur du gage. Donc, il n'ose prêter. — Qui prêtera? L'usurier du lieu, ou l'homme de loi qui a tous les papiers du paysan, qui connaît ses alTaircs mieux que lui, qui sait ne rien risquer, et qui voudra bien, d'amitié, lui prêter? non, lui faire prêter, à sept, à huit, à dix I
Prendra-I-il cet argent funeste? Rarement sa femme en est d'avis. Son grand-père, s'il le consultait, ne le lui conseillerait pas. Ses aïeux, nos vieux paysans de France, à coup sûr ne l'auraient pas fait. Race humble et patiente, Us ne comptaient jamais que sur leur épargne personnelle, sur un sou qu'ils 6 [aient à leur nourriture, sur la petite pièce que parfois ils sauvaient, au retour du marché, et qui la même nuit allait (comme on en trouve encore) dormir avec ses sœurs au fond d'un pot, enterré dans la cave.
Celui d'aujourd'hui n'est plus cet homme-là; il a le cœur plus haut, il a été soldat. Les grandes choses qu'il a faites en ce siècle l'ont habitué à croire sans difficulté l'impossible. Celte acquisition de terre, pour lui, c'est un combat; il y va comme à la charge, il ne reculera pas. C'est sa bataille d'Austerlilz; il la gagnera, il y aura du mal, il le sait, il en a vu d'autres sous l'Ancien1.
S'il a combattu d'un grand cœur, quand il n'y avait à
118 J. M1CHELET.
gagner que des balles, croyez-vous qu'il y aille mollement ici, dans ce combat contre la terre ? Suivez-le avant le jour, vous trouverez votre homme au travail, lui, les siens, sa femme qui vient d'accoucher, qui se traîne sur la terre humide. A midi, lorsque les rocs se rendent, lorsque le planteur fait reposer son nègre, le nègre volontaire ne se repose pas... Voyez sa nourriture, et comparez-la à celle de l'ouvrier; celui-ci a mieux tous les jours que le paysan le dimanche.
Cet homme héroïque a cru, par la grandeur de sa volonté, pouvoir tout, jusqu'à supprimer le temps. Mais ici ce n'est pas comme en guerre ; le temps ne se supprime pas ; H pèse, la lutte dure et se prolonge entre l'usure que le temps accumule, et la force de l'homme qui baisse. La terre lui rapporte deux, l'usure demande huit, c'est-à-dire que l'usure combat contre lui comme quatre hommes contre un. Chaque année d'intérêt enlève quatre années de travail.
Étonnez-vous maintenant si le Français, ce rieur, ce chanteur d'autrefois, ne rit plus aujourd'hui! Étonnezvous, si, le rencontrant sur cette terre qui le dévore, vous le trouvez si sombre... Vous passez, vous le saluez cor. dialement ; il ne veut pas voir, il enfonce son chapeau. Ne lui demandez pas le chemin; il pourrait bien, s'il vous répond, vous faire tourner le dos au lieu où vous allez.
Ainsi le paysan s'isole, s'aigrit de plus en plus. 11 a le cœur trop serré pour l'ouvrir à aucun sentiment de bienveillance. Il hait le riche, il hait son voisin, et le monde. Seul, dans cette misérable propriété, comme dans une tle déserte, il devient un sauvage. Son insociabilité, née du sentiment de sa misère, la rend irrémédiable; elle l'empêche de s'entendre avec ceux qui devraient être ses
aides et amis naturels, les autres paysans; il mourrait plutôt que de Taire un pas vers eux. D'autre part, l'habitant des villes n'a garde d'approcher de cet homme farouche ; il en a presque peur : € Le paysan est méchant, il est capable de tout... Il n'y a pas de sûreté à être son voisin.» Ainsi, de plus en plus les gens aisés s'éloignent, ils passent quelque temps a la campagne, mais ils n'y habitent pas d'une manière fixe ; leur domicile est à la ville. Ils laissent le champ libre au banquier de village, à l'homme de loi, confesseur occulte de tous et qui gagne sur tous. « Je ne veux plus avoir affaire à ces gens-là, dit le propriétaire; le notaire arrangera tout, je m'en rapporte à lui ; il comptera avec moi, et donnera, divisera, comme il le voudra, le fermage. » Le notaire, dans plusieurs endroits, devient ainsi le seul fermier, l'unique intermédiaire entre le propriétaire riche elle laboureur. Grand malheur pour le paysan. Pour échapper au servage du propriétaire, qui, généralement, savait attendre et se laissait payer très longtemps de paroles, il a pour maître l'homme de loi, l'homme d'argent, qui ne connaît que l'échéance.
I/OUV1UER DES MANUFACTURES. - t
L'ouvrier qui travaille dans un grand atelier a une vie non seulement pénible, mais monotone et attristante.
Le vide de l'esprit, l'absence de tout intérêt intellectuel est une des causes principales de l'abaissement de l'ouvrier des manufactures. Un travail qui ne demande ni force, ni adresse, qui ne sollicite jamais la pensée 1 Kien, rien, et toujours rien!... Nulle force morale ne
tiendrait à cela! L'école doit donner au jeune esprit qu'un tel travail ne relèvera pas quelque idée haute et généreuse qui lui revienne dans ces grandes journées vides, le soutienne dans l'ennui des longues heures.
Dans le présent état des choses, les écoles, organisées pour l'ennui, ne font guère qu'ajouter la fatigue à la fatigue. Celles du soir sont, pour la plupart, une dérision. Imaginez ces pauvres petits qui, partis avant le jour, reviennent las et mouillés, à une lieue, deux lieues de Mulhouse, qui, la lanterne à la main, glissent, trébuchent le soir par les sentiers boueux de Déville ' : appelez-les alors pour commencer l'élude et entrer à l'école 1
Quelles que soient les misères du paysan, il y a, en les comparant à celles dont nous nous occupons ici, une terrible différence, qui n'influe pas accidentellement sur l'individu, mais, profondément, généralement, sur la race même. On peut le dire d'un mot : à la campagne, l'enfant est heureux.
Presque nu, sans sabots, avec un morceau de pain noir, il garde une vache ou des oies, il vit à l'air, il joue. Les travaux agricoles auxquels on l'associe peu à peu ne font que le fortifier. Les précieuses années pendant lesquelles l'homme fait son corps, sa force, pour toujours, se passent ainsi pour lui dans une grande liberté, dans la douceur de la famille. Va maintenant, te voilà fort, quoique tu souffres ou fasses, tu peux tenir tète à la vie.
Le paysan sera plus tard misérable, dépendant peutêtre; mais il a, tout d'abord, gagné douze ans, quinze