MON LIVRE
Michèle! indique quelle place le livre lient dans la vie de ceux qui ont peu de livres A lire. 11 se demande quelles qualités devra avoir le livre qui conviendra aux hommes du peuple de notre temps.
Dans ma jeunesse tin mot me frappai! quelquefois, un mot que l'ouvrier, le pauvre, répétaient volontiers : c Mon livre. »
On n'était pas, comme aujourd'hui, inondé de journaux, de romans, d'un déluge de papiers. On n'avait guère qu'un livre (ou deux), et on j tenait fort, comme le paysan tient à son almanacb. Ce livre unique inspirait confiance. C'était comme un ami. A tel moment de vide, où un ami vous eût mené au café, on restait près des siens, et on prenait « son livre. »
On lisait beaucoup moins, avec un esprit neuf, on y mettait du sérieux, et la disposition qu'on avait ce jourlà. Selon qu'il faisait beau ou laid, selon qu'on était gai ou triste, heureux ou non, plus ou moins pauvre, ce livre complaisant se colorait diversement. Nul ami plus docile. Le camarade souvent qui vient vous voir, esl discordant ; il vous vient gai quand on est triste. L'ami imprimé? non. Je ne sais comment il se faisait qu'il se mettait toujours à l'unisson.
On l'avait lu vingt fois. Il ne dominait point par l'attrait de la nouveauté, comme tant de livres d'aujourd'hui qui prétendent être neufs et s'imposent à ce titre. Ce livre aimé était réellement un texte élastique, qui laissait le lecteur broder dessus. Il ne pouvait donner l'information diverse des livres d'aujourd'hui. Mais en revanche il stimulait, éveillait l'initiative. La pensée solitaire, se li--
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saut à travers, souvent entre les lignes, voyait, trouvait, créait.
Pour bien des jeunes cœurs qui ont besoin du rhythme, le livreunique, su par cœur, est un récitatif qui soutient, qui anime, qui fait comme la chaîne du tissu des pensées, sur laquelle l 'ingegno ' surajoute sa trame féconde. Pour beaucoup d'Italiens suffit le Tasse * . Pour moi, c'était Virgile ; son demi-chant, très bas, me roulant dans l'esprit, n'interrompait jamais, harmonisait plutôt, soutenait l'incessant effort du travailleur.
Les réimpressions de Voltaire furent avidement achetées sous la Restauration. Lecture assez confuse. Pour dégager l'esprit et le résultat net de ces grandes bibles polémiques du siècle précédent, il faut un degré rare de jugement, de lucidité.
Juillet3 et les années suivantes furent un volcan de livres, une éruption trouble d'utopies, de romans socialistes, Bibles nouvelles bien plus confuses encore, mêlées d'idées ingénieuses et de chimères, souvent touchantes par un sentiment vrai. Les hommes valaient mieux que les livres. Depuis le 2 décembre *, le grand flot des romans qui nous ont envahis, bien autrement fangeux, est dominé surtout par l'idée d'aventures, de bonheur improbable, de loterie grossière, l'idée californienne9, de gros lot et de lingots d'or. Toujours la foi aveugle au miracle, au hasard, au coup d'Étal du sort, qui dispense d'effort, de travail, de persévérance.
Les livres qu'il nous faut, ce sont précisément les plus
oiCa l'esprit
par lequel Napoléon III, a
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contraires à l'idée de miracle. Ce sont les livres d'action.
J'entends par lficeux qui apprennent a agir, à compter sur soi, la foi aux seuls effets du travail, de la volonté.
Des livres vrais d'abord. La vie est courte. Nous n'avons pas le temps de nous farcir l'esprit d'un tas de vains mensonges qu'il faudra oublier demain. Les enfants ont ici l'instinct droit de nature. Quand vous leur racontez quelque chose : « Est-ce vrai ? » C'est le mot qu'ils disent d'abord.
Les voyages sont bons, sauf pourtant les mirages, les espérances vaines. Ils sont bons quand ils donnent la réalité crue, non l'idée romanesque des fortunes gagnées sans effort. Le héros du travail, lutteur infatigable, vainqueur de la nature, le Robinson1 est une histoire très vraie, et compilée de faits réels.
Les Robinsons de l'industrie, qui,. sans bouger, ont fait des voyages si durs à travers tout obstacle, ce sont nos saints. J'adore ces sublimes voyages de nos grands travailleurs, ces montées admirables des Jac quart* et des Slephenson3.
Comment du lourd abîme où sur nous pèse un monde, on monte en soulevant la terre avec son front, leur vie le fait connaître. Hais avec ces légendes, ces bibles du travail, je voudrais avant tout la Bible de la France, l'histoire du long effort par lequel ce grand ouvrier, le peuple, d'âge en âge, a pu se faire lui-même. Nul pauvre travailleur, s'il refait en esprit le chemin de nos pères et les suit, ne succombera. Il sera soutenu et agrandi de la grande Ame, la voyant dans ses luttes, heurtant, tombant
i. Roman anelils de Dsniel de Foé I del* Révolution, Invenletirdumolicr
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souvent, souvent se relevant, et toujours inspirée d'in<
domptable courage et de jeune espérance.
Si l'on ouvre mon cœur à ma mort, on lira l'idée qui m'a suivie : c Comment viendront les livres populaires ? >
Qui en fera? Difficulté énorme. Trois choses y sont requises qui vont bien peu ensemble. Le génie et le charme (ne croyez pas qu'on puisse faire avaler au peuple rien de faible, de fade). Un tact d'expérience, très fin, très sur. Et enfin (quelle contradiction 1) il y faudrait la divine innocence, l'enfantine sublimité, qu'on entrevoit parfois dans certaines jeunes créatures, mais pour un court moment, comme un éclair du ciel.
0 problème! être vieux et jeune, tout a la fois, être un sage, un enfant !
J'ai roulé ces pensées toute ma vie. Elles se représentaient toujours et. m'accablaient. Là, j'ai senti notre misère, l'impuissance des hommes de lettres, des subtils. Je me méprisais.
Je suis né peuple, j'avais le peuple dans le cœur. Les monuments de ses vieux âges ont été mon ravissement. J'ai pu, en 44, poser le droit du peuple plus qu'on ne fi jamais' ; en 64, sa longue tradition religieuse1. Mais sa langue, sa langue, elle m'était inaccessible. Je n'ai pas pu le faire parler.
Après l'horrible et ténébreuse affaire du 24 juin 48', courbé, accablé de douleurs, je dis à Béranger * : « Oh l qui saura parler au peuple ? lui faire les nouveaux évangiles ? Sans cela nous mourons. » Cet esprit ferme et froid répondit: «Patience! ce sont eux qui feront leurs livres.» Dix-huit ans sont passés. Et ces livres, où sont-ilB?
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