‹ MicheletChapitre 47 sur 181 · Corneiller d'Aug · texte numérisé non relu

Corneiller d'Aug

'.ooglc

Iribué l'Italie aux soldats, virent qu'ils avaient fait le désert; ces soldats ne surent cultiver; ils vendirent, partirent, ou moururent.

La désolation s'étendant, commençant d'effrayer les maîtres, Virgile leur dit timidement, indirectement : s C'est votre œuvre... Les transplantés, hommes ou animaux, ne vivent point; ils meurent. » N'osant parler des hommes, il a pleuré les animaux.

Tout cela était infiniment senti, compris. Quand on raconte que Virgile entrant au théâtre, avec ses longs cheveux agrestes et sa rougeur de vierge, Rome entière se leva et salua debout l'exilé de Mantoue, l'homme des champs, l'ancien paysan italique, ce n'était pas seulement le grand poète, c'était la voix plaintive, la profonde pitié et la timide intercession, c'était la dernière ombre gémissante des races agricoles éteintes et disparues

Ce grand poète par ce côté féminin, sans espoir, est à bon droit apparu chrétien, ultra-chrétien. Ce n'est pas non plus sans raison, qu'aux très antiques fêtes du moyen âge, il avait place avec les prophètes, guides des pompes solennelles. — Le roi David, aïeul du Christ, entrait dans le lieu saint entre la Sibylle1 et Virgile.

Dante, grand antiquaire autant que grand poète, a suivi religieusement ces fêtes, et pris Virgile pour guide en sa sublime cathédrale.

Et c'est avec un profond sens de poésie qu'il l'a choisi. Non seulement il est à moitié chemin de l'histoire et siège comme un médiateur naturel entre deux inondes, mais il a, plus que les prophètes, plus que son

1. LuLbjLIideCumsi était, d'après la légende italienne, nue prophète! se.

frère juif, Jérémie, un caractère universel, plus que national, l'auguste généralité de l'empire romain. Nall paysan italien, il est pourtant l'empire, il est Rome et il est le monde.

Le titre complet de cet oinrage écrit en 1858 sérail, dit Michelet, » l'affranchissement moral par lu véritable amour ». Michelet croyaitquela société muuerne très fatiguée etàdemi désorganisée ne peut être sauvée que par la réorganisation de la famille et que la famille doit reposer sur l'amour. La réforme de l'amour et de la famille doit précéder les autres. Il voulut montrer « ce que l'amour pourrait être », et comment il crée le foyer.

Michelet décrit le deuil de la veuve laissée seule dans la vie.

C'est à l'homme de mourir, a la femme de pleurer.

Nous le voyons généralement. La femme, si maladive, de deuil en deuil, de larmes en larmes, vit cependant et reste veuve.

C'est une beauté pour l'homme de mourir debout, de mourir jeune, du moins en pleine action. Il en est bien plus regretté! Ne le plaignons pas; mais elle!...

L'homme qui survivrait, occupé, entraîné par le travail, sentirait peut-être moins, ou moins longtemps, ce grand deuil. Mais elle, hélas 1 combien loin le coup va porter en elle ! A peine on ose y penser.

Je me rappelle, comme d'hier, que, le lendemain du jour où l'on enterra mon grand-père, comme il avait plu la nuit, ma grand'mère, avec un accent qui m'arrache encore des larmes au bout de quarante années, dit : i Mon Dieu t il pleut sur lui ! »

160 J. SMCHELET.

Vous ne changerez point cela; c'est le mol de la nature. Cela sera dît, redit par tous et par tontes; dn moins, dit tout bas, étouffé peut-être, mais pensé certainement.

A froid, et quand nous aimons pen, nous sommes plus noblesel plus fiers. Nous ne laissons pas notre cœur s'enfermer dans une bière. Nous lui gardons de belles ailes. Mais, au serrement de la douleur, quand elle nous tient vraiment, nous prend à la gorge, cela revient invincible. Nous disons : « 11 pleul sur lui! >

Esl-ce là une simple enveloppe, un habit, comme on le dit? Et ee corps qui jour par jour reçut l'alluvion de la vie, qui, dans l'os indestructible, a la trace de toute passion et de toute activité, qui dans mille ans garde encore ces dents délicates, admirées, ces beaux cheveux, soie vivante, que vous avez caressés, tout cela est si fort mêlé de la personne, que le cœur est bien excusable de s'y heurter, d'y voir même la personne qui n'y est plus, el de dire : « Il pleut sur elle. »

C'est décembre. Un froid soleil éclaire le givre dont la campagne est blanchie. La maison, naguère bruyante, aujourd'hui silencieuse, frissonne au souille de l'hiver. La cheminée, qui rayonna du cercle complet de famille, veuve elle-même, échauffe mal la veuve qui se serre au foyer. Dans un des coins de la chambre, deux sièges attendent et attendront à jamais : le fauteuil qu'en rentrant il approchait d'elle, où il contait les affaires de la journée, les projets du lendemain; —et toul près la petite chaise où l'enfant venait se glisser entre son père et sa mère, jouait, les interrompait et les forçait de sourire...

D'elle que reste— l— il ? une ombre. Ses beaux cheveux, désormais en bandeaux blancs, couvrent à demi sa tempe amaigrie. Elle est toujours élégante, et semble même

plus grande, svelte et jeune encore de taille, quand elle passe les yeux baissés dans ses appartements déserts. Du visage charmant, des yeux qui troublaient les cœurs, et qui, pour un cœur fidèle, furent toute la destinée, il lui souvient peu; elle cache tout ce qu'elle peut en cacher. Mais pourtant deux choses en restent qui feraient l'envie des jeunes. L'une, c'est l'ai Iribut admirable de pureté que Dieu accorde pour consolation à la femme innocente qui a passé sur la vie sans la toucher. L'autre attribut qui pare encore notre veuve, malgré elle, qui même lui donnerait peut-être sous son deuil et ses voiles noirs un éclat mystérieux qu'elle n'eût point dans ses triomphes, c'est son doux, son puissant regard. Ohtquel'Œilestlavraiebeauté, beauté fidèle, que le temps est forcé de respecter ! Hais que dis-je ? il y ajoute. Les épreuves et les souffrances ont pu faner tout le reste. Hais, au regard, c'est comme au cœur, on s'embellit d'avoir souffert.

Elle quitte le feu demi-éleint, et, s'approchant de la fenêtre, heureuse de voir finir le jour, elle regarde le deuil de l'hiver, les mains jointes sur son cœur, dont elle écoute les voix. Le pèle ne tarde pas beaucoup à briller de vives étoiles. La mort, la viellesse, l'hiver, qui, dans ces nuits lumineuses, aiguise ses flèches piquantes, toutes ces sévérités concentrent au pauvre cœur frissonnant la flamme à jamais vivante.

« Le monde, la jeunesse et le bruit, dit-elle, c'était un demi-sommeil, un rêve trouble, où mon amour n'eut jamais sa lucidité... Aujourd'hui, toute à toi, je veille! »

Michelet était convaincu que la famille moderne n'est pas encore ce qu'elle devrait être, que la femme ne tient pas dans la vie de l'homme une assez grande place. Il a écrit un ouvrage spécial où il expose sa façon de comprendre l'éducation des filles et le mariage (1859). Apres avoir, dans l'Introduction, montré la malheureuse condition de la femme qui ne peut vivre sans l'homme, il veut ramener au mariage les hommes qui s'en écartent en leur traçant le portrait de la femme idéale.

Le livre est divisé en trois parties : 1' De l'éducation, c'est l'étude des conditions où doit être placée l'enfant, puis la jeune fille, des occupations auxquelles il faut l'habituer, de l'instruction qu'il faut lui donner. 2° La femme dans le mariage ; Michelet examine comment l'homme doit lui-même élever sa femme. 3' La femme dans la société, est consacrée à montrer la part que la femme peut prendre à l'œuvre de la civilisation en soignant les abandonnés et les malades.

Page 1