NOS FRÈRES INFERIEURS
Ce ne sont pas seulement les gens simples el les enfants qui ont
un instinct profond de la vie et que nous devons respecter. Mîchelet veut aussi qu'on ait des égards pour les animaux, nos frères inférieurs comme il les appelle.
L'animal! sombre mystère!... monde immense de rêves et de douleurs muettes... Mais des signes trop visibles expriment ces douleurs, au défaut de langage. Toute la nature proteste contre la barbarie de l'homme qui méconnaît, avilit, qui torture son frère inférieur; elle l'accuse devant Celui qui les créa tous les deux !
Regardez sans prévention leur air doux et rêveur, et l'attrait que les plus avancés d'entre eux éprouvent visiblement pour l'homme ; ne diriez-vous pas des enfants dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peutêtre des âmes punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère?... Triste enchantement, où l'être captif d'une forme imparfaite dépend de tous ceux qui t'entourent comme une personne endormie!... Mais, parce qu'il est comme endormi, il y a, en récompense, accès vers une sphère de rêves dont nous n'avons pas l'idée. Nous voyons la face lumineuse du monde, lui la face obscure ; et, qui sait si celle-ci n'est pas la plus vaste des deux ?
Faisons aujourd'hui, si nous voulons, les fiers, les rois de la création. Mais n'oublions pas notre éducation sous la discipline de la nature. Les plantes, les animaux, voilà nos premiers précepteurs. Tous ces êtres que nous dirigeons, ils nous conduisaient alors mieux que nous n'aurions fait nous-mêmes. Ils guidaient notre jeune
raison par un instinct plus sûr; ils nous conseillaient, ces petits, que nous méprisons maintenant. Nous profitions à contempler ces irréprochables enfants de Dieu. Calmes et purs, ifs avaient l'air, dans leur silencieuse existence, de garder le secret d'en haut. L'arbre qui a vu tous les temps, l'oiseau qui parcourt tous les lieux n'ont-ils rien à nous apprendre? L'aigle ne lit-il pas dans le soleil, et le hibou dans les ténèbres ? Ces grands bœufs eux-mêmes, si graves sous le chêne sombre, n'ont-ils aucune pensée dans leurs longues rêveries ?
L'Orient en est resté à cette croyance, que l'animal est une âme endormie ou enchantée ; le moyen âge y est revenu. Les religions, les systèmes, n'ont pu rien pour étouffer cette voix de la nature.
L'Inde, plus voisine que nous de la création1, a mieux gardé la tradition de la fraternité universelle. Elle l'a inscrite au début et à la fin de ses deux grands poèmes sacrés, le Ramayan, lo Mahabharat9, gigantesques pyramides devant lesquelles toutes nos petites œuvres occidentales doivent se tenir humbles et respectueuses. Quand vous serez fatigué de cet Occident dîsputeur, donnez-vous, je vous prie, la douceur de revenir à votre mère, à cette majestueuse antiquité, si noble et si tendre. Amour, humilité, grandeur, vous y trouverez tout réuni, et dans un sentiment si simple, si détaché de toute misère d'orgueil, qu'on n'a jamais besoin d'y parler d'humilité.
L'Inde fut bien payée de sa douceur pour la nature; chez elle, le génie fut un don de la pitié. Le premier poète indien voit voltiger deux colombes, et pendant
1. Michèle l veut dira que Isa peu- I aventures létfendulres des béros et
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qu'il admire leur grâce, leur poursuite amoureuse, l'une d'elles tombe frappée d'une flèche... 11 pleure; ses gémissements mesurés, sans qu'il y songe, aux battements de son cœur, prennent un mouvement rythmique, et la poésie est née... Depuis ce temps, deux à deux, les mélodieuses colombes, renées dans le chant de l'homme, aiment et volent par toute la terre (Ramayan).
Le monde de l'orgueil, la cité grecque et romaine, eut le mépris de la nature; elle ne tint compte que de l'art, elle n'estima qu'elle-même. Celle fiére antiquité, qui ne voulait rien que de noble, ne réussit que trop bien à supprimer tout le reste. Tout ce qui semblait bas, ignoble, disparut des yeux ; les animaux périrent, aussi bien que les esclaves. L'empire romain, débarrassé des uns et des autres, entra dans la majesté du désert. La terre dépensant toujours et ne se réparant plus, devint, parmi tant de monuments qui la couvraient, comme un jardin de marbre. 11 y avait encore des villes, mais plus de campagnes; des cirques, des arcs de triomphe, plus de chaumières, plus de laboureurs. Des voies magnifiques attendaient toujours le voyageur qui ne passait plus; de somptueux aqueducs continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses, et n'y trouvaient plus personne à désaltérer.
Un seul homme, avant cette désolation, avait trouvé dans son cœur une réclamation, une plainte pour tout ce qui s'éteignait. Un seul, parmi les destructions des guerres civiles, où périssaient à la fois les hommes et les animaux, trouva dans sa vaste pitié des larmes pour le bœuf de labour qui avait fécondé l'antique Italie. 11 consacra un chant divin à ces races disparues.
Tendre et profond Virgile !... moi, qui ai été nourri par lui et comme sur ses genoux, je suis heureux que
cette gloire unique lui revienne, la gloire de la pilié et de l'excellence du cœur... Ce paysan de Mantoue1, avec sa timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans qu'il l'ait su, le vrai pontife, et l'augure, entre deux mondes, entre deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme simple, dans son cœur immense, la belle cité universelle dont n'est exclu rien qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les siens.
Le christianisme, malgré son esprit de douceur, ne renoua pas l'ancienne union. Les animaux symboliques qui accompagnent les évangélistes, le froid allégorisme de l'agneau et de la colombe, ne relevèrent pas la bête. La bénédiction nouvelle ne l'atteignit pas; le salut ne vint pas pour les plus petits, les plus humbles de la création. Le Dieu-Homme est mort pour l'homme, et non pas pour eux. N'ayant point part au salut, ils restent hors la loi chrétienne, comme païens, comme impurs, et trop souvent suspects de connivence au mauvais principe. Le Christ, dans l'Évangile, n'a-t-il pas permis aux démons de s'emparer des pourceaux ?
Le pauvre serf des campagnes qui le voit sous figure de bête, sculpté au porche des églises, a peur en revenant chez lui de le retrouver dans ses bêles. Celles-ci prennent le soir, aux mobiles reflets du foyer, un aspect tout fantastique; le taureau a un masque étrange, la chèvre une mine équivoque, et que penser de ce chat dont le poil, dès qu'on le touche, jette du feu dans la nuit?
C'est l'enfant qui rassure l'homme. 11 craint si peu ces
1. Vifçilc élail n<S à Andes, pris de ilanloue, dans U haute Ilalie.
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animaux qu'il en Tait ses camarades. Il donne des feuilles au bœuf, il monlesur la chèvre, manie hardiment le chat noir. H fait mieux, il les imite, contrefait leurs voix... et lafamillesourit: c Pourquoi craindre aussi? j'avais tort. C'est ici une maison chrétienne, eau bénite et buis bénit; i! n'oserait approcher... Mes bêles sont des bêtes de Dieu, des innocents, des enfants... El même les animaux des champs ont bien l'air de connaître Dieu; ils vivent comme des ermites. Ce beau cerf, par exemple, qui a la croix sur la tête, qui va, comme un bois vivant, à travers les bois, il semble lui-même un miracle. La biche est douce comme ma vache, et elle a les cornes de moins ; la biehe au défaut de mère, aurait nourri mon enfant... » Ce dernier mot exprimé, comme (out l'est alors, sous forme historique, finit, en se développant, par produire la plus belle des légendes du moyen âge, celle de Geneviève de Brabanl ' : la famille opprimée par l'homme, recueillie par l'animal, la femme innocente, sauvée par l'innocente bête des bois, le salut venant ainsi du plus petit, du plus humble.
Les animaux, réhabilités, prennent place dans la famille rustique après l'enfant qui les aime, comme les petits parents figurent au bas bout de la table dans une noble maison. Us sont traités comme tels aux grands jours, prennent part aux joies, aux tristesses, portent habits de deuil ou de noces (naguère encore en Bretagne). Ils ne disent rien, il est vrai, mais ils sont dociles, ils écoulent patiemment; l'homme, comme prêtre en sa maison, les prêche au nom du Seigneur.