‹ MicheletChapitre 10 sur 181 · Miche · texte numérisé non relu

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même signe, tout ce peuple brunâtre ayant au corselet une même tache d'un rouge obscur. Comme classe et profession de fourmis, elles étaient aisément caractérisées par leur logis même, quoique bouleversé : c'étaient des fourmis charpentiéres, de celles qui étayent leurs étages supérieurs avec des bûchettes de bois.

Ce peuple, dans ce grand changement de situation, n'était nullement abattu. Il continuait ses affaires. Le capital, c'était de soustraire les œufs et les nymphes à l'action d'un soleil trop fort. Le mouvement général les avait tirés de leurs souterrains et les avait mis audessus. Les petites fourmis s'en occupaient activement. Les grosses allaient, venaient, faisaient des rondes, et même extérieurement, autour d'un grand vase de terre qui contenait ce fragment démembré de la cité. Elles marchaient d'un pas ferme, ne reculaient devant rien. Nous-mème ne leur faisions pas peur. Quand nous présentions devant elles quelque obstacle, une branchette ou notre doigt, elles s'asseyaient sur leurs reins, manœuvraient à merveille leurs petits bras, et nous tapaient à la façon d'un jeune chat.

Dans leurs rondes autour du vase, elles rencontrèrent sur le sable des noir-cendrées qui ont pris possession de notre jardin et y ont fait en dessous de grands établissements. Celles-ci n'ont pas recours au bois, mais bâtissent en maçonnerie, ayant pour cimenter la terre leur salive, et, pour sécher et assainir, leur acide formique.

Ce qui leur rend le lieu fort agréable, c'est que les rosiers, les pommiers, les pêchers, leur présentent en abondance les troupeaux de pucerons dont elles tirent la miellée pour elles et leurs petits.

La rencontre fut peu amicale. Quoique les grosses

eharpentières eussent parmi les leurs des fourmis de faille assez petite, elles différaient fort des noires par leurs hautes jambes el la tache rouge du corselet. Elles furent impitoyables. Peut-être sou pçonnaien t-elles que ces rôdeuses noires étaient des espions envoyés pour observer, pour préparer des embûches à la colonie émigranle qui venait de débarquer. Bref, les grosses eharpentières tuèrent les petites maçonnes.

Cet acte eut des résultats terribles et incalculables. Le vase était malheureusement placé près d'un pommier couvert de ces pucerons lanigères' qui font la désolation des jardiniers et la joie des fourmis. Nos maçonnes venaient de prendre possession du précieux troupeau sucré et s'étaient campées dans les racines mêmes de l'arbre, à portée de cette grande exploitation. Elles y étaient, sous terre, en corps de peuple, dans un nombre infini.

Le meurtre eut lieu à onze heures. A onze heures un quart, au plus tard, tout le peuple noir était averti, soulevé, il était debout, monté de tous ses souterrains, sorti par toutes ses portes. Sous ces longues colonnes sombres, le sable avait disparu ; nos allées étaient noires, vivantes. Le soleil, qui tombait d'aplomb dans le petit jardin, piquait, brûlait la multitude qui n'en avançait que plus vite. Vivant toujours sous la terre, elles doivent avoir le cerveau très sensible. La furie de la chaleur, surtout la crainte que ces géants envahisseurs n'entreprissent sur leurs familles, tout cela les poussait intrépides au-devant de la mort.

D'une mort qui nous semblait certaine, car chacune des grosses eharpentières, pour la taille el l'épaisseur,

valait bien huit ou dix de ces petites maçonnes. Aux premières rencontres, nous avions vu qu'une grosse sur une petite l'exterminait d'un coup.

Les maçonnes avaient le nombre. Mais quoi? si les premiers rangs étaient arrêtés, périssaient, puis les seconds, puis les troisièmes, si l'armée, avançant, ne faisait que fournir de nouvelles victimes? Telles étaient nos inquiétudes. Nous craignions tout pour les petites indigènes de notre jardin, troublées par celte intrusion d'un peuple étranger que nous avions amené, peuple mal-appris et brutal, qui, sans provocation aucune, avait débuté par des meurtres sur les habitants du pays.

Mous n'avions comparé, il faut l'avouer, que les forces matérielles, et non tenu compte des forces morales.

Nous vîmes, au premier choc, une adresse et une entente du côté des petites noires qui nous étonna. Six par six, elles s'emparaient d'une des grosses, chacune tenant, immobilisant une patte; et deux encore, lui montantsur le dos, sautaient aux antennes, ne les lâchaient plus: de sorte que ce géant, ainsi lié par tous les membres, devenait un corps inerte. Il semblait perdre l'esprit, s'hébéter, n'avoir plus conscience de son énorme supériorité de forces. D'autres alors venaient, qui, dessus, dessous, sans danger le perçaient.

La scène, regardée de près, était effroyable. Quelque intérêt que les petites méritassent par leur héroïsme, leur furie faisait horreur. Il était impossible de voir sans pitié ces pauvres géants garrottés, misérablement traînés, tiraillés à droite et à gauche, nageant comme en pleine mer dans ces flots de rage et d'acharnement, aveugles, impuissants et sans résistance, comme de faibles moutons à la boucherie.

Nous aurions voulu, pour beaucoup, les séparer. Mais comment faire? nous étions devant l'infini. Les forces de l'homme expirent en présence de pareilles multitudes. Nous pouvions, à la rigueur, faire un déluge universel, un petit moment de noyade. Mais cela n'eût pas suffi. Elles n'auraient pas lâché prise, et le torrent écoulé, le massacre eût continué. Le seul remède, mais atroce, et pire que le mal, eût été, à force de paille, de brûler les deux peuples, les vainqueurs et les vaincus. Ce qui nous frappa le plus, c'est qu'en réalité il n'y avait de garrottées, de prises, que bien peu de gross«s. Si celles qui restaient libres fussent tombées sur les assaillantes, elles en pouvaient faire aisément un épouvantable carnage, leur action étant si rapide et donnant la mort d'un coup. Mais elles ne s'en avisaient point. Elles couraient éperdues, et justement fuyaient au fond du danger même, au plus épais des masses ennemies. Hélas ! elles n'étaient pas vaincues seulement, elles paraissaient devenues folles. Tandis que les petites, se sentant chez elles, sur leur sol, se montraient si fermes, les grosses étrangères, sans racine, fragment désespéré d'une cité anéantie, ne connaissant rien au pays où elles étaient transplantées, sentaient que tout leurétait hostile, tout embûche et rien abri... État lamentable d'un peuple où la patrie a péri, et qui a perdu ses dieux! Ah! je les excuse! Nous-mêmes, nous avions presque terreur a voir ces légions de la mort, cette terrible armée de petits squelettes noirs qui avaient tous escaladé le malheureux vase de terre, et dans ce Heu resserré, étouffé, brûlant, n'ayant pas mémo de place, furieux, montaient les uns sur les autres. A mesure que la déroute des grosses devenait certaine, des appétits effroyables se révélaient chez les noires. Nous en vîmes

le moment... Ce fut un coup de théâtre. Dans leur pantomime muette, mais horriblement éloquente, nous entendîmes ce cri : « Leurs enfants sont gras! >

La gloutonne armée de maigres se jeta sur les enfants. Ceux-ci, d'une race supérieure, étaient assez lourds; de plus, leur enveloppe oblongue de nymphes, aux contours arrondis, offrait peu de prise. Deux, trois, quatre petites noires, réunissant leurs efforts, parvenaient difficilement à en faire remonter un seul du fond du vase de terre sur ces parois vernissées. Elles prirent alors brusquement une résolution terrible : ce fut d'arracher ces maillots, d'emporter les enfants nus. Arrachement difficile, car le petit adhère fortement, et ses membres repliés sont de plus soudés entre eux; de sorte que ce développement violent et subit ne se faisait que par blessures, écartèlement. Elles les emportaient tels quels, palpitants et déchirés.

Nous avions cru, au commencement de cette saisie d'enfants, voir simplement une scène d'enlèvement d'esclaves, comme ils ne sont que trop communs chez les hommes et chez les fourmis. Mais nous comprimes alors qu'il s'agissait de tout autre chose. En les tirant cruellement de cette enveloppe qui est pour elles la condition de vie, on annonçait trop bien qu'on se souciait peu qu'ils vécussent. C'était de la chair, de la viande que l'on emportait, une proie tendre pour les jeunes restés au logis, les enfants gras livrés vivants à la furie des enfants maigres.

Cette immense exécution sur le peuple et sur les enfants fut tellement précipitée, qu'à trois heures de l'après-midi tout était fini à peu près : la cité, dans tous les sens dépeuplée et saccagée, et son avenir étaient sans résurrection.

Nous crûmes que quelque fugitive pouvait se cacher encore, que peut-être les vainqueurs abandonneraient ce désert, si nous les dépaysions en les transportant avec la cité détruite dans une remise pavée hors du jardin, et qu'alors se réveillerait en elles la pensée de leur famille, à qui d'ailleurs elles ne pouvaient plus porter rien à dévorer. Cela en effet se réalisa.

Le malin du 10 juin, on les voyait dispersées sur toutes les roules qui s'acheminaient vers leur demeure, a l'autre bout du jardin. Mais la destinée des vaincus semblait accomplie. La ville défunte et muette n'était qu'un cimetière où, avec quelques corps épars, on ne voyait que du bois mort, de vieux chatons d'arbres du Nord, et ses funèbres aiguilles (de pins et sapins jadis verts) aussi mortes que la cité.

J'avoue qu'une telle vengeance, si disproportionnée à l'acte qui en fut la cause ou le prétexte, m'avait fortement indigné, et mon cœur, changeant de parti, était tout aliéné de ces barbares petites noires.

Tout autant que j'en vis qui se promenaient encore implacables sur les ruines, je les fis rudement sauter par-dessus les murs (je veux dire les bords du vase). En vain l'on me remontrait avec douceur que ces noires avaient été provoquées, qu'elles avaient montré le plus grand courage, ayant bravé un tel périt qu'on les croyait perdues d'avance. C'étaient des tribus sauvages, cruelles, mais héroïques, comme les Iroquois, les Hurons>, les héros vindicatifs qui peuplaien tjadis les forêts du Mississipi et du Canada. Ces raisons si bonnes ne me calmaient pas. J'avais trop cette énormité sur lecœur. Sans vouloir les écraser, j'avoue que, si ces noires féroces se trou-

). Tribu» de guerriers indiens qui I de Jo paya au sud du Canada. occupaient au xvn" et au ïvin* aie- | Biles sont aujourd'hui éteintes.

vaienl parfois sous mon pied, je ne le détournais pas.

Le malheureux vase vide me retenait, me rappelait toujours. Le soir du 11. nous jetions encore, assis par terre, le menton dans ta main et tout pensifs. Nos regards plongeaient au fond. Sur l'immobilité parfaite, nous nous obstinions à vouloir un signe de vie, quelque chose qui dit encore que tout n'était pas fini. Cette volonté fixe sembla avoir la force d'une évocation, et, comme si nos désirs avaient rappelé au jour quelque misérable esprit de la cité veuve, une des victimes échappées apparut, se précipita hors du champ de mort, courut... El nous aperçûmes qu'elle emportait un berceau.

La nuit venait, et elle était dans un lieu tout étranger, profondément hostile, pavé de ses ennemis. Quelques trous rares, qu'on pouvait croire des asiles, étaient justement les bouches de l'enfer des noires. L'infortunée fugitive, avec le poids decet enfant dont elle surchargeait son malheur, courait éperdue et sans savoir où. Je la suivais des yeux, du cœur; mais l'obscurité me la déroba.

Ce livre, paru en 1861, fut préparé pendant les séjours que Michetet fit au bord de la mer à différentes époques, sur la Manche, ù Gntnville et à Étretat; sur l'Océan, à Saint- Georges, près de l'embouchure de la Gironde, et sur ta Méditerranée, à Hvères et à Nervi près de Gènes.

L'ouvrage est divisé en quatre livres. Le livre 1": Un Regard sur les mers, est la description de la mer, vue de la côte, des courants et des tempêtes.— Le livre II - la Genèse de la mer, est une revue des principales espèces d'animaux marins, décrits en commençant par les animaux inférieurs (zoophytes, madrépores, méduses), et ens'élevant par les mollusques, les crustacés, puis les poissons, jusqu'aux mammifères, la baleine et le phoque. — Le livre III : Conquête de la mer, est l'histoire de la découverte des mers par l'homme; découverte des trois océans, puis des mers polaires par les explorateurs européens, découverte des lois des marées et des tempêtes, destruction des animaux de la mer. — Le livre IV : Renaissance de ta mer, se compose d'une suite de conseils sur la façon la plus rationnelle de prendre les bains de mer. Il se termine par le voeu que les enfants des villes soient tous menés aux bains de mer pour s'y régénérer.

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