Naturaliste français
Uir.iiEi.iT. — Pages choisies. '
38 J. H1CHELET.
mais celles des termites, autre espèce d'insecles. On les trouve non seulement à la Guyane, mais dans l'Afrique, à la Nouvelle-Hollande' et dans les savanes* de l'Amérique du Nord.
Qu'on se figure une butte de terre de douze pieds (quelquefois on en a trouvé de vingt), que, de loin, on pourrait prendre pour une cabane de nègres. Mais de près, on voit fort bien que c'est le produit d'un art supérieur. La forme, très singulière, est celle d'un dôme pointu, ou, si l'on veut, d'une aiguille obtuse qui domine tout. Mais l'aiguille a pour support quatre, cinq, six clochetons de cinq ou six pieds de haut. A ceux-ci sont adossés de bas clochers d'à peu près deux pieds de hauteur. L'ensemble pourrait passer pour une sorte de cathédrale orientale, dont l'aiguille principale aurait une double ceinture de minarets 3, décroissant de hauteur; le tout d'une solidité extrême, étant d'une argile dure qui, au feu, fait la meilleure brique. Non seulement plusieurs hommes y montent sans rien ébranler, mais les taureaux sauvages eux-mêmes s'y établissent en vedette pour voir, par-dessus les hautes herbes qui couvrent ta plaine, si le lion ou la panthère ne surprend pas le troupeau.
Cependant ce dôme est creux, et le plancher inférieur qui le porte est lui-même soutenu par une construction demi-creuse que forme la rencontre de quatre arches de deux ou trois pieds, arches de forme très solide, étant pointues, ogivales et comme de style gothique. Plus bas encore s'étendent des passages ou corridors, des espaces
1. C'esl lo nom ancien de l'Aus- i 3. Toiirs haute» cl minces qui font
plafonnés qu'on pourrait nommer des salles, enfin des logements commodes, amples, salubres, qui peuvent recevoir un grand peuple; bref, toute une cité souterraine.
Un large couloir en spirale tournoie et monte doucement dans l'épaisseur de l'édifice. Nulle ouverture, ni porte, ni fenêtre; les entrées et les sorties sont dissimulées, éloignées ; elles aboutissent loin dans la plaine.
C'est la construction la plus considérable, la plus importante qui témoigne du génie des insectes; travail d'infinie patience et d'un art audacieux. Il ne faut pas oublier que ces murs devenus si durs ont été d'abord friables et sujets à s'écrouler. Il a donc fallu pour monter si haut ce titanîque1 édifice une continuité d'efforts, de constructions provisoires, démolies successivement quand elles avaient servi à permettre de construire plus haut. Les maçons ont commencé par les pyramides extérieures d'un pied et demi ou de deux pieds, puis par celles du second rang. Mais celles-ci étant solides et durcies, on en a intrépidement miné la base pour taire les couloirs, les corridors et l'escalier en spirale. Même opération sous le dôme, qu'on a évidé au dedans, de façon que la grande' voûte creuse, avec son plancher inférieur, portât sur les voûtes étroites des quatre arches qui font le centre et la base de l'édifice.
Notez que le dôme porte sur lui-même, et que ses substructions lui suffiraient à la rigueur, les pyramides latérales n'étant que ses auxiliaires non indispensables. C'est là le principe de l'art véritable, franc, courageux, qui, comptant sur soi et sur son calcul, ne demande pas secours aux appuis extérieurs, n'a pas besoin d'arcs-bou-
1. Les Titans de 1b mythologie I ■•aient essayé d'escalader le ciel en
tanls ni de conlreforts. C'est le système même de Brunel-
leschî1.
Qui a porté l'art jusque-là ? 11 faut le dire, c'est l'utilité même. Le dôme aigu, les clochetons ou aiguilles sont combinés à merveille pour résister aux pluies terribles des tropiques. Ce dôme lient l'eau à distance e( la fait écouler vite. Fût-il crevé, le plancher sur lequel il porte la ferait encore déborder, comme d'un toit, sur l'enceinte extérieure, qui la verserait à terre. Le dôme, creux comme un four, se réchauffe vite et s'imprègne de la puissante chaleur qu'il communique aux souterrains pour l'éclosion des œufs et pour le bien-être d'un peuple fort nu, et d'autant plus ami d'une température élevée.
Quand les espèces de termites qui vivent et logent dans le bois s'approchent malheureusement de nous, il n'est guère de moyen d'arrêter leurs ravages, lis travaillent avec une rapidité, une vigueur incroyables. On les a vus en une nuit percer en longueur tout un pied de table même dans son épaisseur, et, toujours perçant, descendre par le pied opposé.
On s'imagine aisément l'effet d'un pareil travail poussé à travers les solives et la charpente d'une maison. Le pis, c'est qu'on est longtemps avant de s'en apercevoir. On continue de se fier à des appuis minés, qui tout à coup croulent un matin : on dort paisible sous des toits qui demain ne seront plus.
La ville de Valencia, dans la Nouvelle-Grenade', minée par les souterrains qu'ils ont faits dans la terre, est suspendue maintenant sur ces dangereuses catacombes.
1. Architecte Italien qui coiutrai- i 3. République de l'Amérique du (Il la eithédrile de Florence in Sud, appelée aujourd'hui Eltls-Unis XV* lieele. I de Colombie.
Nous -même avons vu, à la Rochelle ', les commencements redoutables des travaux qu'ils exécutent dans les charpentes d'une partie de la ville où les vaisseaux les ont apportés. Des édifices entiers s'y trouvent ainsi maintenant rongés, sans qu'il; paraisse, tous les bois creusés, évidés, jusqu'aux rampes des escaliers; n'appuyez pas trop; elles cèdent, s'affaissent sous votre main. Ces terribles rongeurs semblent pourtant vouloir se tenir jusqu'ici dans un quartier de la ville et ne pas entamer le reste. Autrement, cette cité historique, importante encore par la marine et le commerce, se trouverait à l'état d'Herculanum et de Pompéi1.
LES FOURMIS. — LA GUERRE CIVILE Michelet raconte une bataille de fourmis à laquelle il a assisté.
Le 8 juin au soir, on m'apporta de la forêt1 un gros morceau de terre mêlé de petites bûchettes de bois et surtout de petits débris d'arbres du Nord, des aiguilles de sapins ou menues feuilles piquantes qui semblent des épines.
Au milieu, les habitants pêle-mêle, de toute taille et de tout élat, œufs, larves, nymphes, ouvrières fort petites, grandes fourmis qui semblaient être des guerrières et des protectrices, enfin, quelques femelles qui venaient de prendre leurs habits de noces, les ailes qu'elles portent pour le moment de l'amour. C'était ainsi un spécimen très complet de la cité, varié, mais bien marqué d'un