I -E HEP AS DO LEZARD
Mirhelcl avait été 1res trappe de la sobriété des lézards, 11 y avail vu un symbole de la pauvreté des montagnards italiens.
La mouvante rivière* du Levant parle toujours, remue toujours, montre toujours un va-et-vient amusant de barques et de vaisseaux de commerce; elle offre sans cesse aux regards des objets nouveaux.
Seulement mon horizon, au levant, ne s'étendait guère qu'à trois lieues. Mais au couchant, de mon quai, j'embrassais le cercle du golfe, jusqu'à cinquante lieues, peut-être. Longue et vaporeuse chaîne dont les principaux accidents me charmaient toujours l'esprit : le profond pli de Savone *, ta percée vers Albengha, où l'Apennin s'abaissa devant noire armée d'Italie*, Nice enfin, le Var,
la porte de la terre adorée* Tout cela, dans les beaux
temps, apparat! sous le virginal diadème des neiges du Nord...
Je contemplais ce grand spectacle du pied de la petite
lldiliiiulc. frsnçaise.r.oniniâiideepir Bonaparte,
lour qui reste des anciennes défenses bâties contre les Rarbaresqnes musulmans1. Mais souvent, bien plus souvent, ma pensée, moins dispersée, s'harmonisait aux montagnes que j'avais sous mes yeux mêmes.
La chauve et poudreuse montagne de Quarto-Quinto qui suit Gênes, et l'autre, presque aussi chauve, qu'on retrouve un peu plus loin, celle de Capolongo avec son cou nu de vautour, tiennent devant elles, comme pour cacher une partie de leur nudité, le mont cultivé de Nervi. Vous diriez deux grandes filles maigres et mal vêtues qui, derrière, enchaînant leurs mains, exposent, montrent avec complaisance le jeune frère de prédilection, le florissant bambino*.
Ces pauvres montagnes nues, que disent-elles? t Nous sommes des fiefs, ou misérable pâture communale, bien de tous mangé par les riches (les plus pauvres n'ont pas de troupeaux)... Mais voyez au contraire Nervi, ce que le travail en a fait ! quel triomphant amphithéâtre ! >
Ce petit mot de mes montagnes, c'est toute l'histoire des Apennins, l'histoire de la pauvre Italie, le rêve intérieur de celte lerre pensive, le souci qui rend si sérieux là-bas mon voisin le philosophe, le promontoire de Portofino.
Jamais celui de Sunimn'nesut et ne dit tant de choses que j'en apprenais, à l'heure solitaire, le long desécueils de Nervi. Ce quai large de trois doigts, cette corniche de caillou stérile qui ne produit pas une herbe, elle me donnait souvent ainsi, pour rapporter à la maison, plus d'une mélancolique fleur. Et qui donne, si ce n'est le pauvre?
1. Le» pirates musulmans de la I 3. En italien, [io lit en font, côte nord d'Afrique (Algérie et Tunl- 3. Aujourd'hui cjpColonna.nromou-
153 J. MICHKLLT.
Dans ces souvenirs attendris de mes amil tés, je dois ne pas oublier les humbles, les intelligents petits lézards qui, vers midi, sur ce quai, cherchant avec moi le soleil, dans leurs rapides mouvements, me suscitèrent tant de pensées.
Leur faculté d'observation me frappait infiniment. Us choisissaient, comme moi, l'heure du dîner, l'heure solitaire. Ils fuyaient, mats non indifféremment devant toute sorte de personnes. J'eus bientôt cet avantage d'être considéré par eux comme uu promeneur inoffensif, à l'approche duquel on ne s'éloignait que peu, lentement, visiblement, sans crainte. Les vieux me traitaient ainsi, me regardant bien toutefois, ne me perdant pas de vue, prudents, mais n'étant pas fâchés de voir à leur aise un homme, un de ces géants qui font leur effroi ordinaire. Pour les jeunes et les tout petits sans expérience, ils ne faisaient pas ces distinctions, ils fuyaient éperdus,, ahuris, tellement peureux que pour échapper au danger ils s'y jetaient, venant parfois à l'étourdie jusque dans mes jambes.
Frileux tout autant que moi, ils s'ingéniaient habilement à éviter le vent grec, vent d'est1 insupportable ici. Les vieux murs, mal réparés, leur fournissent en abondance de commodes logis d'hiver, bien exposés, an midi. Une chose m'élonnait seulement et m'embarrassait : de quoi vivaient-ils? On me dit qu'à certains temps ils grapillent dans les jardins, réchauffant leur pauvre sang froid du jus de la vigne, comme Feraient des vieillards '"-"-- Mais généralement ils servent la culture plus
i lui nuisent. C'est à eux surtout, je crois, qu'on
,'uir si pu d'insectes.
1 d'Esl qui vient de Gréée,
Ils semblent gais et sociables. Presque toujours je les voyais se promener deux à deux, souvent se poursuivre alternativement, mais cela sans acharnement, sans fureur de guerre ni d'amour. Us se suivaient, puis se quittaient pour penser à autre chose. J'en ai vu qui se disputaient des propriétés, une feuille sèche par exemple, apparemment pour faire leur nid ; parfois, autre chose difiicile à avoir, la propriété d'une mouche !
Ne riez pas. En ce pays où la vie manque tellement, une bonne et savoureuse mouche est, pour gens de cette espèce, un assez riche bétail.
Tel l'animal et tel l'homme. La sobre vie de mes lézards, pour qui une mouche est un ample festin, ne différait en rien de celle de la pavera gente'Ae la c6te. Plusieurs faisaienteuire de l'herbe ! mais l'herbe non plus n'est pas commune dans la montagne aride et décharnée.
Je me rappelle la surprise contenue, l'étonnemenl béatifique d'une petite marchande à qui, dans un compte inextricable de mauvaises monnaies locales, je donnai et je laissai, par delà son du, un centime!
Ce centime et cette mouche en disent beaucoup sur ce pays.
La mouche, pour ceux d'en haut, misérables récol tours de feuilles sèches envolées aux sommets arides, ce sont les quinze ou vingt centimes qu'ils gagnent à ce triste métier.
La mouche, pour ceux du milieu, piocheurs d'une terre sèche et grise qui produit surtout le caillou, ce sont les piètres oranges et les citrons aigres qu'ils vendent presque pour rien à Gènes.
La mouche, pour ceux d'en bas, c'est le profil incer-
lain, lointain, périlleux, qu'ils cherchent toute leur vie
sur mer, la terre leur refusant tout.
VXRGUXE, SIBTLLE ET PROPHETE
Michelet explique le charme particulier de Virgile et la profonde tristesse de ses poésies par le malheur des temps où il vécut.
Je n'ai jamais pu en classe apprendre une leçon, mais j'ai su tout Virgile. Je ne l'ai pas lu une fois depuis trente ans, et n'en ai nul besoin, l'ayant toujours en moi et le sachant par cœur. Il me revient souvent invinciblement, comme chose qui m'est propre et originale, comme une partie de ma pensée. L'âge ni le lieu n'y font rien. En Ecosse comme en Italie, aux moments inattendus, le vieil ami revient à son heure, quand il veut, et chante en moi. L'autre jour, courant le Piémont, je le trouvai réveillé par le paysage italien; maïs en 1834, dans le border' désolé, entre Edimbourg1 et Newcastle3, il m'était revenu avec la même puissance, et je m'en étais récité je ne sais combien de vers, autant que dure un jour d'été.
Pourquoi cette préférence? Ne sais-je pas que ce n'est pas la pure, l'antique antiquité d'Homère, d'Eschyle et d'Hérodote*? L'austère romanité des inscriptions, des lois, d'Ennius,de Plaute, de Lucrèce5, a déjà molli dans Virgile, qui est moins romain qu'italien.
Oui, mais Virgile est justement à moitié chemin entre les deux mondes, entre cette pure antiquité, et la basse
1. Frontière entre l'Ecosse et L'An- i t. Homère esl te type le pi m pur olelerre. de la poésie épique, Eschyle de la
ï. Capitale de l'Ecoxe. tragédie, Hérodote dal'hiatoire.
ANTHOLOGIE. ISS
antiquité romanesque ou sophistique du temps de Plutarque1. Dante l'a pris pour médiateur9, non sans cause. Lui seul a eu, dans l'élasticité du sentiment, le génie commun aux deux âges, le rameau d'or qui conduit dans l'un et dans l'autre. Souvenir et pressentiment, tout se mêle en ce clair-obscur.
Ce qui lui donne un effet immense, c'est qu'en lui tout est contenu. Il y a déjà à ce moment une infinité de choses qu'on ne peut plus dire, de morts qu'on ne peut pleurer. On ne les voit plus, on les sent, on les entend partout chez lui, ces absents et ces invisibles, les Dieux éteints, les nations disparues, les cités anéanties.
La mort des Dieux, la mort des peuples dont il ne parle jamais, est partout dans sa mélodie. C'est Jérémie3, c'est Pergolèse*. Il chante à voix basse sur des urnes pleines; voix contenue, souffrante, la voix des laboureurs chassés de l'Italie par les colonies des soldats césariens5; bien plus, la voix des morts, l'écho faible et dernier des anciennes tribus italiques effacées du sol par Sylla8 ; que dis-je? la voix des morts futurs, de ceux qui a leur tour cultivèrent le sol dévorant de l'Empire et, générations par générations, y déposèrent leurs os.
Tous ils ont en lui leur histoire et leur prophète, la voix de leur douleur.
Cet oracle plaintif, ce pontife des urnes, qui les porte dans ses mains tremblantes sous les yeux des vainqueurs, est enveloppé de mystère. Nulle poésie n'a plus besoin
d'un interprète. Le temps s'en est chargé. De proscription îii proscription, de douleur en douleur, on comprend mieux Virgile.
L'auteur avait alors ses grands et illustres protecteurs, qu'il a immortalisés. Hais il était né pour ne s'attacher qu'au malheur. L'un, Varus1, est resté un nom lamentable dans l'histoire, comme première défaite du inonde civilisé, comme première victoire des barbares de la Germanie; on sait sa (in tragique au fond des bois. L'autre, le consul poète, l'infortuné Cornélius Gallus'> Gallus, tant aimé de Virgile, brisé par ses chagrins de cœur, brisé par les haines de cour, alla mourir dans je ne sais quel désert, du supplice d'un cruel exil.
Le nouveau protecteur, le politique Mécène3, femmelette subtile qui gouvernait le mailre et fit d'Octave Auguste, était l'homme de réserve, de discrétion et de silence, qui pouvait le mieux, par douceur et caresse, étouffer, asphyxier le génie. C'est de quoi Virgile mourut avant l'âge, recommandant bien de brûler ce qu'il avait écrit sous l'influence de cette pesante amitié!
Mais quelque soin que ce doux Mécène eût pris de mettre la sourdine à la Ivre du pauvre exilé de Mantoue*, des voix en sont restées, des soupirs significatifs, des larmes vraies, tombées de moment en moment sur le chant officiel. Ces larmes, fixées, cristallisées en mots incomparables, pleins de passé et d'avenir, sont, comme celles de Jérémie, des formules sacrées qu'ont chantées, pleurées tous les âges.
C'était l'époque où les vainqueurs, après avoir dis-