MA JEUNESSE
Dans cet ouvrage paru après la mort de Michelet, n dame Michelet a réuni les récits que son mari a laisses sur vingt premières années de sa vie.
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Michelet décrit ses impressions d'enfance, au temps où il travaillait dans l'imprimerie de son père.
Le lieu ou fût établie notre imprimerie, fort triste et fort humide, était de plain-pied sur la rue de Bondy, mais faisait cave du côté du boulevard. N'allant pas encore à l'école, c'esl là que je passais la plus grande partie de mes journées.
De temps en temps, quand l'hiver s'adoucissait, le soleil venait à midi, par un large soupirail, égayer d'un rayon oblique la casse où j'assemblais mes petites lettres de plomb. Je n'étais pas seul à m'en réjouir. Alors, ù l'angle du mur, j'apercevais distinctement une prudente araignée qui, supposant que le rayon amènerait pour son déjeuner quelque étourdi moucheron, se rapprochait de ma casse. Ce rayon, qui ne tombait point dans son angle, mais plus près de moi, était pour elle une tentalion naturelle de m'approcher. J'avoue que je ne goûtais guère une société si intime; la ligure d'une telle amie me revenait peu. Mais j'admirais dans quelle progression de timide, lente et sage expérimentation elle s'assurait
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du caractère de celui auquel il fallait qu'elle confiât sa rie.
Sans analyser sa figure ni bien distinguer ses yeux, je me sentais regardé, observé; et apparemment, à la longue, l'observation me fui tout à fait favorable. Par l'instinct du travail peut-être (qui est si grand dans son espèce), elle sentit que je devais être un travailleur et que j'étais là occupé comme elle à tisser ma toile. Quoi qu'il en soit, elle quitta sans ambages les précautions; avec une vive décision elle descendit de son fil et se posa résolument sur notre frontière respective, le bord de ma casse, favorisée en ce moment d'un blond rayon de soleil pâle. Si différents, nous arrivions ensemble du travail nécessiteux et de la froide obscurité à ce doux banquet de la lumière.
Pendant que je composais, mon imagination prenait l'essor. Plus elle voyageait, plus ma main était rapide, plus la lettre se levait vite. Mais ce n'étaient plus mes châteaux en Espagne, ni Robinson et son île ', qui passionnaient mon esprit. Il était plein alors d'une vision bien autrement saisissante.
Je n'ai encore rien dit de celte impression d'enfant, la plus forte après celle de l'Imitation* ; je veux parler de l'impression que fil sur moi le musée des monuments français3, si malheureusement détruit en 1815. C'est la, et nulle autre part, que j'ai ressenti la vive intuition de l'histoire.
Pendant que mon père était en prison, ma mère m'y conduisait pour me distraire, et nous n'y étions jamais seuls. Que d'àmes y ont pris l'étincelle historique, Fin-
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tii 1. MICHELE!'.
térét des grands souvenirs, le vague désir de remonter les âges !
Le soir,, lorsque, dans un silence profond jecotti posais encore à la lueur indécise et tremblante de nia petite lampe, et que je voyais de longues ombres se glisser ou s'agiter le long des murs humides, muets fantômes ', alors se réveillait l'émotion, toujours la même et toujours vive, qui me faisait battre le cœur quand j'entrais sous ces voûtes sombres et contemplais ces visages pâles, quand j'allais, cherchais, ardent, curieux, craintif, de salle en salle et d'âge en âge. Je cherchais, quoi ? Je ne sais; la vie d'alors, sans doute, et le génie des temps. Je n'étais pas bien sûr qu'ils ne vécussent pas, tous ces dormeurs de marbre étendus sur leurs tombes; et quand dessomptueux monuments du xvr siècle, éblouissants d'albâtre, je passais à la salle des Mérovingiens où se trouvait la croix de Dagobert, je ne savais trop si je ne verrais point se mettre sur leur séant Cliilpéricet Frédégonde*.
Micliclet raconte les impressions de douleur produites sur lui pur les morts auxquelles il n assisté dans son enfance.
La première vision que j'ai eue de la mort a été brutalc, et cela m'est resté.
J'étais assis dans l'embrasure de la fenêtre où je me tenais d'habitude pour faire mes devoirs, et très occupé d'un thème latin. Le bruit d'un marteau qui dérangeait
«tre celles des pussent! qui chenil- Madame J. Michclet.)
ma mère me fil lever les jeux et regarder dans ia cour. Celait le marchand de planches qui clouait un cercueil. Mon père, en rentrant, me dit tout bas : c Son fils est mort. » Le malheureux s'arrêlail à chaque instant pour essuyer du revers de sa manche les larmes qui l'aveuglaient.
Je n'avais jamais vu la bière dans sa nudité. La pensée qu'on était enfermé, serré, immobilisé dans cette boite étroite, sans pouvoir bouger ni échapper si réellement on n'était pas mort, me sembla horrible ! Et quelle chose cruelle, contre nature, qu'un père lit de ses propres mains pour son enfant cette dure et sombre prison, qu'il la refermât lui-mémesurcepauvrecorpshierencore si vivant!
Aux derniers coups de marteau qui unissaient tout, il m'avait semblé entendre la chère petite voix qui remplissait la cour de sa gaieté, de ses rires heureux, pleurer, maintenant, et demander grâce à son père, grâce à la " mort : « Non, non, pas encore 1 »
Bientôt après, je fis une grande perte, celle de mon grand-père, qui m'aimait tant, et qui s'était donné tant de peines inutiles pour m'apprendre la musique. Je vois encore le banc sur lequel je le trouvai assis, place Royale1, an moment où il venait d'entendre de la bouche du chirurgien cette terrible sentence : * Il est trop tard. » Le mal, en effet, — un cancer, — empira rapidement avec les chaleurs de juillet, et bientôt l'emporta. Ce fut pour moi un deuil profond ; mais ce qui m'arracha des larmes plus encore que sa mort, ce fut d'entendre dire à ma grand'mère, le lendemain de son enterrement, comme il avait fait la nuit un grand orage : < Mon Dieu, il pleut sur lui! i
i. A l'ait de Pariai elle s'appelle lujourdliiii place des Voigei.
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Maintenant, c'était le tour de ma pauvre maman. L'hydropisîe remontait et gagnait le cœur. Elle était incapable d'aucun mouvement. Cette impossibilité de remuer exigeait des soins continuels. Il fallait à chaque instant la soulever pour la faire respirer. Mon père l'y aidait et faisait notre petit ménage avec la dernière complaisance. Obligé de s'absenter dans le milieu du jour pour gagner le pain qui nous faisait vivre, le reste du temps, il le passait avec elle, tâchant, par tous les moyens possibles, de la soulager et de la distraire.
Elle était à admirer dans son héroïque résignation; elle connaissait très bien son état, et sentait que c'était la fin. Elle s'étonnait plutôt d'avoir pu si longtemps résister. La mort ne lui inspirait aucune crainte, elle en parlait parfois avec une singulière indifférence.
Un jour qu'on arrangeait des draps, elle dit ; c Mettez de côté celui-là. pour mon linceul. »
Le mercredi des Cendres (8 février 1815), la veille de la rentrée en classe, — après les congés des jours gras, — j'étais allé au passage des Jacobins acheter quelques vieux livres et voir M. Mélot qui y demeurait alors. Le temps était très chargé et très triste.
A mon retour, je trouvai ma mère plus mal qu'à l'ordinaire; elle avait beaucoup de peine à respirer, et demandait sans cesse qu'on la relevât sur ses oreillers. L'enflure semblait l'étouffer.
Je passai ma soirée près d'elle, à faire mon devoir du lendemain qui avait pour sujet : « Le dédain de la mort. » Je l'ai gardé comme un souvenir religieux de cette nuit funèbre. A chaque instant je m'interrompais pour larelever.
Ce spectacle, très pénible, était celui d'un combat entre la veille et le sommeil, un songe laborieux de l'àme
qui se soulevait, retombait... Les yeux qui nageaient dans le vide exprimaient, avec une vérité douloureuse, l'incertitude entre deux mondes. La pensée, obscure et vaste, roulait toute la vie écoulée, et s'agrandissait de pressentiments immenses... Le témoin de cette grande lutte, qui en partageait le flux et le reflux, toutes les anxiétés, se serrait comme en un naufrage à celte ferme croyance qu'une âme qui, tout en revenant à nos instincts primitifs, anticipait déjà dans celui du monde inconnu, ne pouvait s'acheminer par là à l'anéantissement.
Tout faisait supposer, plutôt, qu'elle allait, de ce double instinct, douer quelque jeune existence, qui reprendrait heureusement l'œuvre de ta vie, et donnerait aux rêves de cette àme, à ses pensées commencées, à ses volontés muettes, les voix qui lui avaient manqué.
Vers minuit, elle reprit un peu sa connaissance, et me dit d'aller me coucher. Elle paraissait touchée de mes
Le matin, en me réveillant, je vis mon père tout en pleurs ; il me dit : < Ta mère est morte *. »
Morte ! cela me semblait incompréhensible, et c'est une chose singulière que je ne puisse craindre la mort de ceux qui me sont chers, ni la concevoir quand elle arrive ; il me semble que ceux que j'aime sont immortels
Je restai tout le jour les yeux fixés sur ma mère, lisant de temps en temps les prières des morts à la même table où j'écris maintenant. La mort ne l'avait point changée; une si longue maladie avait tellement amaigri son visage, altéré ses traits, qu'on l'eût plutôt crue morte longtemps d'avance...
148 J. HICHELET.
Ce fut au retour du convoi que j'éprouvai le plus violent accès de désespoir. Celte grande chambre nue, celit vide, cette solitude me déchira l'àme. Pendant tout le mois que nous restâmes encore dans ce triste appartement, je ne marchais que sur la pointe des pieds, je craignais toujours de faire du bruit. Rien ne peut rendre ma douleur, quand je revenais à moi et que je m'apercevais que mes précautions étaient inutiles.
En la perdant, j'avais perdu plus qu'une mère, j'avais perdu une amie, un exemple, un encouragement au devoir. Toutes mes habitudes assidues de travail, près d'elle, furent dérangées. Ne voyant plus tomber sur moi son regard maternel, n'entendant plus sa voix pour in 'accueillir au retour, je préférais ne pas rentrer tant que mon père élait en course. J'errais seul; j'allais revoiries lieux où elle m'avait promené enfant; je choisissais de préférence ceux qui entretenaient l'amertume de mes regrets.