On appelait gens àe robe
exprés pour lui un petit traité sur la manière de prêcher. Il ne néglige nullement le beau-père, le rude baron de Chantai, vieux débris des guerres de la Ligue, qui est la croix de sa belle-fille. Mais de tous, les petits enfants sont ceux auxquels il Tait le mieux sa cour; il a pour eux mille tendresses, mille caresses pieuses, telles qu'un cœur de femme, de mère, les eut à peine trouvées. 11 prie pour eux, et il veut que ces petits le mettent dans leurs prières.
Un grand mouvement religieux se faisait alors en Franee, mouvement peu spontané, 1res prémédité, très artificiel, mais pourtant immense dans les résultats. Les riches et puissantes familles de robe cl de linance, par zèle, par vanité, y donnaient l'impulsion. A coté de l'Oratoire1, fondé parle cardinal de Bérulle*, une femme singulièrement aetive et ardente, une sainte engagée dans toute l'intrigue dévole, madame Acarie (la bienheureuse Marie de l'Incarnation), établissait les Carmélites3 en France, les Ursulines à Paris. L'austérité passionnée de madame de Chantai la poussait aux Carmélites; elle consultait parfois un de leurs supérieurs, docteur de Sorbonne*. Saint François de Sales sentit le péril, et il n'essaya plus de lutter. Il accepta dès lors madame de Chantai. Dans une lettre charmante, il lui donne, au nom de sa mère, sa jeune sœur à élever.
Il semble que tant qu'elle eut ce cher gage elle fut un peu plus tranquille; mais elle le perdit bientôt. Cette enfant tant aimée et tant soignée mourut chez elle dans
Philippe de Nsri,or(UiaJa ont par le cardinal de Bertille en ï. Pierre de Bérullo <15T5-1ÛÎ
ne raCharapagne,ruU'iii|iiuï'; i'oiiu
■mil.
J.pln
ir de frai
ilié de théologie de Par ans un bâtiment fondé le par Robert do Sorbon.
ses bras. Elle ne peut cacher au saint, dans l'excès de sa douleur, qu'elle a demandé à Dieu de mourir plutôt; elle a été jusqu'à le prier de prendre à la place un de ses enfants !
Ceei eut Heu en novembre (1607). C'est trois mois après que nous trouvons dans les lettres du saint la première idée de rapprocher enfin de lui une personne si éprouvée, et qui lui semblait d'ailleurs un instrument des desseins de Dieu.
La vivacité extrême avec laquelle madame de Chantai rompit tout pour suivre une impulsion donnée avec tant de réserve n'indique que trop tout ce qu'il y avait de passion dans ce cœur ardent. C'était une grande difficulté de laisser là ces deux vieillards, son père, son beau-père, son fils même, qui, dit-on, se coucha sur le seuil de la porte pour l'empêcher de passer. Le bon vieux M. Frémiot fut gagné moins par sa fille que par les lettres du saint qu'elle fit intervenir. Nous avons encore la lettre résignée, mais toute trempée de larmes, où il donne son consentement; cette résignation, au reste, ne semble avoir guère duré. Il mourut un an après.
Voilà donc qu'elle a passé sur son fils et sur son père; elle arrive à Annecy... Que serait-il advenu si le saint n'eût trouvé un aliment à cette puissante flamme qu'il avait trop allumée, plus qu'il ne voulait luimême?
Le lendemain de la Pentecôte, il l'appelle après la messe : « Eh bien, ma fille, je suis résolu de ce que je vais faire de vous. — Et moi résolue de vous obéir. » Et elle se jeta à genoux. « Il faut entrer dans Sainte-Claire1. — Me voici toute prêle, dit-elle. — Non, vous n'êtes pas
1. L ordre dea Cliriaaaa, foiidô pir tainte Claire »u jiii" siiicle.
assez robuste; il faut <":tre sœur dans l'hôpital deBeatwe1. — Toul ce qu'il vous plaira. — Ce n'est pas encore ce que je veux; soyez Carmélite. » Il l'éprouva ainsi de plusieurs manières, et il la trouvait toujours obéissante : < Eb bien, dit-il, rien de tout cela... Dien vous appelle à la Visitation. »
GTJYOM. - LES TORBENTS
Le quiêtùme, qui fiil soutenu par Fénelon et combattu par Bossuet eut, pour principal représentant, à la fin du xvu* siècle, une femme, madame Cuvon (1648-1717). Elle écrivit plusieurs livres de dévotion ; le plus important était intitulé : Ut Torrentt spirituel*. Ses doctrines furent condamnées en 1695 et Louis XIV la lit enfermer à la Bastille, où elle resta plusieurs années.
Déjà, depuis quelque temps un vent tiède et fiévreux soufflait du midi, de l'Italie, de l'Espagne ; l'Italie était trop morte, trop avant dans le sépulcre, pour pouvoir même produire une doctrine de mort. Ce Tut un Espagnol établi à Rome, dans la langueur italienne, qui donna cette théorie et qui en tira la méthode pratique. Encore fallut-il que ses disciples l'obligeassent d'écrire et de publier. Pendant vingt ans, Holinos9 s'était contenté de semer à petit bruit sa doctrine dans Rome ; il la portait tout doucement de palais eu palais; la théologie du repos allait merveilleusement à la ville des catacombes, à celle ville de silence, où dès lors on n'entendait guère qu'un petit bruissement de vers au sépulcre.
C'est à ces Romains assoupis, à cette noblesse oisive,
S. Théologien espa doctrine du repos ci
à ces belles paresseuses qui vivent couchées et l'œil demiclos, que vient vers le soir parler Molinos... Faut-il dire parler ? Cette voix basse, muette, pour ainsi dire, se confond pour eux, dans ce demi-sommeil, avec leur rêve intérieur.
Le quiétisme eut un tout autre caractère en France. Dans un pays vivant la théorie de mort montra de la vie. On employa infiniment d'activité à prouver qu'il ne fallait plus agir. Cela fit tort a la doctrine. Le bruit, la lumière lui nuisirent. Amie des ténèbres, la plante délicate voulait croître à l'ombre. Sans parler du chimérique Desmarets1, qui ne pouvait que rendre une opinion ridicule. Malaval parut entrevoir que, par la nouvelle doctrine, le christianisme était dépassé. Au sujet du mot de Jésus : Je suis la voie, il lui échappe une parole étonnante en ce siècle : c Puisqu'il est la voie, passons par lui; mais celui qui passe toujours n'arrive jamais. »
Nos quiétisles français, dans leurs lucides analyses, dans leurs riches et féconds développements, firent connaître pour la première fois ce qu'on devinait à peine sous la forme obscure que le quiétisme avait prudemment conservée dans les autres pays. Bien des choses qui semblaient en germe, à peine ébauchées, apparurent chez madame Guyon dans leur épanouissement; ce fut une lumière complète, un soleil en plein midi. Cent choses très peu neuves, qu'on voit dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, étant sorties de sa situation.
Elle avait eu une enfance d'élue, accomplie de malheur. Maltraitée de sa mère qui n'aimait que son frère,
l.De»mireUdeSnint-Sorlin|15Be- I ta France chrétienne ; il écrivit un 1076), auteur de tragédies, de coati- |>implilel liaient contre les Jansédici cl d'un poème épique, Clovil DU I nislos.On le regardait comme un fou,
battue par une de ses sœurs, elle passe au couvent. Mal soignée, laissée seule dans ses fréquentes maladies, elle se met à lire la Bible et des romans. On In donne à quinze ans a un ancien entrepreneur anobli, un M. Guyon, malade, maussade et brutal. Une aigre belle-mère la garde a vue, et si durement qu'elle n'osait lever les yeux. Loin de la soutenir, sa propre mère aggrave, encourage ces duretés. Une servante maîtresse, ancienne dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte impunément, jusqu'à lui tirer les cheveux. Le comble, c'est que ses enfants, dès qu'elle en a, sont élevés contre elle, dressés â l'espionner et à se moquer de leur mère. Nul refuge pour elle dans sa propre maison, nul que la prière et le rêve.
Elle eut des maladies terribles, où sa belle-mère faillit la faire mourir.
Sa douceur d'ange était sur son visage, et le cœur fondait à la regarder. Dans un petit séjour qu'elle lit aux carmélites de Paris, madame de Longueviïle', qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle qui avait vu tant de choses, vieille et blasée, séchée de jansénisme*, elle n'en fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler cette personne attendrissante, n'en pouvait détacher les yeux.
Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils lucides; elle montra une grande capacité d'affaires dans un moment où l'intérêt de son mari le commandait; elle déploya plus tard
1. Sosur du prince de Condc,prit I î. Doctrine de Jansénius, évâque part lui intrigues et am guerres de belge, adoptée par une partie de la le fronde. I haute bourgeoisie française.
une vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours enfant.
Un jour qu'elle alla consulter un vieux franciscain très austère, qui vivait enfermé, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues années, il lui dit ce mot seul : « Vous cherchez au dehors ce que vous avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est. » Puis lui tourna le dos. c Ce fut un coup de flèche, dit-elle ; je mesenlis une plaie d'amour délicieuse, avec le vœu de n'en jamais guérir. »
Lorsqu'elle écrivit ce livre bizarre, charmant et terrible, elle se trouvait à Annecy, an couvent des Nouvelles Converties. Elle avait laissé son bien à sa famille, et le petit revenu qu'elle se réservait, elle le donnait aussi à cette maison religieuse, où on la traitait fort mal. Celte femme délicate, qui avait passé sa vie dans le lune, était obligée de travailler des mains au delà de ses forces, de blanchir et de balayer. Le P. Lacombe, alors à Home, lui avait recommandé d'écrire ce qui lui viendrait à l'esprit : « C'est pour obéir, dit-elle, que je vais commencer à écrire ce que je ne sais pas moi-même. > Elle prend une rame de papier, et en léte elle écrit ce mot : les Torrents.
Ainsi que les torrents des Alpes, les ruisseaux, les fleuves, les rivières et toutes les eaux qui en descendent, courent de toute leur force à la mer, de même nos âmes, par un effet de leur pente spirituelle, ont hâte de retourner et de se perdre en Dieu. Cette comparaison des eaux vives n'est pas pour elle un simple texte qui serve de point de départ; elle la suit, dans presque tout le volume, avec une grâce renaissante. Il semble que cet aimable bavardage doit pourtant lasser, à la longue; mais point, ou sent trop qu'une telle facilité n'est pas celle de la
langue, qu'elle a sa source dans le cœur. C'esl évidemment une femme ignorante; elle n'a lu que l'Imitation*, la Pkilothée de saint François*, quelques contes et Don Quichotte3. Elle ne sait rien du tout, elle n'a pas vu grand'chose. Ces Torrents même qu'elle décrit, elle ne les observe pas dans les Alpes, où elle est alors; elle les voit en elle-même ; elle regarde la nature dans le miroir de son cœur.
On lit ce livre absolument comme au bord de la cascade on entendrait, rêveur, le gazouillement des eaux. Elles tombent toujours et toujours, avec douceur, avec charme, variant leur uniformité de mille accidents de bruit, de lumière... De là vous voyez venir des eaux de toute sorte (images des âmes humaines), des rivières qui se contentent de gagner d'autres rivières, des fleuves qui se rendent à la mer, mais lentement, de grands fleuves majestueux, tout chargés de voyageurs, de bateaux, de marchandises, et qui sont admirés, bénis pour tes services qu'ils rendent (ces fleuves sont les âmes des saints et des grands docteurs). Il y a aussi des eaui plus pressées, plus rapides, qui ne sont bonnes à rien, où l'on n'ose naviguer, qui courent et se précipitent, tant elles ont impatience de se rendre à la grande mer... Ces eauxla ont de terribles chutes, et elles se salissent parfois. Parfois elles disparaissent... Ah! pauvre torrent, qu'estu devenu?... Il n'est pas perdu encore; il revient à la surface, mais pour se perdre de nouveau; il est bien loin d'arriver; il faut qu'auparavant il soit brisé sur les rochers, dispersé, comme anéanti...
i. L'Imitation de Uuu-Cluilt, ; morceau précédent, p. 132). composée nu tommtiicpmQut du 3. Roman comiriuedii célèbre *eri-
Quand elle a mené son torrent à cette suprême chute, la comparaison des eaux vives lui fait défaut, elle la quitte; le torrent redevient une âme. Nulle image de la nature ne pouvait exprimer ce que cette âme va souffrir... Là commence un drame étrange, où il semble que personne n'ait osé s'aventurer jusque-là, celui de la mort mystique. On trouve bien dans les livres antérieurs un mot ici et là sur ce ténébreux sujet ; mais personne encore n'avait creusé à ce point le tombeau, la fosse profonde où l'âme va s'ensevelir. Madame Gnyon met une sorte de complaisance, de persévérance, j'allais dire d'acharnement, à fouiller toujours plus bas, à trouver, par delà toutes les idées funèbres, un trépas plus définitif, une mort plus morte encore.
Ce qui fut l'âme, si cela songe encore, doit songer apparemment qu'il ne lui reste qu'à se tenir immobile au sein de la terre. Mais voici pourtant qu'elle a senti quelque chose de surprenant !... Serait-ce que le soleil, par une fente du tombeau, aurait dardé quelque rayon ?... Pour un petit moment peut-être?... Non, l'effet dtire, la mort se réchauffe ; elle reprend quelque vigueur, une sorte, de vie... — Mais celle-ci n'est plus sa vie propre, c'est lat'ie en Dieu. Elle n'a plus rien à elle, ni volonté, ni désir. Une douce connaissance, sans vision ni extase, une vue divinement nette et sereine devient le partage de l'âme qui aura traversé tons les degrés de la mort. Ainsi finit le livre. La vie qu'elle nous promet, après ce trépas, ce n'est pas la nôtre; à notre personnalité éteinte, effacée, anéantie, une autre succédera, infinie, parfaite, je le veux bien, mais enfin qui n'est pas nous.
Je n'avais pas lu les Torrents, quand tout cela me fut pour la, première fois représenté à l'esprit. Je montais le
144 I. M1CHELET.
Saint-Gothard^et j'avançais à la rencontre de cette violente Reuss1, qui descend la montagne d'une course si furieuse. Je m'associais malgré moi d'imagination au travail terrible par lequel elle perce sa route à travers les rocs qui la serrent, lui barrent le passage. J'étais effrayé de ses chutes, des efforts qu'elle semble faire, comme une pauvre âme en peine, pour se fuir, se cacher, ne plus se voir. Elle se tord, au Ponl-du-Diable3; et justement au point où elle tourne en se tordant, lancée d'une hauteur immense au fond de l'abîme, elle cesse un moment d'être rivière; ce n'est qu'une tempête entre ciel et terre, une glaciale vapeur, un affreux vent de frimas, qui brouille la noire vallée... Montez plus haut, montez encore. Vous traversez une caverne ', vous passez un roc creusé. Et voilà que le bruit cesse ; c'en est fait de ce grand combat. Il y a paix, il y a silence... El la vie?recommence-t-elle? Après cette lutte de mort, trouvez-vous la renaissance?... Pâle est la prairie, plus de fleurs, l'herbe est rare et pauvre. Rien d'animé qui remue, pas un oiseau au ciel, pas un insecte à terre. Yous revoyez le soleil, il est vrai, mais sans rayon, sans chaleur.
1. Massif des Alpes qui sépare i 3. Vieux pont sur la Reuss danl
2. La Reuss descend du Sainl-Go- ». Un ancien tunnel appelé JVou lUard, traverse le lac des Quaire- i'Vri.