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Michelet Naturaliste

Pour le contrôle des références, nous croyons devoir indiquer d'abord : 10 les abréviations sous lesquelles, au cours de cette thèse, les divers ouvrages de Michelet sont signalés ; 20 l’édition dont nous nous sommes servi ou le numéro des livres et des chapitres auxquels correspondent les pages de l'édition que nous avons sous les yeux.

A. L'Amour, 1 vol. Mal. Ma Jeunesse, ouvrage publié

BH, La Bible de l'Humanité, 1 vol. par Mme Michelet.

Bq. Le Banquet, 1 vol. {posthume.) | Mer. La Mer, 1 vol.

DOFL. Discours prononcé à l'ouver- | M]. Mon Journal, 1x vol. publié ture de la Faculté des Let- par Mme Michelet, mais tres, en 1830, édité avec écrit par Michelet dans sa l’Introduction à L'Histoire jeunesse, universelle, etc. ML. Préface des Mémoires de Lu-

Et. L'Etudiant, 1 vol. ther, éditée avec IHU, etc.

F.. La Femme, 1 vol. Mo. La Montagne, 1 vol.

E'dE. : La France. devant l'Europe, | NF. Nos Fils, 1 vol.

Syare édité avec Les Lé- O. L'Oiseau, 1 vol.

gendes du Nord. a à

FR. NE Re I TA PA OD. Origines du Droit, x vol. tion, : vol. PF. Le Prêétre etla Femme, 1 vol.

HF. Histoire de France, 10 vol., | PHM. Précis d'Histoire moderne, le n° du tome est indiqué 1 vol.

par un chiffre romain pré- | PHMA. Précis d'Hist. du Moyen-Age, cédant l'indication de l’ou- r vol.

vrage. Ex. : III HF. Pp. Le Peuple, x vol.

HRé. Histoire de la Révolution, | KR. Rome, notes de voyage, édi- 10 vol. avec l'indication du ; tées en un volume posn°dutome,commepourHF,. thume.

HRo. Histoire romaine, 2 vol. avec | SChE. Sur les chemins de l'Europe, l'indication du n° du tome notes de voyage éditées en comme pour HF. un volume posthume.

IHU, Introduction à l'Histoire uni- | So. La Sorcière, 1 vol. verselle, ouvrage édité avec SR. Les Soldats de la Révolution, quelques opuscules divers. 1 vol.

Ins. L’'Insecte, 1 vol. UHI. Un hiver en Ilalie, 1 vol.

de Les Jésuites,suited'articlesédi- | VV. Discours sur la Vie et les

Œuvres de Vico, édité avec la traduction de Vico, par Michelet, réédité avec IHU, etc.

tés généralement avec PF.

Légendes démocratiques du Nord, recueil d’opuscules édités avec F d’E.

L'ouvrage de M. Gabriel Monod sur Michelet, Jules Michelet, Paris, 1905, a été également désigné par les initiales de son titre, J, M., en raison du grand nombre des citations qu'il a fournies. Il contient en effet de nombreux fragments du Journal de Michelet, fragments inédits jusqu’en 1905. — Nous avons désigné, d'autre part, sous les initiales 5oaA, l'ouvrage de Mme E, Quinet (Cinquante ans d'amitié); — sous les initiales E. Q., les Lettres d’Exil de Quinet à Michelet ; — sous les initiales E.N., le livre d'Eugène Noël, Michelet et ses enfants, 1878. — Enfin nous avons marqué G. M., aux initiales de leur source, tous les renseignements inédits qui nous ont été communiquésyracieusement par M. Gabriel Monod, de son vivant dépositaire des papiers manuscrits de J. Michelet. Notre gratitude est d'autant plus vive envers la mémoire de M. Gabriel Monod que notre curiosité était plus difficile à satisfaire. Maintenant encore, la Bibliothèque de l’Institut, dévenue, au dédès de M. Monod, légataire du précieux dépôt, ne les garde qu'avec l'obligation de ne point les communiquer au public avant 1942. C'est de quoi M. Rébelliau, Bibliothécaire, membre de l'Institut, a bien voulu nous informer. La longue vigilance imposée aux héritiers successifs de ces manuscrits laisse présumer de quel prix en sera la-revélation pour nos successeurs, mais ne saurait décourager ceux qui doivent, de nos jours, suppléer par l'induction ou par d’autres documents à l’exploration de cette terre promise. Quant aux documents de première main, hérités par les enfants du premier lit de Michelet, i.s sont aussi difficiles à publier, et l’on y a renoncé (E. N., p. Vi).

Nous adressons un vif remerciement à MM. les Bibliothécaires qui nous ont guidé ou secondé dans nos recherches et notamment à MM. les Bibliothécaires en chef des Facultés de Médecine et des Lettres, ainsi qu’à notre ami M.de Nussac, Bibliothécaire du Muséum, à notre confrère et ami le Dr Wickersheimer, aujourd’hui Bibliothécaire à l'Académie de Médecine, et enfin à MM. les Conservateurs et attachés du Musée Carnavalet.

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14 f CONCORDANCE

Nous donnons également la concordance des pages et chapitres pour L'Oiseau, L'Insecte, La Mer, La Montagne, L'Amour, La Femme.

L'Oiseau. — INTRODUCTION (p. 111).

PREMIÈRE PARTIE : Chapitres I (pages 3) ; IE (13); II (23); IV (35); V(45); VI (57); VI (67); VIII (77); IX (91); X (103).

DEUXIÈME PARTIE : Chapitres I (pages 123) ; 11(135) ; III (149) ; IV (161); V(169); VI (181); VIT (195) ; VIII (207); IX (219); X (229); XI (243); XII (257); CoNcLusioN (269) ; Eclaircissements (287).

L'Insecte. — INTRODUCTION, p. 1 ($ I); p. 1x ($ I); p. xxIL ($ III). Chapitres I (pages 2); IK(13); III (27); IV (39); V (51); VI (64); VIT (77); VIH (89): IX (100); X (123); XI (139); XII (153); XIII (167); XIV (177); XV (187); XVI (199); XVII (213); XVIII (220); XIX (241); XX (257); XXI (273) ; XXII (291); XXII (303); XXIV (313); XXV (327); XXVI (337); CON- CLUSION (355); Eclaircissements (365).

La Mer. — Livre l: Chapitres I (pages 3); IL (13); IL (21); IV (31); | V (45); VI (59); VII (69); VIII (87).

LIVRE IL: Chapitres I (pages 101); II (xrt); II (125); IV (137); V (149); VI (161); VII (175); VIII (185); IX (199): X (207); XI (219); XII (235); XIII (247).

LIVRE III : Chapitres I (pages 263); I1(273); III (289); IV (303); V (319}; VI (331).

LivrE IV : Chapitres I (pages 345); IT (359); III (369); IV (381); V (391); VI (399) ; VIT (409).

Notes (419). /

La Montagne. — PREMIÈRE PARTIE: Chapitres I (pages 1) ; IL (15); III (29); IV (41); V (51); VI (65); VII (79); VII (89); IX (101); X (117); XI (132); XII (147); XIII (161).

DEUXIÈME PARTIE: Chapitres I (pages 181); II (103); III (205); IV (224); V (231); VI (240); VII (251); VIII (265); IX (285); X (303); XI (315); XII (329); XIII (347); Eclaircissements (367).

L'Amour. — INTRODUCTION (page 1). — Les neuf chapitres du livre I commencent respectivement aux pages, I, 4, EI, 15, 19, 23, 26. 36, 39. — Les dix chapitres du livre If, aux pages 53, 61, 69, 76, 85,92, 98, 107, 118. 130. — Les cinq chapitres du livre HI commencent aux pages 147, 156, 166, 172, 180. — Les neuf chapitres du livre IV commencent aux pages 1093, 200, 208, 216, 231, 247, 256, 270, 282. — Les huit chapitres du livre V commencent aux pages 303, 313, 325, 333, 339, 349, 355, 362

La Femme. — Les chapitres de la 1'® partie commencent respectivement aux pages suivantes : 1, 8, 15, 24, 33, 40, 55, 68, 77, 86, 101, 108,

118 (Ch. XIII). — Les chapitres de la seconde partie com- .

mencent aux pages suivantes : 133, 147, I61I, 171, F82, 103, 209, 220, 230, 240, 253, 267, 280, 292. — Les chapitres de la troisième partie commeucent aux pages suivantes : 307, 314, 326, 335, 348, 361, 370. — Les notes à la page 383.

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La valeur et la portée des sciences littéraires seraient assez contestables, si l’objet de ces sciences se limitait aux dimensions d’une œuvre et de son auteur, quelque lustre qu’ils eussent d’ailleurs acquis l’un par l’autre. Notre âge a reculé ces bornes. La vie d’un homme ou son ouvrage ne sont, par eux-mêmes, qu'objet d'analyse et d’érudition ; cela sans doute est le commencement nécessaire de toute science, mais ne suffit point : il faut encore justifier cette analyse par les résultats qu’elle procure, en retirer quelque contribution pour une synthèse, utiliser l’acquis d’une découverte contingente pour la satisfaction d’une curiosité qui ne change point. En un mot nous cherchons toujours à détacher du relatif la trace et, pour aïnsi dire, le sens de l’absolu.

En littérature, le relatif, c’est l'œuvre écrite par un homme. Et l’on sait assez quels problèmes l'exploration d’une telle œuvre intéresse. Pour peu qu'on y médite, il semble qu'on puisse les ramener à trois types. — Le but que se propose un homme, en écrivant, constitue l’objet d’un problème de psychologie ; la manière de parvenir à ce but, les difficultés ou les sacrifices qu'exige la formation de l’œuvre, le caractère de l’auteur, son Âge, son sexe, les mille circonstances dans lesquelles se déroule l’évolution de l’œuvre, sont des facteurs dont l’ensemble ou le détail permettent de mesurer la portée de l'effort humain, ainsi que de classer d’après divers modèles les hommes qui accomplissent cet effort. C’est le premier résultat scientifique auquel peut coltaborer la littérature ; c’est une des formes les plus hautes de la psychologie expérimentale. Observer un échantillon supérieur de l'humanité, c’est recueillir des faits plus connus, plus importants, plus originaux, plus cohérents. — Le second problème que la littérature contribue à résoudre, c’est un problème d'histoire. À côté du pourquoi, le comment de l'œuvre nous tente.

Cette œuvre a ses origines et ses conséquences. Elle se rattache à des courants d'idées ou de faits qu’elle renforce, contrarie, ou modifie. On apprend d’elle comment un homme agit sur Îes hommes, comment la société le façonne ou l’enjôle, et encore ce qui, dans cette société, a prise sur lui, le libre ou le fatal, l’analogue ou le dissemblable, le périssable ou le fixe. Si nous pouvons, à coup de documents, sur les assises et avec le marteau de l'histoire, dégager la preuve d’une relation causale entre tels et tels faits, mettre au jour la filiation d’un livre et d’un acte historique, expliquer l’un par l’autre ; si nous rattachons ainsi l’imprécis, le caduc et l’incomplet, au sensible, au permanent, au futur ; si enfin nous nous servons d’un homme pour connaître une fonction de l'humanité, nous imitons en quelque mesure le physiologiste dont les conquêtes décisives s’élaborent aux dépens d’un seul échantillon malade ou sain, mais palpitant : pourvoyeuse attitrée de ces types qu’elle choisit et prépare, la critique égale la clinique. — Ie troisième problème que la littérature prévoit est fourni par le contenu même des documents qu’elle analyse ou qu'elle publie. Il s’agit de peser la valeur de ces textes écrits par un homme pour discuter des idées éternelles. Aïnsi la littérature enrichit la métaphysique des fragments de morale et d'art qu'elle manie : prose ou poésie par sa forme, toute œuvre humaine peut être confrontée, par son fond, avec les types de l’absolument beau, de l’absolument juste et de l’absolument vrai ; tout écrivain a sur le monde, sur Dieu, sur l'âme, sur la destinée de l’homme, etc., un système ou du moins un ensemble d'opinions et de croyances qui constitue une métaphysique.

S il est donc vrai que l'expérience est nécessaire à l'exploration du relatif, à la connaissance du contingent, comme est nécessaire à la notion même d’un abîme le rivage positif et précis où se tient le sondeur, l'expérience n’est pas plus suffisante que le rivage. Flle est la condition, mais la condition seulement, de toute acquisition scientifique. La connaissance de l’abîme exige encore, non seulement des instruments d'observation, mais une patiente réflexion de l'observateur, un raisonnement qui raccorde l’invisible au visible et déduise de la direction du connu la configuration de l’insaisissable, Strictement ‘analytiques à leur point de départ, les recherches littéraires exigent aussi, pour être scientifiques, les conclusions d’une synthèse : la pente ferme où nous recueillons les faits s'incline vers un inconnu qui n’est pas inconnaissable, vers l’océan des destinées humaines, vers les courants

qui s'y meuvent, vers les reflets qui s’y jouent. La critique s’accomplit vers un but qui domine tous les champs d'activité de l'humaine pensée, tous les plans de la recherche positive. L'effort d'érudition ou d'analyse qu’elle réclame parfois pour l'établissement préalable de son point de départ, du zéro de l'échelle des sondages, n'en est pas moins respectable. Mais si ce point de départ est tout conquis, s’il est tout voisin de nous dans le temps ou l’espace, si nous sommes dispensés des multiples labeurs qui doivent quelquefois garantir l'identité de notre champ d’expérience, cet avantage nous impose et nous vaut des résultats plus sûrs, plus abstraits et plus universels ; la science prend sa revanche, éventuellement, dans la synthèse.

L'œuvre de Jules Michelet, terminée en 1874, n’est pas de celles qui réclament, pour être identifiées, un long travail de paléographie, des controverses de linguistique, des arguments d'ordre métrique ou grammatical. Tant s’en faut. Mais elle nous a paru fournir matière, dans sa forme authentique et familière, à des conclusions dont l'importance est encore à montrer. En nous penchant sur cette œuvre considérable, nous avons été frappé de l'extraordinaire diversité de ses manifestations ; nous avons observé d'autre part, et non sans étonnement, que ses admirateurs comme ses détracteurs n’ont pas été curieux d’expliquer par une seule intention : des tentatives si diverses ; nous nous sommes demandé si l'explication qu'ils ont négligé de chercher ne jetterait pas un jour intéressant sur la psychologie d’un si grand homme. Si toute la masse de cette œuvre, en apparence double ou multiple, gravite, articulée et cohérente, autour d’un axe unique, la connaissance de cet axe constitue un problème du premier genre, un problème psychologique.

La solution de ce problème, en ce qui concerne Jules Michelet, se réduit à l'explication du fait extrêmement singulier qui domine le déclin de sa vie. Presque sexagénaire, ayant connu et goûté dans l’enseignement de l’histoire, et de l’histoire seule, des succès de toute sorte, comme archiviste, comme professeur,

1. Comme le Dublin University Magazine, vol. L, Michelet as naturalist, n’a pu traiter à fond le sujet (en 1857), la question ne nous a paru posée (nous ne disons pas : résolue) que dans un mémoire présenté (nous ne disons pas : couronné) à l'Académie française en 1898 (GILBERT, Michelet écrivain naturaliste, Bib. nat. Ln 27, 47.262) : « Michelet naturaliste ? Est-ce qu'il n’est jamais venu à la pensée d’un de ses critiques ou d’un de ses admirateurs de l’envisager uniquement à ce point de vue particulier ? » L'auteur a d'ailleurs mal répondu (pp. 12 et 38) à une question si mal posée,

comme écrivain ; affermi dans cette spécialité par les épreuves mêmes, qui ne lui ont pas manqué, Michelet, en 1856, publie un nouveau livre. Or, ce livre porte le titre d’un chapitre de zoologie : L'Oiseau. Est-ce une gageure ? Est-ce le délassement d’un maître en congé ? Non : désormais prodiguant sans compter les loisirs de ses années elles-mêmes assurément comptées, il s'obstine dans sa voie nouvelle. Parcourant tous les degrés de la Nature, depuis l’inanimé jusqu'au végétal, puis jusqu'à l’« animalisable », puis enfin remontant les échelons de la série animale, depuis l’infusoire jusqu’au vertébré, c’est à peine si l’ancien historien se souvient de l’homme ; ou c’est seulement pour lui rapporter de sa lointaine enquête, sur sa propre nature, des conclusions de naturaliste. Voici qu’il dégage la philosophie du monde, qu’il la résume dans L'Amour, qu'il la propose en culte à l'humanité. L'apprentissage des laboratoires l’autorise à fouiller les entrailles de La Femme pour en extraire les documents physiologiques de sa mission sentimentale. Il retourne à l’histoire, mais c’est par la nature, maintenant, qu’il explique l’homme. Dans le temps comme dans l’espace, c'est par les procédés et les méthodes de la science expérimentale qu’il s'efforce d'expliquer les mouvements collectifs des nations. L'étude des climats et des séjours lui fait comprendre et classer les races ; c’est par elle qu'il diversifie les groupes, qu'il commente les types, qu’il interprète le rôle et le destin des sociétés. La Bible de l'Humanité divinise la nature pour mieux célébrer l’homme en l’y situant. Enfin, un peu avant que La Montagne ne couvre cette œuvre de son ombre auguste, et ne renouvelle dans l’espace, pour les géographes, ce qui vient d'être accompli dans le temps pour les historiens, La Sorcière conclut dignement l'immense suite 2. Elle est un type assez schématique pour que Michelet concentre, idéalise en elle toutes les réalités du naturalisme, assez historique pour permettre à l'écrivain vieilli de revenir par elle à son cher moyen âge, à ce cadran séculaire aux gémissements duquel s'étaient envolées vers la postérité les heures les plus émues de sa propre maturité. En relisant, avec La Sorcière, la préface définitive de L'Histoire de France, on a, devant cet ensemble,

1. On remarquera que de sagaces contemporains s'y sont complètement mépris (CF. PONTMARTIN, Nouv. sem. littéraires, 1863, pp. 333 sq.). La question n'est pas de savoir si la critique de Pontmartin est juste quant au fond de La Sorcière, où même quant à la forme, il est surprenant qu'il n’ait vu dans La Sorcière qu'une aberration au sens étymologique du mot.

l'impression que l’humble modulation de L'Oiseau s’est élargie, thème obsédant, développé sans trêve, dominant l'orchestre entier de l’œuvre, l'entretenant jusqu’à la fin.

Le caractère et la durée d’une telle conversion ne sont pas d'une qualité banale. Et l’on peut présumer qu’un tel phénomène a des causes. On a déjà cherché ces causes ; mais, comme ceux qui les ont cherchées n’ont vu dans les essais d'histoire naturelle de Michelet que des distractions, des récréations, des gageures, et n'ont même pas eu, pour la plupart, la pensée de rattacher à l'œuvre de l'historien ces occupations, ou plutôt ces délassements de son congé, la cause de cette interruption de l’œuvre historique leur a paru aussi simple et d'aussi peu de portée que la nécessité d'imposer un entr’acte à un drame, ou l’agrément de charmer cet entr'acte par quelque rafraîchissement. La solution du problème de psychologie que nous venons de poser conditionne l'intérêt du problème d'histoire qui se pose maintenant. Or ce problème de psychologie n’a pas encore été, croyons-nous, pris au sérieux. Il a été à peine abordé par les orateurs spontanés ou officiels que le centenaire (en 1898) a suscités !. En 1862, Sainte- Beuve écrivait déjà : « M. Michelet poursuit sans relâche, à travers les récréations d'histoire naturelle qui le délassent…. ? » ; et Ferdinand Brunetière écrivait encore, en 1897 # : « Un autre Michelet se dégage du premier ; il découvre la science, l’histoire naturelle et la psychologie tout particulièrement ; et, comme il continue d’être foncièrement romantique, il en devient le poète. » M. Corréard n’a vu 4 dans ce « poème en quatre chants » (c’est ainsi qu'il appelle La Mer, La Montagne, L'Insecte, et L'Oiseau),

1. Le ministre de l’Instruction publique, Rambaud, avait prescrit cette solennité par la voie hiérarchique ; tous les lycées eurent leur conférencier, toutes les écoles eurent un volume d'extraits des œuvres de Michelet (Centenaire, fêtes du Conseil municipal, in-4°, 1898, pp. 4-6). Nombre de ces conférences ont donné lieu à des travaux importants, que nous citons infrà.

2. SAINTE-BEUVE, Nouveaux lundis, II, 111, 10 mai 1862 ; cf., TAINE, Essais de critique et d'histoire, p. 133 : & Comment M. Michelet est-il devenu naturaliste ? Par bonté et par compagnie ». Cf. Em. MONTÉGUT, Rev. Deux-Mondes, 2e période, vol. XXXI, janv.-févr. 1861, pp. 719 et 728 14 Diversion, fantaisie, amusement, relâchement », et FEREY, In M ichelet, mémoire couronné par l Académie française, p. 18 : « Il s'amuse aux surprises de la zoologie ». Jen

3. F. BRUNETIÈRE, Manuel d'Hist. de la littér. fran, p. 455 de la re édit.

4. CORRÉARD, Michelet, p. 191. — TAINE, Essais de critique et d'histoire, p. 98, appelle Michelet un poète de la grande espèce. Il n'est pas étonnant que M. Léon Bourgeois, parlant officiellement devant Mme Michelet, n'ait vu « qu'un grand poète » dans l’auteur de « ces œuvres charmantes qu'il a aimées entre toutes, comme les filles de son union avec celle qui a été la compagne de son esprit, le sourire de sa vieillesse. la muse de son immortalité... » Ed. du Conseil

municipal, p. 15.

qu'un « renouvellement du génie » de Michelet. Seul à notre connaissance, M. Lanson : a montré que, sans l'étude de ce renouvellement, «on comprendrait moins bien le génie de Michelet »: mais, comme bien on pense, dans un ouvrage d'ensemble, il ne pouvait s’attarder à creuser tous les problèmes dont il indiquait la formule. M. Ch. V. Langlois, dans une conférence faite en Amérique, et publiée dans ses Questions d'histoire, t. II, à posé un problème connexe à celui que nous abordons, mais il a éludé celui-ci : « L'Orseau, dit-il, L'Insecte, La Mer et La Mon-

tagne forment-ils dans l’œuvre de Michelet un compartiment,

tout à fait à part qui ne ressemble à rien (p. 83) ? » (ce à quoi

l’auteur a répondu affirmativement, p. 80) « ou bien Michelet

n'a-t-il pas traité l’histoire de la nature comme il avait accoutumé de traiter celle des hommes ? » (p. 83). Mais ce n’est pas là un dilemme : car on peut répondre non aux deux questions. Tous les critiques qui, vers la fin du xix® siècle, ont le plus abondamment commenté la vie de Michelet, abusés qu'ils étaient par la conception de ce « délassement» dans son œuvre, ont assigné, à ce phénomène, les causes qu’il est d'usage d'attribuer à un hors d'œuvre ; ils ont invoqué les deuils de Michelet, son second mariage, l'influence de la personnalité de sa seconde femme, la nécessité de soutenir une fière pauvreté (Boissonnade, conférence du Centenaire à l'Université de Poitiers, p. 120), le charme de tel séjour, la contingence enfin du loisit forcé que causait à Michelet le coup d'Etat ?; mais toutes ces causes, pieusement ou savamment invoquées pour expliquer la distraction ou le répit de l'historien nous ont paru insuffisantes, quelquefois invraisemblables, et pour le moins purement secondaires. C’est ainsi qu'on ne peut ni faire état des lieux, car Michelet avait déjà visité, en 1830 et 1838, l'Italie, en 1833 l'Angleterre et la Gascogne (ce n’est donc pas de 1850 à 1856 qu'il a découvert l'océan) ; ni incriminer les deuils, car la mort de la première femme de Michelet (1839), celle de son père (1846), celle de son fils (1850) sont relativement des faits anciens quand paraissent L'Oiseau (1856), et surtout La Montagne (1867). Le second

1. LANSON, Hist. de la Lüittér. française, p. 1003 de la 1re édit.

2. Cf. d'HAUSSONVILLE, Etudes Biographiques et littéraires, 1876 ; FAGUET, XIXe siècle ; ete. — En réalité, les loisirs forcés de Michelet sont antérieurs au coup d'Etat. Dès mars 1851 (Cf. SALEMBIER, 7# Revue de Lille, 1906) Michelet fut révoqué par le Conseil supérieur de l’Instruction publique sur le rapport de Biot.

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mariage est de 1849. De telles influences sont trop loin d’être immédiates pour être primordiales. On peut en dire autant du coup d'Etat. D'ailleurs Michelet consacra à des études historiques les premières années du second Empire. Et la noble nécessité de pourvoir aux besoins matériels du ménage n’explique pas que l’auteur de tant d'ouvrages d’histoire ait tenté, même plus tard, une veine si nouvelle et si aléatoire.

De plus, quand bien même ces causes pourraient être invoquées, elles seraient loin de correspondre à toutes nos curiosités. Les intentions d’un homme sont ce qui rend son œuvre scientifiquement intéressante : à côté de l'intérêt psychologique d’une telle recherche, qui se propose, en effet, d'analyser les divers ressorts d'une pensée supérieure, il y a, dans l’étude des intentions réalisées ou déçues, matière à la satisfaction d’un très vaste désir ; car c’est une des principales façons de connaître les conditions et les ressources de l’activité humaine, que d'observer, en concurrence, des facteurs tantôt variables, tantôt constants, comme le crédit d’un écrivain, l'autorité de son prestige, l'importance et l’activité de sa clientèle immédiate, le besoin d'imiter, l'intensité d’un paradoxe, les valeurs accordées aux suggestions de l’art, et aux séductions du vrai, ces derniers facteurs étant d’ailleurs le plus souvent de signe contraire.

Or, pour connaître les intentions qu’a eues Michelet en écrivant son histoire, il est a priori fort contestable qu'il soit avantageux de dédaigner ou d'ignorer son œuvre de naturaliste. Nous avons lieu de nous demander si le zèle déployé par lui dans ce nouveau champ d’études ne procède pas d’une arrière-pensée qui nous renseigne sur son activité dans l’autre. Enfin, si l’on part de ce principe que Michelet, historien ou naturaliste, a subi et modifié les idées de son temps, comme cela est vrai de chacun de nous, mais notablement plus frappant chez un homme supérieur, l'œuvre de Michelet naturaliste est une tentative dont la connaissance peut expliquer tel ou tel produit des doctrines de ce temps. Méconnaître ce document serait s’exposer à errer dans la recherche des causes de certains courants intellectuels.

Supposons maintenant, au contraire, que nous résolvions le double problème que nous avons conçu. Nous voici, par hypothèse, en mesure d'affirmer que le vaste ensemble constitué par l'œuvre de Michelet s'articule autour d’un seul axe ; qu'une seule idée directrice préside à toutes les manifestations de cet ensemble, que tous les détails procèdent d’une substance commune, intrin-

sèque. En même temps, l’œuvre ainsi reconstruite, palpitante, vivante comme l’âme dont elle est issue, exige une origine ses trais généraux, mis au point, permettent de reconstituer sa filiation dans le passé ; sa génération dans la suite en est également marquée. L'œuvre littéraire, dès lors, peut être traitée comme un fait scientifique, et comme une contribution à la découverte d’une ou de plusieurs lois. Mais ce n’est pas tout : l'armature qui en fait l'unité est constituée par un système d'idées extérieur à l’esprit qui l’a conçu, indépendant des causes qui l'ont inspiré, des effets qui en sont issus. Un troisième motif, et non le moins puissant, s’en dégage, une troisième raison d’analyser dans cette œuvre les éléments contingents d’une éternelle synthèse. Le point d’où l’on envisage à la fois l’objet de tant d’études abordées successivement par Michelet, le sommet ‘de l’angle dont ce vaste objet est capable, est situé en pleine métaphysique. Faute de le repérer, on ignorerait non seulement le fait de l’œuvre, non seulement sa cause, mais sa fin, son principe suprême.

Pour nous résumer, nous dirons que l’œuvre de Michelet naturaliste a une triple importance, essentiellement attribuable, du teste, à toute œuvre littéraire : elle sert à compléter la physionomie du penseur et à doter d’un échantillon mieux connu la psychologie de l’homme de génie ; — elle fournit, par un exemple concret, des précisions utiles sur le sens d’un courant philosophique au milieu duquel nous sommes nés ; — elle est une occasion de discuter l’auguste problème des rapports réciproques de l’homme, de la nature et de Dieu. Et la critique même de cette œuvre se confondra avec l'examen de ce problème.

C'est à ce triple point de vue que nous nous proposons d'examiner l'œuvre de Jules Michelet.

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