LA FÊTE DIS MORTS
Mîchelet décrit les sentiments qui saisissent l'Sme des hommes & la pensée de la mort et la fête des morts chez les anciens et chez les chrétiens.
Nous serons bientôt de la terra incognito1 où déjà nos amis, nos amours ont descendu. Mais les reverrons-nous? Serons-nous avec eux? Où sont-ils? Que font-ils? — Il
■ I 3. Ter» Inconnue; Hichelel vei
faut qu'ils soient, mes morts, bien captifs pour ne me donner aucun signe ! Et moi, comment ferais-je pour être entendu d'eux? Comment mon père, pour qui je fus unique et qui m'aima si violemment, comment ne vient-il pas à moi ?... Oh! des deux eûtes, servitude! captivité ! mutuelle ignorance ! Nuit sombre où l'on cherche un rayon.
Ces pensées éternelles de nature, qui, dans l'antiquité, n'ont été que mélancoliques, au moyen âge, elles sont devenues cruelles, amères, débilitantes, et les cœurs en sont amoindris. -Il semble que l'on ait calculé d'aplatir l'âme et la faire étroite et serrée à la mesure d'une bière. La sépulture servile entre les quatre aïs de sapin est très propre à cela. Elle trouble d'une idée d'étouffement. Celui qu'on a mis là dedans, s'il revient dans les songes, ce n'est plus comme une ombre lumineuse et légère, dans l'auréole élyséenne»; c'est un esclave torturé, misérable gibier d'un chat griffu d'enfer1. Vous riez aujourd'hui. Pendant mille ans, on n'a pas ri. On a amèrement pleuré.
C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête des Morts du printemps, où l'antiquité la plaçait, pour la mettre en novembre3. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs. En mars, où on la mit ensuite, elle était, avec le labour, l'éveil de l'alouette; le mort et le grain, dans la terre, entraient ensemble avec le même espoir. Mais, hélas ! en novembre, quand tous les travaux sont finis, la saison close et
sombre pour longtemps, quand on revient à la maison, quand l'homme se rasseoit au foyer et voit en face la place à jamais vide. ..oh! quel accroissement de deuil!... Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on craignait qu'en luimême l'homme n'eût pas assez de douleur...
Les plus calmes, les plus occupés, quelque distraits qn'ils soient par les tiraillements de la vie, ont des moments étranges. Au noir matin brumeux, au soir qui vient si vite nous engloutir dans l'ombre, dix ans, vingt ans après, je ne sais quelles faibles voix vous montent au cœur : c Bonjour, ami; c'est nous... Tu vis donc, tu travailles, comme toujours... Tant mieux! Tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus, et tu sais te passer de nous... Mais nous, non pas de toi, jamais... Les rangs se sont serrés et le vide ne parait guère. La maison qui fut notre est pleine, et nous la bénissons. Tout est bien, tout est mieux qu'au temps où ton père te portait, an temps où ta petite fille te disait à son tour : c Mon papa, portemoi... > Mais voilà que tu pleures... Assez, et au revoir. »
Hélas ! ils sont partis ! Douce et navrante plainte. Juste ? Non. Que je m'oublie mille fois plutôt que de les oublier! Et, cependant, quoi qu'il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent, sont déjà moins sensibles; certains traits du visage sont, non pas effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l'eau sans mémoire; de sentir qu'à la longue on perd du trésor de douleur qu'on espérait garder toujours!.,. Rendez-lamoi, je vous prie; j'y tiens trop à cette riche source de larmes... Retracez-moi, je vous supplie, ces effigies si chères... Si vous pouviez du moins m'en faire rêver la nuit!
LEGENDES DU HORD
A la suite de la Révolution de 1848 qui, après avoir commencé à Paris, s'étendit à la plupart des pays d'Europe, Michel et voulut rappeler aux Français les malheurs et l'héroïsme des peuples de l'Europe orientale qui avaient lutté en vain pour s'affranchir de la domination de l'étranger. Le titre primitif de l'ouvrage était : Légendes démocratiques du Nord; c'était à la démocratie que l'auteur s'adressait(1850).
Le livre est divisé en deux parties consacrées aux deux peuples opprimés de l'Europe orientale : les Polonais soumis à la domination de l'empereur de Russie, les Roumains à cette époque sujets du sultan des Turcs. Michelet décrit l'état de chacun des deux peuples et leurs luttes contre l'oppression : il raconte la vie du héros polonais Kosciusbo et des champions obscurs de la Roumanie en 1848.
La Roumanie, qui depuis 1878 forme un royaume indu pondant, n'était, à l'époque où ce livre fut écrit, qu'un simple nom géographique. 11 y avait alors dem principautés : la Valachie (cap. Bukharest) et la Moldavie (cap. Jassy), chacune avec un prince (hospodar). Ces deux pays étaient depuis le xv siècle tributaires du sultan, qui traitait tes princes roumains comme ses sujets.
Dans les montagnes des Karpathes ' et dans les grandes plaines qui s'étendent au sud de ces montagnes el au
nord du Danube habite un peuple qui ne ressemble pas aux peuples voisins. Entouré de nations slaves1, il parle une langue née du latin comme le français ou l'italien ; il s'appelle lui-même roumain et prétend descendre des colons établis dans le pays au temps de l'Empire romain. Peuples de l'Occident, qui depuis si longtemps, loin de la barbarie, cultivez les arts de la paix, gardez toujours un reconnaissant souvenir pour les nations orientales qui, placées aux frontières de l'Europe, vous ont couverts et préservés du déluge tartare', des armées des Turcs s et des Russes ; n'oublie* pas tout ce que vous devez à la Hongrie, à la Pologne, à l'infortunée Rou-
Ces peuples ont souvent arrêté les barbares, souvent les ont lassés. Même vaincus, ils vous servaient encore, usant la rage des ennemis de Dieu à force de souffrir.
Comment appellerai-je la Roumanie, les Valaques et Moldaves*? La nation sacrifiée. La Hongrie, la Pologne, ont eu du moins la gloire de leurs souffrances, leur nom a retenti par toute la terre. Les peuples du bas Danube ont à peine obtenu l'intérêt de l'Europe.
Huit millions d'hommes de même langue, de même race, une des grandes nations du monde, passaient inaperçus ! Pourquoi? C'est le fond même de leur misère; battus d'une mer orageuse de cent peuples divers, changeant toujours de maîtres, ils lassaient l'attention, ils