CHAPITRE PREMIER
Le problème psychologique : unité de l’œuvre.
Parmi les causes qui ont découragé les critiques de venir jamais à bout de ce premier problème, il faut placer au premier rang celle qui les a fait douter de l’unité d'auteur. Une erreur extrêmement répandue, mais qui, si elle n’était pas une erreur, rendrait justement vaine toute tentative de raccord entre l’œuvre historique ou social de Michelet et son œuvre philosophique où cosmologique, représente Mme Michelet : comme l’inspiratrice, ou même comme le principal écrivain des ouvrages postérieurs à 1850. S'il en était vraiment ainsi, il serait beaucoup moins prudent de rechercher dans ces ouvrages ce qui les rattache à ce que Michelet publia avant 1850. Non seulement l'essence de l’œuvre ne solliciterait plus notre curiosité, mais l'existence en serait compromise. Car si l'essence n'implique pas l'existence, la réciproque n’est pas vraie : et l'existence de deux œuvres, prouvée par celle de. deux auteurs, supprimerait en le dédoublant l’objet essentiel d’un problème nécessairement unique.
1. La brochure in-4° dans laquelle le Conseil municipal de Paris a édité les souvenirs officiels du centenaire (Bibl. nationale, Ln ?7, 46.937) reproduit assez fidèlement cet état d'esprit : « A ses livres d'histoire, est-il dit, dans l’introduction non signée, vinrent s'ajouter des livres charmants d'histoire naturelle, de psychologie morale, de pédagogie, où l’on reconnaît, à côté de sa main, celle de la femme admirable qui avait uni sa vie à la sienne ; L’Oiseau, L’Insecte, La Mer, La Femme, Mon Fils (sic), La Bible de l'humanité. » T/inexactitude le dispute ici à l'incertitude. Des critiques beaucoup plus considérables s’en sont rapportés sur ce point à la voix publique : M. SALEMBIER (loc. cit.) a admis que « L'Insecte, L'Oiseau, La Mer, ont été publiés et écrits en grande partie par » la « seconde femme » de Michelet : ce qui est inexact, quoique imprécis.
C'est en quelque mesure une seule et même tâche que de
démontrer la communauté d'inspiration: des deux parties de l’œuvre de Michelet, et de remettre au point la part de la collaboration de sa femme. Nous commencerons donc par établir que les ouvrages attribués à Mme Michelet n’ont été ni inspirés ni conçus par elle : cela suffit à prouver que Michelet est le seul ‘ auteur de l’ensemble, car ce n’est pas en partager la production que de les avoir couvés ou aidés à éclore. Mais la légende est d'autant plus difficile à détruire qu’elle a, comme toutes les légendes, un fond de vérité historique, et qu'il faut l'en dégager, tâche plus délicate que de la supprimer. Oui, Mme Michelet a païticipé à l'exécution des œuvres de son mari; mais exécuter n’est pas concevoir, et encore faut-il réduire cette exécution à ses justes limites.
I1 faut reconnaître, d’abord, que le procès ne porte pas sur les ouvrages posthumes que Mme Michelet a édités, et qu'elle a presque entièrement, ou même entièrement, rédigés de sa main d’après des notes de son mari : par exemple Le Banquet, Ma Jeunesse, Rome, Sur les chemins de l'Europe. Que ces derniers ouvrages aient été écrits tous par elles; que Mon Journal et Les Scldats de la Révolution aient été édités par elle, mais non écrits, ce sont des points sur lesquels la lumière est faite : : il n'importe. Autrement grave est le soupçon qui pèse sur les ouvrages proprement consacrés à la Nature, et sur les quatre principaux, en particulier. La collaboration de Mme Michelet y est indéniable, mais c’est 1à qu’il importe d’en fixer le quantum et surtout le quale. Sur ce point, nonobstant les conclusions des juges consultés par les héritiers de Michelet et par Mme Michelet elle-même (en désaccord sur leur part respective de propriété littéraire) nous estimons que le véritable procès n’est pas jugé. En effet, le point de vue juridique n’est pas celui des sciences littéraires. Les juges se conforment à des lois qui les somment d’octroyer la même valeur à tous les témoignages, à toutes les expertises, à tous les aveux, à tous les commencements de preuves écrites, pourvu que la sincérité en soit juridiquement indiscutable. Indifférents, en tant que magistrats, à l'exégèse, à