Oiseau, préface, XLIX et Eclaircissements
universel dont il se déclare l'interprète. Ce n’est pas au hasard que cet amour nous est enseigné par tel et tel exemple : l'oiseau est le plus aimé :, l’insecte est le plus aimant. L'amour que nous avons vu frissonner et frémir dans le creuset de la mer infinie s'incarne dans l'oiseau des mers et se ramasse en particulier dans son aile, où il devient joie : « le plus joyeux des êtres, c’est l’oiseau » ?. Le même protocole ordonne la hiérarchie des joies. Ce n'est donc pas du point de vue de leurs dimensions qu’il faut considérer les êtres, mais selon leur capacité de tendresse et de joie : à cet égard, l’insecte est mieux étudié dans la solitude et dans le silence de la montagne, où la majesté du décor ne permet pas à d’autres créatures d’offusquer ce petit être, mais fait valoir au contraire sa vraie grandeur, identique à celle du tout dont il exprime l'harmonie par sa tendresse. La joie, en effet, n’est autre que la conscience de l'harmonie du monde, conscience perçue par ceux qui la réalisent ou par ceux qui la contemplent réalisée. Celle de la mer s’incarne dans l'oiseau, celle de la montagne s'exprime par l’insecte... « tout est si bien harmonisé et les perspectives sont telles que les lacs et leurs fleuves réfléchissent ou regardent encore, en s’éloignant, la grave assemblée des montagnes, des hautes neiges, des neiges sublimes dont ils sont une émanation. Ils se regardent, s'expliquent, s'accordent, s'aiment... de là une nature prudente, une sagesse générale dans les choses même... L'âge avancé s’y raflermit, s’y associe à la Nature, et salue sans s’attrister les grandes ombres qui tombent des monts. Et les âmes neuves encore, qui n’y sentent que l’aurore et l'aube, s’y ouvrent à des joies charmantes de tendresse religieuse : tendresse pour l’âme du monde, tendresse pour ses moindres enfants » (Ins., pr., p. XV). En d’autres termes, selon Michelet, mieux pénétrer l’harmonie intime du monde, c’est la condition de la joie ; l’insecte et l’oiseau n’en sont que des occasions de choix. Dans la Nature, tout ce qui est organisé, réalise, subit ou goûte cette joie ; et le reste la donne : on ne saurait citer tout ce qu'il a écrit dans cette pensée, le IVe livre de La Mer et les premiers chapitres de L'Oiseau en sont presque uniquement inspirés : l'aile est le triomphe du bonheur par le vol et l'incubation (O., pp. 25 et 9); un lac est un heureux interprète des races et des reli-
gions (Mo., p. 57), il a tout pacifié ; il est comme une religion
1. Oiseau 17e p. ch. I. Er 2. Idem, chapitres de la Frégate et de L’Aile ; l'échelle de dignité des êtres n’est autre que celle des amours.
commune de la Nature; en lui, comme dans un fleuve, distille épurée « l’âme des Alpes » ; «la grande harmonie, aïlleurs vague, est palpable ici. La solidarité de la vie, la circulation de la nature, la bienveillante mutualité de ses éléments, tout est visible (Ins., p. XIV) ». Aïnsi «la grande femelle, l’adorée, la Nature » se rend après un « aimable combat » (NF., 256-257) et nous livre comme premier secret son amour, et, comme premier fruit de cet amour, la joie.
Sur ce point, l’optimisme de Michelet est indomptable : rien ne l’ébranle. I1 voit la Nature changer, et s’en félicite : les arbres toujours verts deviendraient fastidieux. « Grâce, Nature éternelle, au cœur changeant que tu m'as fait accorde au moins un changement. Pluie, boue, voyage, j'accepte tout... » (O., p. 165" cf. 195). Ce qui disparaît de ces charmes évanouis va reparaître : et «n'est-ce pas comme un retour de Dieu ? » Mais il y a, dirat-on, quelque chose de pire que l'interruption de la joie ; il y a la douleur : Michelet n’en fait rien moins que l’occasion automatique de relèvement, la « sévère discipline naturelle » qui « tire de l'âme un affinement qu'aucune culture humaine n’eût amenée. » (A., pp. 283, 299-300). Les races animales nous montrent une tentative spontanée de rachat de la douleur (O., 106) ; dans la race humaine, la douleur rend à la femme la « santé et la royauté » avec l’« état de grâce » pour compléter le tout. Pour observer la mort sans en être bouleversé, il suffit à Michelet de détacher ses yeux de l'individu, de les fixer sur 1’ ensemble, et, pour se consoler, de se dire qu'après tout c’est la Nature « qui se dévore elle-même », elle subsiste donc (Mer, IV, IV fin). Au demeurant, la douleur disparaîtra de ce monde (O., p. 302) : et, en attendant, nous l'éviterions souvent si nous usions mieux de la nature : malheurs et insuccès des navigateurs prouvent que l’homme n’a pas assez étudié la Nature : il eût été plus heureux s’il eût agi en savant plus averti (Mer, 311 et 195). On voit combien, dans ce Système, la nature a beau jeu : par ses conseils, elle nous fait éviter la douleur ; faute des mêmes conseils, et cette douleur fût-elle inévitable, il édraié encore s'en réjouir, car elle est féconde ; et enfin, fût-elle inféconde, elle serait provisoire, et par conséquent incertaine en fait, étrangère à la nature en droit. L'univer- : sel amour n’est donc nulle part en défaut. La nature en porte la . marque : la loi d'amour s’exhale partout en sérénité. Tout aime, Ë tout est aimé du même amour, avec la même joie. +
sas jé r st cri ét
. $ 4. Or, non seulement l’amour se rencontre partout où se manifeste la vie, mais on ne saurait l’observer séparé de l’art ni de la vertu : aimer c’est tendre vers le beau et vers le bien. La Nature, chantier de vie et berceau d'amour, devient ainsi atelier d'art et ruche de devoir. La joie est comme la conscience subjective de l’amour universel, tandis que le beau et le bien en sont comme les manifestations auxquelles se reconnaît objectivement la perfection de la Nature ; quiconque vit s'élève de lui-même vers le mieux vivre et cet essor implique l’amour ; de plus, quiconque aime attire l’attention et le respect du monde sur la gloire de son effort ; or cette admiration c’est le sens de l’art et cet effort c’est la beauté. Plus un être fait effort pour parfaire sa vie, plus il dépense en beauté d'énergies mystérieuses. Les méduses à ce point de vue sont typiques (Mer, 22 partie, chap. VI) : « Leurs variétés charmantes marquent des progrès intérieurs de vie, des degrés de développement, les jeux, les grâces, les sourires de la liberté nouvelle. Celle-ci, artiste admirable, sur ce thème si simple de disque ou d’ombrelle qui flotte, d’un léger lustre de cristal où le soleil met des lueurs, a fait une création infinie de jolies variantes, un déluge de petites merveilles. » L'insecte est rendu ravissant grâce à l'amour : «ne croyez pas que ces richesses soient de purs dons des beaux climats... un autre soleil... l'amour... évoque en eux la vie intérieure, évoque toutes leurs puissances, et, au jour donné en fait jaïllir la suprême fleur. Ces étincelantes couleurs ce sont leurs énergies visibles qui deviennent parlantes, éloquentes, c’est l’orgueil d’une vie complète qui, ayant atteint son sommet, s’y étale et y triomphe, qui veut s'épandre et se donner ; c’est la traduction du désir, etc... » (Ins., 83-84) ; bref, la beauté est une résultante naturelle des énergies physiologiques. L'insecte est même un professeur d’art, il « parle par ses arts qui pourraient féconder les nôtres» (Ins., p. 128, cf. chap. XIT et chap. XV intitulé De la rénovation de nos arts par l'étude de l'insecte). C’est dans ce dernier chapitre que nous apprenons que les forces les plus charmantes sont les forces vivantes, que l’infinie puissance de beauté de la nature « ne se borne pas aux surfaces comme l'avait cru l'antiquité » mais fait encore « ravissants de formes des organes qui, selon nous, accomplissent de basses fonctions » ; Michelet veut parler de l'intestin : « Je pense, dit-il, à l'extrême beauté, à la tendre délicatesse de cet arbre de corail qui pompe incessamment le chyle de nos intestins »..
Aussi tous les arts ont-ils leur source dans une leçon, dans une
inspiration de la Nature. L'amour rend sculpteur (O., 213). La montagne a la même influence ; du joujou de Nuremberg à la pâtisserie des Alpes, il n’y a que la différence de la matière ; on sculpte même le beurre ou la neige, mais on s'appelle Canova ou Michel-Ange (Mo., p. 297, II p., IX). L'architecture est issue de la crainte des volcans (Mo., I, XIII) : « la peur avait fait l’art »; et la nature s’est même chargée de joindre l'exemple à l’aiguillon, en fournissant à l'architecture romane des modèles tout faits. Car le gothique est ecclésiastique et, bien entendu, contre nature : mais le roman est dans la nature, et c’est la perfection (So., p. 109 ; HF., IX, 79 et 84-85). Le côté scientifique de l’architecture n’exige aucune initiation ; les fourmis résolvent sans études les problèmes les plus difficiles de statique et de cinématique (Ins., p. 252). La musique même est un élan spontané de l'amour : on connaît les pages magnifiques où le chant de l'oiseau est présenté comme une suppléance de la lumière (O., II p., VIE chap.) ; mais qui se douterait, s’il n’eût feuilleté le livre de L’Insecte (p.224), qu'un musicien fût redevable de son génie à une araignée ? c'était « tout un auditoire » en effet : or, «il n’en faut pas plus à l’artiste pour lui renvoyer , lui doubler son âme ». On sait que Michelet a professé sur la musique des idées toutes démocratiques : les plus grands musiciens sont ceux qui ont eu l'âme la plus simple, la plus fruste, la plus populaire : cette con- viction vaut des faits 1. Ilest vrai qu'ailleurs Michelet dément luimême cette impression superficielle par une conviction non moins gratuite, mais contradictoire avec la première : il oppose cette fois la musique du moyen âge à La Marseillaise, et naturellement cela pâlit devant ceci, la musique du moyen âge pleure, c’est La Marseillaise qui sera le chant spontané du peuple (HF. XII, dern. p.) ; et pour que le démenti soit plus catégorique, la musique est issue d’une renaissance, d’une réaction contre l'Eglise (HE. X, 89, 91-92). Nous voyons reparaître ici pour la musique des hommes la théorie qui explique le chant de l'oiseau ; la santé crée la joie, et la joie s’exhale par le chant (HF. X, 95). Et l’origine de la musique ainsi présentée est le digne pendant de celle de l'architecture, telle que nous l’avons définie plus haut : Michelet ne se doute pas qu’il faut plusieurs années pour apprendre l’harmonie et l’orchestration, fût-on sous la direction d’un Reber ou
1. Cf. Rome, p. 306. « Le peuple qui les chantait [les chants d’Eglise] en était l’auteur ; il y mettait toute son âme. »
dede à d'inirt h PPS A ETUI!
d'un Théodore Dubois, s’appelât-on Berlioz ou Glück ; pour lui l'harmonie est une science spontanée, n’exigeant pas plus d’études préalables que l'élection d’un conventionnel : « elle se faisait d'elle-même (l'harmonie) ». (HF., XI, 74). Mais cette simplicité de l’art, cette spontanéité de sa floraison ne veulent pas dire qu'il soit très répandu : sans doute il suffit d’obéir à la nature pour être artiste, mais obéir à la nature n’est pas si facile ni si fréquent : «l’art est la seule chose inaccessible au mensonge. Fils du cœur, de l'inspiration naïve, il ne comporte pas l’alliage du faux (PF., 179), il ne se laisse pas violer, il crie, et si le faux triomphe, il meurt. Tout le reste s’imite et se joue : ils ont bien pu faire une théologie au xvI* siècle, une morale au xVII, un art jamais! On peut simuler le saint et le juste. Comment imiter le beau ? Le beau, c’est la face de Dieu ». Aïnsi conçue, la recherche de la beauté ne diffère point d’une religion. L'art aboutit à l'amour comme il en est issu. Chose singulière, Michelet qui a eu l'horreur de la grâce (même de la grâce au sens théologique, présentée par lui comme l'arbitraire le plus capricieux, le plus opposé à la justice), Michelet permet à la beauté d’être différente de la justice ; et il lui confère, à cette « face de Dieu » tous les attributs qu'il abhorre dans la grâce, et jusqu’au nom de l’abhorrée : « beaucoup de tendresse, un peu de faiblesse, la pudeur, la timidité, la fluctuation, l’à peu près, je ne sais combien de courbes aimables, voilà la beauté, la grâce. Tout cela est le contraire de la ligne droite de justesse et de justice qui est la grande voie de l’homme (A., p. 351, livre V) ». Il s’agit de la femme, qui «est la beauté (1b1dem, p. 350)», et qui « est » aussi la nature (Mer, 386) comme on le verra plus loin. L'art issu de la nature, de l'amour, à son terme sublime, entretient l'amour et cherche Dieu. C’est la théorie de Michelet sur l’art. Nulle part sans doute il ne l’a présentée en termes plus concis que dans les Origines du Droit (OD., introd., p. LVI) et nous résumons par cette citation sa doctrine naturiste de l’art : « Homme, nature, toute existence est travaillée d’un infini captif qui veut se révéler par la génération, par l’action et par l’art, qui fait et défait ses symboles, languissant tour à tour de créer et de mourir. L’/homme porte ainsi en lui comme un infatigable artiste qui travaille à la fois au dehors et au dedans. Cette force l’use et le soutient. »
Mais ce n’est pas tout que de remarquer la naturer façonnant elle-même sous nos yeux éblouis les modèles de l’art, elle nous façonne nous-mêmes à la beauté par l'intermédiaire des énergies
140 DEUXIÈMÉ PARTIE. — EXPOSITION
d'amour qu’elle répand : la femme s’identifie avec la nature en
beauté comme l’homme en vigueur, les bains de mer sont une:
renaissance de la beauté (Mer, liv. IV, chap. V). De même avec la perle (Mer, II, VIII) et avec la soie (Ins., chap. XII) : ces deux prodiges de l'amour sont des merveilles d'art et des talismans de beauté. L'admirable candeur des perles surpasse
encore l'éclat de la virginité, n’est égalée que par «celle de l'in-
nocente épouse si pure, mais soumise à l'amour ». Et de même «une seule chose se soutient à côté du cheveu de femme, un seul fabricant peut lutter : l’insecte ».
« La soie laissée en nature et pas méme teinte est dans un rapport plus intime avec la femme et sa beauté. » Ne nous en étonnons pas, femme et beauté c’est identique pour l’auteur de l’amour : or l’ «insecte est femme» à son tour (Ins., chap. XIV) : l'être le plus aimant quine peut donner la vie sans mourir (Ins., chap. IV) est l'artiste incomparable, élevé au rang de celle qui est la beauté.
$ 5. Enfin la nature est une école de vertu et de charité, d'effort et de devoir, de générosité, de civilisation : cette conviction n’est pas moins souvent exprimée par Michelet que les précédentes, c’est au voisinage de la Nature que la créature humaine devient artiste ; c’est au contact et comme sur le giron de la Nature que l’homme également devient amoureux de l’ordre et de la loi, jusqu’à l’héroïsme s’il le faut. Cette conception fournit à Michelet deux de ses plus beaux thèmes dans les partitions respectives de La Montagne et de La Mer. Mais les quatre livres sont tous, et tout entiers, didactiques à cet égard. Dans le premier chapitre de La Montagne et même dans les suivants, nous voyons que les monts apprennent à l’homme la joie de monter, et même la force et le vouloir et le pouvoir d'y tendre ; ce qui n'est en apparence que symbole est en réalité initiation ; Saussure prépare Cuvier, l’ascensionniste provoque le savant ; les progrès de la science, à cette symbolique école où l’on ne conquiert qu’en luttant, ont été parallèles des progrès de l’ascensionnisme, Mais l’homme n’a pas seulement compris, par l’ascensionnisme, la conformité de l'effort scientifique à l'effort corporel, il a pressenti l’affinité des deux objets de ce double effort, la parenté de la montagne avec l’homme. Le glacier vit; et c’est le martyre des conquérants du Mont Blanc qui a fait connaître cette vérité (Mo., I, III). Bien plus, la montagne aime, elle est
dard lui alien: dia de fair ir al cola ie KE Lin deb ét dr
une pacifiante distributrice des eaux, des forces atmosphériques harmonieusement opposées, les fleuves bienfaiteurs ne font que colporter dans les vallées ses trésors (I, chap. IV-V) ; enfin la montagne enseigne le bonheur, elle est l'autel sacré des alliances
. entre peuples, elle rend libre, confiant, hospitalier (I, chap. VI,
VII) ; toute la terre aspire à monter vers le soleil,et elle y tend par la montagne, qui non seulement conserve dans son sein le limon vivifiant et brûlant d’où l’Adam moderne renaît encore tous les jours (il s’agit d'eaux thermales liv. I, chap. IX), mais encore par sa configuration : sevrée du soleil par le refroidissement de son écorce, elle a la nostalgie de son âge d’or, et son regret lui suggère des aspirations vengeresses(I, X) ; ces aspirations, ce sont les continents qui sont tous des montagnes (I, XI) ; ie pôle même en est une, la vie y est suppléée par l'électricité magnétique, véritable système nerveux de l'univers dont les volcans sont les organes respiratoires et le cœur. Au voisinage des volcans (I, XIV), les populations épouvantées se consolent en apprenant la beauté : l’art éclot spontanément du spectacle d’une flore étrange et de la splendeur du brûlant décor. Aïnsi tout le premier livre de La Montagne est contenu dans le premier chapitre dont le sens n’est autre que celui que nous avons indiqué, l’apothéose des conquérants de la montagne est littéralement celle du savant. Un tel symbole aurait bien pu inspirer le Zénith à Sully-Prudhomme : pareille est dans les deux ouvrages la confusion du but de l'essor avec l’objet de son symbole; et l’auteur du Zénith s'était rencontré dans sa jeunesse avec le déclin de l’auteur de La Montagne, lorsqu'il parlait ainsi des modernes Saussures :
Ils vont, la plaine utile est un trésor qui rampe : Les monts sont des déserts, mais des déserts debout.
Selon Michelet, toutefois, l’altitude n’est pas déserte, elle est peuplée de noblesse. Dans les chapitres que nous venons d'analyser sommairement, l’on voit qu'une estime réciproque est née entre les conquérants cisalpins et transalpins de la redoutable frontière. « Une Gaule se fit en Italie, une Italie se fit en Gaule », les dangers ont suscité l'audace et par là même accru le charme des émigrants, aïlés ou non. Ainsi s’est créée l'hospitalité ; l’'énormité du Saint-Gothard est la conciliation des Alpes ; le Rhin, âme profonde de la contrée, a joué le grand rôle d’arbitre. Ajoutons que la deuxième partie de La Montagne qui paraît assez artificiellement raccordée à la pre-
mière, en exaltant le charme de notre flore indigène, et du chêne en particulier, ne correspond pas moins profondément à cette première partie par le développement de l’idée de solidarité entre l’homme et la Nature, dont la montagne n’est qu’une amplification. Si l'homme cesse de pouvoir vivre dans la montagne qui lui donne par ses arbres des leçons d’immortalité (Ie p., I) et d'utilité (IL, II), c'est qu'il a négligé la flore, la flore amoureuse, riche d'énergies physiques et chimiques, douée d’intelligence et de tendresse. Il a négligé également la faune. La vie diminue dans les Alpes et dansles Pyrénées : cependant, malgré cette décadence, l’homme puise encore dans la montagne des leçons de revanche, le mélèze y résiste grâce à la sève, l’arolle grâce à la lumière ; ainsi le livre s'achève par une invitation à l'essor, comme il avait commencé, mais l'invitation est adressée à l'Europe entière qui doit se recueillir et rapprendre au sein des monts l'escalade des corps et la régénération des âmes.
La mer n’a pas moins de crédit sur le progrès humain. Après un premier livre où tout sert de prétexte à nous montrer l’affnité de l’homme et de la mer, et la peur qu'elle inspire (liv. E 1}, et la vie dont elle surabonde (liv. I, chap. IT-ITT), et ses courants qui conditionnent la vie humaine (I, IV), et la fascination de cette grande charmeuse alternativement menaçante et domptée, indéfiniment victorieuse et vaincue (I, V-VITI), après un second livre où toute la nature est expliquée par la mer, grâce à l’hypothèse de l'évolution que nous retrouyerons plus loin, le troisième livre exprime nettement que sans la mer il n'y aurait pas eu de civilisation : en effet, sans animaux marins, point de pêches, sans pêches point de navigateurs ; le poisson émancipe donc l'homme, il suggère la barque, et suscite le navigateur ; à son tour l'océan conquis devient suggestif et pousse l’homme vers l'océan des sciences, symbole analogue à celui que nuos avons vu plus haut dans /4 Montagne (Mer, IT, chap. I et II). Que demander de plus à la mer ? d’émousser ses récifs, et de fermer ses gouffres ? Non, pas même, les récifs sont précieux : «avouonsle, » disent ces faiseurs de mondes, « quand même malheureusement quelques vaisseaux y périraient, ce que nous faisons ici est utile et bon et grand, tant de problèmes obscurs qui vous arrêtent semblent chez nous avoir trouvé solution ». I1 s’agit de problèmes moraux et sociaux : «la distribution du travail, une charmante variété dans une grande régularité, un ordre géométrique qui cependant a les grâces d’une liberté naissante », Où puiser des-
leçons plus réconfortantes et plus opportunes ? Les artisans du récif entretiennent dans la mer «la vie et la salubrité » ; et celleci «n'est pas ingrate » (Mer, p. 159) : elle les nourrit, les réchauffe et les enjolive. Car l'amour ne diffère pas de nature où qu’il se trouve : «l'amour c’est l'universelle égalité (Mo., II® p., chap. VII) entre les êtres et les espèces. Plus d’orgueil. Il est le même au plus haut et au plus bas, chez la fleur et chez l'étoile. »
Ainsi la mer nous enseigne l’ordre par l’amour ; et cet amour, identique partout en qualité, abonde seulement çà et 1à davantage : c'est le but du quatrième livre de nous l’enseigner (IV, chap. VI). Mais de même que tout était montagne pour nous apprendre l'essor, tout est mer pour nous apprendre les patientes amours des madrépores ou la vertu que suggèrent les tempêtes (Mer, III, III). Tout est mer, disons-nous ; en effet « trois formes de la nature étendent et grandissent notre âme, la font sortir d'elle-même et voguer dans l'infini, le variable océan de l’air.. le fixe océan de la terre, son ondulation que l’on suit du haut des grandes montagnes... enfin l'océan des eaux moins mobile que le premier et moins fixe que Je second, docile au mouvement céleste dans son balancement régulier »; autant dire toute la nature, mais « grande, très grande différence entre les deux éléments, la terre est muette et l’océan parle. que dit-il, il dit la vie. il fait honte aux ambitions pétrifiées de la vie terrestre ; que dit-il ? immortalité.. que dit-il ? solidarité (Mer, IV, VI début). » Il est difficile d'exprimer mieux que par cette page à quels enseignements prétend suffire, sur l'utile et juste emploi de la vie, la doctrine enseignée par la Nature. De la symbiose naturelle entre l’animal infime et la grande « animalisable » résulte pour nous le principe d’une méditation sur la solidarité. Mais les exemples abondent à tous les degrés de cette nature, à toutes les hauteurs de cette montagne universelle, à toutes les profondeurs de cette mer polymorphe. Tantôt les arbres résineux nous donnent (Mo., p. 12) un exemple virgilien de solidarité en abritant les frêles poiriers : ceux-là « semblent les frères naturels des populations souffrantes, méritantes, laborieuses », tantôt le chêne en fait autant pour l'oiseau et pour l’homme (O., 163, 164) ; mort, il communique à nos ouvrages l’« éternité des œuvres de la nature » ; vivant, il « tend ses bras secourables aux diverses tribus animales et les abrite de ses feuilles ». Aussi, « qu’il nous soit donné de lui ressembler, à ce chêne fort et pacifique dont l'absorption puissante a concentré
tout élément et en a fait l'individu grave, utile et persistant, É personnalité solide à qui tous, avec cotifiance, demandent un abri. » Les sociétés gagnent à aimer l’animal et la plante, elles perdent à les mépriser (Pp., II, VI). La solidarité de règne à règne est profitable, elle se pratique entre insectes et végétaux (Ins., chap. XXIV), l'abeille est délicatement récompensée pour sa délicate mission auprès des fleurs ; aussi l’éleveur et l’agronome n’ont-ils qu'à s'occuper des intérêts propres des insectes, des oiseaux et des fleurs pour veiller sur les leurs ; faire du bien à l'animal et à la plante, c’est en faire à l'humanité, en vertu du pacte qui lie entre eux tous les individus de l'univers vivant.
AieUrs, Michelet nous rappelle qu’en agissant selon la nature
à l'égard de la mer et de son contenu, on acquiert la notion é droit (Mer, liv. III, chap. IV. le droit de la mer). L'histoire plaide dans le même sens, il y a des preuves historiques de l'efficacité de ce contrat social étendu jusqu’à l’animalité (BH, p. 62) : «la pitié a eu dans l'Inde les effets de la sagesse » : pour n’avoir pas été carnivore, l'Inde a eu « le génie le plus riche et le plus fécond de tous»: aussi l’historien, devenu sociologue, nous a-t-il prescrit de mettre à profit ces exemples : « que le peuple apprenne que sa prospérité tient aux ménagements qu'il aura pour ce pauvre peuple inférieur » (Pp., 230, 231). Comment deviendra-t-il prospère ? d’abord parce qu'il y a parallélisme entre le progrès encouragé et le progrès de celui qui exhorte, et inversement entre les déchéances respectives des chasseurs et des chassés (O., 306, 307) ; ensuite parce que l' homme n'aurait pas le temps de lever les yeux au ciel ef erectos ad sidera tollere vultus, S'il ne se déchargeait pas sur ses frères inférieurs (O., Eclaircissements, p. 208) ; en troisième lieu parce que toute espèce où les nouveaux rejetons coûtent beaucoup d'efforts, entretient le zèle des autres et en particulier des hommes, et les groupe autour de son nid, de sa ruche ou de son berceau : « toute espèce où l'enfant ne-vit que par une éducation prolongée devient supérieure. Cela crée la Société » (Mo., p. 2). Ces lignes font partie d’une préface et expriment aux yeux de Michelet une « loi générale», aussi a-t-il écrit (Pp., 285- 287) que «nous sommes insociables » parce que nous sommes artificiellement isolés.
En revanche un simple coup d'œil du naturaliste sur le monde lui explique la civilisation, la famille, les plus beaux effets de la vie sociale par les causes les plus frustes et les plus élémentaires. Les montagnes rendent honnête ; en trente ans de voyage Miche-
let n’a trouvé que deux fois des hôteliers assez scrupuleux pour lui fournir une infusion de café pur « non mêlé, véritable » : ces deux oiseaux rares étaient des montagnards (Mo., II, IX) 5 6r cette honnêteté vient de la neige « la neige immaculée de cette vierge Bernina, maîtresse adorée et sévère ».qui « même dans les milieux corrompus, délétères, garde de tout scandale et retient dans la pureté de leurs mœurs natives les montagnards émigrés (cbidem, fin du chapitre). La foi conjugale est fatalement observée dans un tel séjour : « Le ménage, excellent en Suisse en général, -est ici resserré étroitement par le climat ». Michelet cherche une explication de cet heureux effet dans des causes contingentes, par exemple dans la disposition de la fenêtre dont les vitres ne laissent pas voir les passants (Mo., p. 323), mais le climat n’en est pas moins cité d’abord, et nous savons d’ailleurs, par l'oiseau, que le froid est une condition de vertu. Dans le Nord (O., 19), un soleil « luit qui n’est pas le soleil de l'équateur, mais plus doux, celui de l’âme, toute créature y est relevée par l’austérité même du climat et du danger ». C’est réaction, dira-t-on, mais l’auteur ne le dit pas ; en revanche, il insinue que la Nature, quel que soit son procédé, dispose les climats et les lieux pour l'édification de l’homme par l'intermédiaire des races animales. Ainsi non seulement les animaux ont le rôle auguste de pourvoir indirectement à notre progrès, ce qui serait déjà fort enviable, maïs ‘encore c’est par le contact direct avec les échantillons supérieurs de l’animalité que l’homme s’amende, progresse et s'élève. C'est encore dans La Mer que cette idée est le plus passionnément développée : le chapitre intitulé Guerre aux Races de la mer, a pour but de nous montrer qu'on a malheureusement désuni par une persécution impie les couples animaux qui nous enseignaient la douceur de la fidélité. Le mariage était dans la Nature : traqués et désunis, les animaux sont devenus esclaves d'un « amour passager », d’un « misérable célibat » qui est le plus souvent stérile! Mais c’est dans L'Orseau que l’auteur tente de démontrer que la fidélité a son fondement dans la Nature pourvu que les espèces aient un foyer fixe (O., II° p. Swie des M ierahons, hirondelle, début). L'apparition du sang détermine «la force du monde supérieur, son charme, sa beauté, par lui commence une jeunesse toute nouvelle dans la Nature, par lui une flamme de désir, l'amour et l'amour de famille, de race qui, étendu à l'homme donnera le couronnement de la vie, la pitié. » (Mer, 238, 239)
Pourquoi maintenant le sang dans l’homme suffit-il à produire
ce qu'il ne produit pas chez le lamentin ou le dromadaire, c'est ce qu'il est difficile d'expliquer avec des arguments strictement naturalistes ; mais Michelet n’y prend pas garde, pour lui le sang n'est qu'un organe et comme un véhicule de l'amour, l'être capable de saigner a une notion plus concrète de la vie, il comprend, il sent mieux la douleur et l'agonie : cette « langue de la
nature » lui adresse « des mots si émouvants que le pauvre cœur en est atteint. » La Nature produit donc en définitive la fidélité et la pitié.
Elle produit aussi la liberté (Voir L'Amour, dont le titre véritable devait être suivant l’auteur : l’affranchissement moral par le véritable amour). La femme résume naturellement toutes les plus nobles fonctions de l'amour : fidélité, pitié, liberté, et cela par le sang : la menstruation rappelle régulièrement « les mêmes accidents et souvent les mêmes pensées. Ces pensées reproduites plus d’une fois, fortifiées de mois en mois, arrivent alors à prendre corps, à dominer la personne entière, à remplir toute sa capacité d'amour et de passion ; voilà ce qui peut s'observer pour la femme... ces retours d’une même pensée en font l'être fidèle » (A., liv. II, chap. X). En outre, la même fonction opère sur l’homme le même prodige en sollicitant naturellement sa pitié et en la ranimant périodiquement (sbidem, liv. I, chap.Il). Singulière théorie qui se trouve naturellement démentie dans le reste de l’œuvre, puisque Michelet concède un grand pouvoir d'aimer à des êtres dépourvus non seulement de menstruation, mais même de sang, et accorde un pareil pouvoir, exalté même, à la femme exemptée de ce phénomène par l'adolescence, par la vieillesse ou par la grossesse. Mais il suffit de rappeler que cette théorie fut par lui sérieusement admise pour montrer quel crédit il accordait à la Nature.
Si l'amour est dans la nature, à plus forte raison l'amitié : l’hirondelle est bonne parce qu’elle est heureuse (O., p. 157) et heureuse parce qu’elle est libre. La fraternité est l’état naturel, cela est écrit en propres termes dans L'Etudiant, p. 245. Aussi un crime contre la fraternité trouve-t-il sa sanction dans la nature qui est brisée ; c’est ainsi que le meurtre et les voluptés basses ont paralysé l’action et la joie et que les massacres de septembre ont gâté jusqu'au succès de Valmy (HRé., IV, p. 184, 185). Les coupables ne sont que des fous, puisqu'ils vont contre la Nature, ils ont le cerveau fêlé et ce qu’il y a de plus étonnant c’est qu'on s'en aperçoit (HF., XVII, 187). « On l’ouvrit et l’on vit qu'elle
avait le cerveau fêlé. » : En morale qui dit Nature dit heureux et juste instinct. Discutant (PF., p. 220) l’aphorisme suivant lequel l'habitude est une seconde nature, Michelet s'inscrit en faux contre lui : « Notre vraie Nature primordiale que nous apportons en naissant était comme la mère elle-même, une gardienne attentive de la vie qui nous avertissait de tout ce qui peut la compromettre, qui cherchait, trouvait dans sa bienveillance remède à nos maux. »
Un rapide coup d’œil jeté sur L’Insecte et L'Oiseau confirme cette impression d’'optimisme : ces deux livres ont été écrits pour nous montrer dans la Nature une école de pitié, de tendresse, d'amour et de fidélité d’où le bonheur et la vertu résultent spontanément. Dans la préface de L’Oiseau, l'auteur déclare qu'il est venu aux sciences de la nature comme à un baume réconfortant en vue de l’action : « Nous y cherchions un cordial et des ailes. » I1 s’agit de trouver un alibi au monde humain, d’harmoniser l’âme de l’homme avec le monde, non pas tel que l’homme l’a fait, mais tel qu'il est naturellement. Il s’agit encore de construire une espèce de cité de Dieu naturelle : « Pourquoi les frères supérieurs repousseraient-ils hors des lois ceux que le Père universel harmonise dans la loi du monde ? » Plus hardi que saint. François d’Assise, le moderne prêcheur révèle à l'oiseau non seulement l’amour de Dieu, mais ses droits à une civilisation spontanée ; il s’agit enfin d’un pacte social qui dépasse les horizons de Jean- Jacques Rousseau lui-même, puisque le contrat social embrasse ici l’animalité : « dans l’idée chaleureuse de la primitive alliance que Dieu a faite entre les êtres », dans le « pacte d'amour qu'a mis la mère universelle entre ses enfants », l'oiseau a une place d'élite dont on tire les leçons qui peuvent profiter à l’homme (O., introd. passim). Sur l'échelle des amours, l'oiseau est très haut placé parce qu’il est le mieux aimé : c’est l’incubation qui fonde la fidélité de la mère, l'absence du lait implique celle du père. On se passe ici fort commodément de la menstruation, mais. le résultat est le même. Michelet s’ingénie à montrer ensuite par l'oiseau (chap. II) que tous les obstacles vaincus par cette frêle créature ont affiné son amour en aiguisant son intelligence et son courage ; l'oiseau a lutté contre le froid (chap. II). Le pôle est devenu une école de bonté et de beauté, en forçant les êtres qui
1. Cf. p. 198 du même volume : « La pauvre princesse fut trouvée enceinte et le cerveau fêlé. »
l’habitent à devenir inventifs. Mais c’est l'aile, victoire unique dans l'univers, instrument de force et de joie, qui fait la grandeur suprême de l'oiseau. La nature s’incarne dans l'oiseau, l'oiseau dans l'aile, la frégate est un océan en raccourci (chap. III). Après différentes digressions sur le rôle épurateur de l’oiseau, sur l’idée de la mort et le problème du mal (chap. VIII), l’auteur passe des rapaces aux corbeaux et s’arrête là comme au stade intermédiaire de cette échelle physiquement descendante et moralement ascendante qui le mène aux oiseaux d'élite. Jusque-là, c’est-à-dire jusqu’à la fin de la première partie, le livre de L’Orseau paraît insinuer que l'oiseau n’acquiert de valeur, qu’en fonction de facteurs fort différents de la nature et même en réaction contre elle ; mais la seconde partie nous montre bien que les oiseaux
‘élite triomphent des conditions défavorables de la nature par des ressources naturelles aussi. Le chant exprime la joie de la lumière, libératrice des dangers de la nuit : ainsi la lumière est une école d'art naturelle (IIe p. chap. I et VII). L'oiseau doit émigrer pour vivre, cette émigration le rend inventif et dévoué ; la nature est donc une école de bonté, (IIe p. chap. II) de fidélité (chap. III), de solidarité (avec l’arbre, avec l’homme, chap. IV et V). Enfin les oiseaux fournissent des modèles de travail social (chap. VI et IX) et artistique (chap. VIII). La troisième partie nous montre les heureux effets produits sur l’homme par l’acclimatation de l'oiseau : cet art exige de la tendresse, de la justice, de la sagesse et comporte des fruits sans nombre parce qu'il aboutit à la réalisation d’une harmonie naturelle.
Le même optimisme s’exhale de l'étude de l’insecte : l'oiseau est supérieur parce qu'il est le mieux aimé, l’insecte parce qu’il est le mieux aimant, ne pouvant léguer la vie sans la perdre. Par une heureuse affinité, il faut de l'amour même pour l’étudier, car il faut de la patience. Il faut de l'amour, et l’insecte est aimant ; il faut du travail, et l’insecte est actif ; il faut être une âme, se dégager du temps et de la Nature, or l’insecte est une âme, qui aime hors du temps et de l'individu. D’où identité de lauteur et de son objet (introduction).
Le premier livre étudie la métamorphose de la larve, qui est une apothéose de l’insecte (les trois premiers chapitres sont des digressions : par exemple, tout ce qui agit ici-bas est petit comme l'insecte). L'insecte subit un travail où sa personnalité sombre presque, pour devenir insecte après l’histolyse (V) : mais quel triomphe après ! La naissance est une métamorphose et la
métamorphose est une résurrection ; car l'être présent est à peine le même que la larve. A ce propos, il y a analogie entre l’insecte et l'homme . (La vie n'est-elle pas toujours la mort ?)
Dans la deuxième partie, après avoir révélé cette analogie intime entre la nature de l’insecte et celle de l’homme, Michelet cherche l’analogie de détail entre les missions de l’insecte et les nôtres.
L'insecte, auxiliaire de la Nature, l’est principalement de l’homme (XI). Par la substance de l’insecte l’homme communie à la nature comme par la substance de la mer. « Les sauterelles sont la manne de l’Asie ». C’est qu'il y a affinité entre l’insecte et l’homme, surtout entre l’insecte et la femme (la soie, la toile de l’araignée), — et la beauté des arts de l’insecte est inspirée d'amour, inspiratrice aussi (XIII-XVII).
La troisième partie est pleine des enseignements que nous pouvons tirer de l’insecte, non plus comme individu ; mais comme société : termites, abeilles, fourmis. Au milieu est un chapitre (XXIV) sur la symbiose de l’insecte et de la plante. Au vingtcinquième chapitre, on croit saisir l'intelligence des abeïlles et Fon triomphe contre Descartes et Buffon ; mais le meurtre et les injustices, au vingt-sixième livre ne sont expliquées et justifiées que par la beauté de l’héroïsme et le dévouement de l'individu à sa survivance : de sorte que l’on emprunte une excuse pour la nature à l'idéal qu’on lui conçoit, au lieu de nous forger un idéal d’après ses lois.
Ainsi, jusqu'où va cette leçon d'ordre et de justice que donne la nature au nom de l’amour, au nom de l’expansion de la vie ? jusqu’à l’héroïsme inclusivement. C’est là ce qui paraît insoutenable ; on comprend bien qu'une morale fondée sur la nature oblige à respecter la vie, à la réparer, à la propager, à la rendre plus aimante, plus heureuse, plus belle, à lui sacrifier tout, excepté la vie, toutefois. A quoi la sacrifier elle-même et pourquoi ? Ce ne peut être qu’au nom d’un principe pris en dehors de la nature et par conséquent ce n’est plus une morale naturelle. Michelet essaye d’éluder cette contradiction en sacrifiant la vie individuelle s’il le faut, à la vie collective, à la vie nationale surtout ; mais il tente de fonder ce sacrifice sur la nature afin que les sciences sociales se soudent aux sciences naturelles. Il est intéressant de se demander à ce sujet si la nature suffit à fonder ce sacrifice, à le justifier, à le rendre spontané, à le marquer enfin de son sceau. S'il en était ainsi, la biologie des sociétés serait
exactement conforme à celle des individus. 11 semble bien que Michelet a feint d'y croire. Pour lui il y a des âmes « naturellement au-dessus des autres », qui se dévouent à la cité (Et., p. 233); que cette élite soit ou non naturellement au-dessus de la majorité, la majorité n’en est pas moins naturellement incapable de sacrifice. Mais la nature animale donne l'exemple à l'élite et comme elle est inférieure elle-même à la foule humaine, on en garde l'impression que toute l'humanité pourrait être naturellement excellente et même héroïque ; l’héroïsme en effet est dans la nature (Ins., I, IV; III, XXI) ; la mer suffit à bercer cet héroïsme qui est pour ainsi dire purement physique (Mer, 357).
On prévoit les objections qui pourraient être faites à cette théorie naturaliste de l’héroïsme dont les exemples sont assez peu péremptoires ; par exemple, Michelet nous montre les fourmis fermes et courageuses, en fonction du contact avec leur propre sol, tandis que les étrangères sentent, par là même qu’elles sont étrangères, que tout leur est hostile. Il serait trop facile d’objecter des cas d’héroïsme humain qui ne sont pas du tout comparables. En réalité, la théorie de Michelet pourrait à la rigueur asseoir la justice sur la Nature, mais non pas le don généreux et désintéressé de soi-même ; la sérénité de Jeanne d’Arc au siège d’Orléans ou au procès de Beauvais ne peut pas se comparer au courage naturel des fourmis ; mais ce n’est pas ici le lieu des discussions, Michelet n’a pas prévu d’ailleurs les objections et nous n'avons qu'à établir pour l'instant ce qu’il a cru évident ou démontrable. Or l'autorité morale de la nature, pas plus que sa discipline artistique, ne nous paraît faire doute dans sa pensée. Nous verrons plus loin le naturalisme de Michelet s’adapter tant bien que mal aux sciences sociales ; nous posons, dès maintenant, les principes qui lui permettent d'en préparer l'étude et d’en assurer les bases. « Telle physique, telle législation », lisons-nous dans L'Amour (p. 390) et, quelques lignes plus loin, « l’histoire naturelle a parlé comme la morale elle-même (p. 395). » Les types naturels de toute vie sociale ont d’ailleurs existé de tout temps : «si dès l'antiquité, l’homme n’eût eu ces trois causes de vie, respiration, circulation et assimilation, l’homme à coup sûr n'eût pas vécu. Si dès l'antiquité il n’eût pas possédé ces grands organes sociaux (foyer, travail, éducation) il n'aurait pas duré (BH., p. xx). » On ne saurait mieux exprimer qu'il existe des conditions naturelles constantes et déterminées de la morale <t que ces conditions sont liées au sol, à l’habitat ; pour l’homme
comme pour la fourmi ce principe a reçu un essai de démonstration général dans Le Peuple, (p. 57). La terre par son seul attrait sollicite la culture et devient champ, or le champ incarne la liberté, il la conditionne mais il la donne ; la liberté enfin postule et pose la vertu : on comprend dès lors que notre moraliste écrive (Pp., p. 264) : « c’est aux invariables et naturels rapports de l’homme qu'il nous faut revenir », la valeur, le rendement même de l’homme en dépend. Nous ne faisons ici qu’indiquer le principe, nous réservant d'en montrer les applications plus loin.
En définitive, la Nature apparaît comme la collection, le faisceau, la synthèse des êtres vivants ou tendant vers la vie, en vertu d’une force qui contient l’amour, qui promet le bonheur, qui développe le bien et qui provoque le beau. Vie, pensée, amour, bonheur, vertu, beauté, tout cela ruisselle à la fois de cette source unique «du plus haut au plus bas de l'échelle de la vie » (Ins. 124), mais partout et toujours, cela est identique et parfait.
Qu'est-ce à dire ? C’est-à-dire que la Nature recèle une pensée, une seule pensée, une pensée immortelle, une pensée parfaite ; en termes plus philosophiques, la conception de Michelet sur la Nature implique une métaphysique qui veut être spiritualiste, qui se dresse contre le « matérialisme nauséabond (A., 243) de son temps », comme plus consolante pour nous, comme plus apte à satisfaire les aspirations de la dignité humaine ; mais ce spiritualisme s’évanouit à peine éclos parce que l'esprit qu’elle dispute à la matière n’est pas l'esprit humain, n’est pas cet immortel principe de notre substance individuelle mais un seul esprit beaucoup plus vaste, beaucoup plus impersonnel, abîmé dans l'univers entier, plutôt virtualité qu’essence, car «l'amour ici naît avant l'être » (Mer 136), c’est-à-dire qu’enfin le spiritualisme, déborde l’homme et dégénère en unmonisme panthéistique.
$ 1. La démonstration de cette duplicité involontaire de la philosophie de Michelet doit comprendre deux parties ; il nous faut montrer que de tendance et même d'intention, il a été sincèrement spiritualiste, mais que, étant donné la méthode choisie
par lui pour y parvenir, il devait fatalement dévier dans le:
monisme panthéistique. .
Michelet était spiritualiste d'intention, c’est encore dans les
confidences de son Journal qu'il en faut recueillir l'aveu (MJ.,
p. 80) : « Me voilà déclamant contre la misérable enveloppe qui
emprisonne nos âmes et professant pour elle le plus souverain
mépris ; ah! si nous étions affranchis de cette gênante gaîne, si nous n'étions qu'esprit ; tels que nous sommes, la plus mince cloison met entre les êtres qui s'aiment le plus une infranchissable barrière... mortifiante pensée de la gêne des corps. » On croirait déjà entendre Sully-Prudhomme (Les Solitudes, p. 205). Vingt-cinq ans après, Proudhon écrivait encore à Michelet (lettre annexée à la préface de 1868 de HRé., III, p. 6) : « ce spiritualisme transcendant qui vous domine et qui m’obséde... » On considérait donc Michelet, dans sa gloire, comme un spiritualiste ;
et lui-même, dans sa conscience, fidèle à exécuter les intentions
de sa jeunesse, songeait alors à venger l'esprit du dédain des matérialistes. Plus tard enfin, ce rêve était réalisé dans L'Amour (P. 403) : « Rien n’est matière, tout est esprit » et dans la belle page qui termine le cinquième chapitre de La Mer : « Pas encore et pas encore l'une création doit monter par-dessus la vôtre, une
chose que vous ne craignez pas... c’est l'âme » ; et pareillement
dans La Montagne, (p. 19) : « Mais, montagnes, mais, glaciers, qu'est-ce que vos dix mille pieds près des hauteurs de l'esprit ? » Donc, l'intention n’est pas douteuse: mais n’est pas spiritualiste qui veut : pour l'être, il ne suffit pas de croire que quelque chose pense, il faut encore professer que cette pensée est élevée à la dignité de l'être. Pour peu que cette pensée devienne, elle perd en existence ce qu'elle gagne en puissance, en netteté ce qu'elle gagne en ampleur, elle tend à être unique, mais elle n’est rien. Faute de cette distinction entre le devenir et l'être, le système est équivoque. On ne sait si le philosophe croit à la réalité actuelle d’une multitude d’essences donées de pensée où s’il opte pour la simple « possibilité » d'une seule essence pensante, unique et indivisible. On a beau dire avec M. Monod que Michelet spiritualisa la matière, il n’en est pas moins vrai que le néophyte matérialiste y verrait aussi bien un prétexte à matérialiser l'esprit ; car le véritable spiritualiste ne nie pas la matière, c’est le panthéiste qui la nie quand il identifie la matière et l'esprit ; et l’on se demande quelle conception de l’âme pourrait bien se faire le spiritualiste qui la croirait « com-
ere at be a pad te A ét th M
pliquée d'un grand nombre d’enveloppes » et qui verrait là le «haut mystère de la nature » (HRé., VII, p. 38). On se demande quelle valeur intrinsèque, objective, Michelet accorde à l'âme, lorsqu'on le voit, comme historien, douter de la personnalité de ses héros (HRo., I, pp. 93, 96, 100, 109, 115) : tantôt, parlant de Massanases, il superpose à son objet David où Mahomet au choix du lecteur (HRo., II, 46) ou Eve à Cléopâtre (II, 388), tantôt enfin il écrit que tel de ses récits peut bien n'être pas réel, mais qu'il est éminemment vrai (HRo., I, p. 362) ; il peuple ainsi d’allégories, irréelles concernant un homme quelconque, mais qui se prétendent « vraies», quant à l'humanité, ses Origines du Droit et sa Bible de l'Humanité (477, 478 et 238, 230, etc.), La Sorcière (415, 28, etc.) et même La Mer (sub, finem), L'Insecte (180) et L'Oiseau (162). C’est un procédé fréquent, familier chez Michelet, que celui qui consiste à superposer ainsi l’image à l’objet, l'humanité à l’homme, l’universel au particulier, l’insaisissable au réel, le conçu au perçu.
Ce n'eût été que précieux pour ses élèves et favorable à la clarté de sa propre pensée si ce procédé n'avait servi qu'à introduire les disciples, par l'étape bienfaisante d’une comparaison coutumière, dans un domaine plus profond ; si l'illusion n'avait eu d’autre effet que de rendre sensible, en le versant dans le moule du concret, le contenu d’une réalité abstraite. Agir ainsi, c'est en quelque manière symboliser, c’est du moins simplifier, c’est comme on dit aujourd’hui schématiser, mais si l’image est prise au sérieux, si celui qui l’emploie s’y complaît au point d'y séjourner, ne remonte jamais du plan provisoire de son exploitation au domaine moins accessible dont il y projette le contour, alors on ne sait plus bien dé quoi il parle, ni s’il parle en pur idéaliste, ni si les réalités qu’il laisse entrevoir sont autres que celles qu’il manifeste symbolisées. Quand Michelet compare l'âme de ses contemporains à Herculanum accablée de cendres ou à la prairie entre Cher et Loire, inondée de pierres par le débordement des rivières, on comprend de quoi il veut parler, car il revient aux premiers termes de la comparaison et l’on voit bien à quoi correspond la plaine accablée, puisque c’est à l'âme de l’homme ; à quoi les cendres et les pierres, puisque c'est au « matérialisme grossier » ; à quoi enfin, l’àme et l'amour de la femme, puisque Michelet la représente comme une digue aux flots envahissants. (A., p. 205-206). Pareillement quand le dogme chrétien est représenté sous les traits d’un écrasement géologique
(BH., p. 477-478), c'est une métaphore dont la valeur est contestable mais dont nous comprenons les termes ; pareillement encore, quand l'aube et la science (So., 418) nous sont présentées comme identiques ; car, mise à part la beauté des expressions dont il se sert, ici Michelet n’invente rien. Mais, quand l’image
sert à rendre polymorphe, ambiguë, équivoque une réalité
jusque 1à précise, et que nous ne savons plus s’il s’agit d'Eve ou de Cléopâtre, ou quand, sous prétexte que Diane de Poitiers c'est Diane et que Diane c'est Hécate, (HF., XI, p. 10) on nous fait croire que nous ne sommes plus dans un monde réel, ni même au siècle d'Henri II, mais dans « un enchantement », alors le symbole véritablement nous trahit. Or, c’est 1à une méthode dont on trouve de fréquents exemples dans l’œuvre de Michelet ; citons encore, comme particulièrement typique, la grammaire bretonne qui servait de cuirasse à La Tour d'Auvergne, non pas seulement contre l'amour des sciences vaines et des gloires vénales ce qui aurait été une image poétique et par conséquent didactique, mais contre les balles espagnoles, qui (SR., p. 55) «sur la rude grammaire, semblaient rebrousser, s’amortir »; alors le procédé nous dépayse, nous déçoit et nous déconcerte.
Or, c'est bien par de telles images que Michelet exprime la qualité, le rôle et la fonction de l'esprit humain ; et c’est pourquoi, il nous est difficile de savoir si l'âme acquiert, dans un système aussi confus, la valeur d’une substance individuelle, distincte qualitativement du corps auquel elle est unie, quantitativement des autres âmes unies ou non à d’autres COrps, où si seulement Michelet voit dans l'âme la manifestation d’une énergie partout répandue, partout latente, partout pareille, ce qui équivaut, non pas à un spiritualisme, mais à un monisme panthéistique ; si l'on préfère que nous traduisions notre dilemme par des expressions grammaticales, on se demande enfin si ce syImbolisme octroie à l'âme humaine quelque chose de déterminatif ou de partitif, s’il nous-accorde une âme ou de l'âme.
$ 2. Car il en accorde aussi à la Nature, et l'âme qu'il salue répandue dans l'univers, n’est pas si différente de celle dont nous sommes jaloux ; c’est ici que le spiritualisme risque d’avorter. Tantôt Michelet laisse paraître sa croyance en une vie future; et le peu qu'il exige concernant le maintien de la personnalité dans cette survivance ne prouve pas grand chose en faveur du spititualisme ; tantôt il prête aux forces naturelles toute la sagacité,
niliiéhistids ae
toute la tendresse, toute la grâce et la liberté de la pensée, de l'amour et du vouloir humain ; et là encore le spiritualisme est mis à une rude épreuve ; tantôt encore, l’action réciproque de l'âme naturelle et de l'âme humaine, éloquemment insinuée comme constante, équivaut à une profession de foi concernant leur identité.
Examinons d’abord la doctrine de l’immortalité de l'âme : elle nous en dira long sur notre personnalité. Si Michelet avait vu dans l'âme un principe dont l’individualité l’intéressât, on ne manquerait pas de le reconnaître à la façon dont il traite le problème de l'immortalité de ce principe; or, l’immortalité telle qu'il l’a rêvée, ne paraît pas s’accommoder de la permanence de la personne : « J'aimerais assez, écrivait-il, en 1820 (MJ., p. 97) à avoir sur mon tombeau un arbre, au bout de quelque temps, ce serait ma substance même que mes amis embrasseraient en lui »; cette fois Michelet paraît avoir fourni à Musset le modèle de son saule. Il est vrai que Michelet se demande, à la mort de Poinsot : « Où est-il, maintenant ? » (MJ., p. 185) et qu'un témoin qui doute de l’immortalité (MJ., rer juillet 1821) le fait bondir de colère. Mais il n’a pas eu lui-même sur ce point une doctrine sûre ni précise. Il s’en va (O., 70) représentant le naturaliste Wilson, après sa mort, comme un « oiseau de Dieu », volant sans « nul doute » dans « une étoile moins obscure » ; il demande « un rayon » dans la « nuit sombre » de son ignorance à Dumesnil :, à Reynaud, à Henri Martin (So., 99, note). Dix ans auparavant (FR., p. 302, note 1) il a cru voir sombrer sa foi dans l’âme humaine au creuset des chimistes et il remercie naïvement Liebig, le grand chimiste allemand, de l'avoir déchargé de cette épouvante en lui affirmant (ce dont il pouvait se douter) que « la fixité de son âme et son indépendance » n’ont rien à craindre de l’étude la plus approfondie de la chimie organique. La doctrine de Michelet concernant la stabilité de l’âme, après la mort, n'est pas plus précise que sûre, car il n’a pas commencé par l’établir sur une notion rationnelle de la nature et des propriétés de l’âme ; il pose des questions, il cherche des analogies 1à où on attend de lui une réponse : «Si la fleur ne meurt que pour renaître,
1. DUMESNIL est cité pour l'Immortalité, la Foi nouvelle. — Xe premier de ces ouvrages est indiqué ailleurs (BH., 107) en note également, comme un livre « plein de vie. C’est beaucoup plus qu’un livre ; c’est chose personnelle, écrite pro remedio animae.» — Quant à REYNAUD, cité (So., 99) pour son Ciel et Terre, Michelet en parle aussi dans BH., p. 96, comme d’un adversaire passionné du dogme de l'Enfer quoique d’ailleurs « indulgent pour l'Eglise du Moyen-Age ».
pourquoi ne renaîtrait pas l'âme, cette fleur du monde ? (BH., P. 153, 154). » En effet, mais pourquoi renaîtrait-elle ? L/insinuation d'un vœu n’est pas un argument ; Michelet ne répond ni oui ni non sur le quid ; et, quant au comment de cette immortalité, de quoi se contentera-t-il, si vraiment « le blé dans ses naissances et ses renaissances éternelles, beaucoup mieux qu’aucun dogme enseigne la résurrection (BH., p. 154, cf. Jus:; p. 73; 75 et Mer, p. 401)? » Car il est trop clair qu’il n’y a résurrection que du champ et non pas des épis et que, si l’on n’est pas plus exigeant sur la qualité de notre résurrection, c’est qu'on désire uniquement ressusciter dans sa postérité. La nature procure à Michelet un autre type de résurrection désirable dans le spectacle des éléments cadavériques qui s'incorporent au sein de nouveaux organismes vivants (Mo., 113, Mer, II, chap. I, et Ins., IL, chap. XII) ; et, si l’on demeure étonné, voire stupéfait, devant une espérance d’immortalité si facilement assouvie, on doit cependant reconnaître que telle est la résignation de Michelet, et que Claude Bernard lui-même s’est également contenté dans ces graves matières d’une doctrine spécieuse et fondée sur la même équivoque : « la mort c’est la vie ».
Bref, la notion de l’immortalité de l’âme n’a jamais revêtu dans l’œuvre de Jules Michelet des expressions sur lesquelles pût se fonder la notion d’une spiritualité personnelle. Les éléments spécifiques d’un spiritualisme n'y sont donc nullement inclus.
Ce n’est donc pas en partant de son analyse du concept d'âme qu'on peut connaître la vraie pensée de Michelet concernant la distinction de l’âme humaine et du principe universel du monde. En revanche, pour peu qu'on parte de l'analyse de ce dernier Concept, on ne tarde pas à aboutir à un monisme. En effet, les forces naturelles, la lumière, l'électricité, la marée, les courants marins, la genèse de la mer et des monts, les ressources du végétal ou de l'animal, rien de tout cela n’est présenté comme différent des énergies, du type et des aspirations de l’homme, et tout cela, en revanche, dans un pompeux et généreux anthro- Pomorphisme, est présenté comme identique. La pâleur d’un phare est un fâcheux signe météorologique (Mer, p. 80), les Imsectes luisants « parlent » par leur lumière (Ins., chap. XII) : la mer est loyale (Mer, p. 19): elle et l’océan se marient (M., 74): les forces dela Nature sont comparées à des sœurs et à des frères (M., 37, 40-41). L'Amérique du Sud « abreuve fraternellement
les fleurs et les fruits de l’Europe. » « Notre grosse artère Atlantique » a une « sœur, l'artère indienne ». Cf. infra (p.41) : « Ces deux.frères, l’Indien, l'Américain. » Même fraternité entre la femme et la soie (Ins., chap. XIII, fin).
Les fleuves sont tous des êtres qui ont des passions, des pen-
sées, des attaches : le Danube «n’a rien d’inhumain.… tout se fond
dans ton soupir, 6 fleuve de la captivité! (LN., Mme Rosetti, pp. 276-279). » Le Rhône n’est pas « sage. Sur sa route, des folles charmantes, des deux côtés se jettent à lui. Il court et il s’effarouche. De plus en plus incapable de se contenir il court ; c’est comme une bête échappée, un taureau de la Camargue. Malgré sa grandeur immense, il se retrouve en vieillissant à peu près ce qu'il est né, et meurt comme il a vécu (Mo., I, chap. V fin). » Pareil anthropomorphisme pour la Gironde (Mer, p. 75). Une autre page, non moins magnifique, identifie le Rhin à un homme (Int. HU, p. 170). La Reuss, avec une « passion furieuse... court au Rhin son amant (SChE., Suisse, I). » Le Rhône et elle sont comparés ailleurs, relativement aux eaux des lacs qu'ils traversent, à des époux «sur le retour ». (A., 331-332). Les rivières ont aussi uue âme. La Meuse «reste française tant qu’elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux Pays- Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes. N'importe, elle est toujours française, jusqu’à ce qu’elle ait porté sa grande Liège, dernière alluvion de la Patrie. (HF., VIIL, p. 4, note 1). »
La lune, servante de la terre, n’en a que plus de pouvoir sur elle. (Mer, p. 45.) Les plantes n’ont «d'autre caractère» que d'être innocentes et amoureuses (Mer, p. 119-120). La rondeur de la
terre est celle d’un sein de femme (Mer, 124). Les montagnes
mêmes sont des mamelles humaines (Mo., p. 129) ; la mer tout entière est une femme (Mer, 346) ; le mont Blanc n'est autre qu'un ermite (Mo., 26) mais qui thésaurise (sbidem, 27);
les arbres sont de vrais stoïciens (Mo., 219), qui toutefois se lamen-
tent par instants (Mo., p. 195) ; la feuille de l’un (Mo., 208) est une «main » qui saisit l'air, la lumière ; celle de l’autre (BH., 304) est une langue, et son fruit figure un cœur ; les fleurs aiment librement, leur miel est un oui, leur pétale une alcôve, et elles versent généreusement leur ambroisie (Mo., 250-258) : « Ah! sois heureux, cher atome ! » (Cf. Ins., p. 60 et 85). Quant aux échantil-
-lons de l’animalité, les plus inférieurs sont humains : le madré-
pore a des doigts et des mains (Mer, 138) ; la méduse a des che-
veux qui flottent (p. 164), c'est comme une petite fille, et cela lui vaut tous les attributs de la virginité. Le mollusque s'élève jusqu’à la résignation (p. 176) ; quant à l'oiseau, rien ne le distingue de l’homme ; « comme les grands chanteurs » il a une certaine hygiène, il « s'ordonne comme purgatif, une araignée » (Ins., p. 210) ; il prend deux repas par jour, il est vrai qu’il (O., p. 49) déjeune au Sénégal et dîne en Amérique ; il conquiert même ses grades universitaires : tel oiseau aquatique est docteur en deux éléments (O., p. 63).
Un tel langage ne saurait être une gageure ni s'appliquer seulement à la similitude apparente des formes et des mœurs. C’est faire peu d'honneur à l’âme humaine que de la saluer partout présente. Mais il faut avouer que Michelet la découvre animant tous les êtres jusqu’à rendre leurs corps analogues aux nôtres.
La nature est, plus foncièrement encore, assimilée à l'esprit humain au point de vue de leurs échanges, de leur activité réciproque. La Nature et notre âme n’ont pas de meilleure preuve de leur identité que l'efficacité de ces échanges. Pour Michelet, (So., I, IX début, et p. 127, cf. pp. 28, sqq.) l’on sait que Satan n'est autre chose que la Nature agissant sur l’homme par des moyens constants ; la sorcière croyait invoquer le diable, en réalité c'est la Nature qui répondait, révélant à ce docile appel les secrets de la belladone, de la digitale ou de l’aconit. Révélation contestable : car le procédé n’est pas assez scientifique pour être expérimental et constant. Mais peu importe ici : la Nature, gratuitement supposée révélatrice, opère sur l’homme, et (là gît une seconde originalité dans l'interprétation de Michelet) c’est sur son âme qu’elle opère. C’est si bien sur son âme que cela distingue l'action diabolique, intitulée ici naturelle, de l’action surnaturelle des sacrements de l'Eglise, présentés par Michelet comme des moyens spirituels pour agir sur les corps. C’est à peu de chose près le contraire exact de ce qu’ils sont, mais il n’est pas ici question de théologie et l’on sait assez que Michelet n'avait pas étudié le catholicisme où on l'enseigne. Au reste, erreur comme vérité, sa pensée nous importe : or, il fait de la nature, dans ce chapitre significatif une énergie toute prête à vivifier nos âmes. D’autres passages de son œuvre naturaliste, en font, nous l'avons vu, la Providence de nos COrpS.
La notion de finalité éludée dans l’œuvre de Michelet (Mer,I, pp. 86 et sq.) s’y transforme en idée de solidarité, les êtres sont les fins réciproques les uns des autres. Il ÿ a une gravitation
mutuelle qui exclut la tendance commune des moyens vers une fin suprême. C’est ainsi que les continents échangent leur substance (Mer, 42, 44). Les hommes sont débiteurs de la Nature entière : des plantes de la mer (Mer, 119, 120), des polypes qui nous font un monde de rechange (p. 158), des arbres qui sont des réservoirs d'humidité ou d'électricité (Mo., pp. 214. 217); des montagnes qui amassent de l’eau pour la soif de l'univers (Mo., 27), des oiseaux, des insectes, etc... Cette solidarité trouve son expression suprême dans la conception de l’amour et de la mort tellement présentés comme se détruisant l’un l’autre que ni l’un ni l’autre ne paraît victime ni bourreau (Ins., ch. IV). On s’étonnera moins de trouver dans l’œuvre historique du maître des textes qui présentent sérieusement la Nature comme un être conscient, prenant parti pour certains hommes, pactisant avec eux, épousant leurs querelles, leurs passions, exemple (HF., XII, 196) : l’Armada était « une exécrable Babel de toutes les tyrannies du monde. » Elle portait l’inquisition : la mer en a eu horreur. Ainsi la mer prend parti pour la reine Elisabeth « belle vestale assise sur le trône d'Occident : ». Ce phénomène, aigu ici, est ailleurs chronique, l'océan « s’humanise sur les côtes de la Gironde (Mer, 362). » Ce que peut faire.la masse amorphe et inanimée des flots, on comprend que les animaux en soient capables : au lendemain de la Révolution (HRé., V, 18) ils comprennent, du moins « ils ont l’air de comprendre que tout est changé, ils vont, ils se confient aux libertés de la Nature, ils font tout doucement eux aussi leur 92. La démocratie animale, envahissante, insatiable, franchit les clôtures, les fossés. » Et les insectes mêmes (HF., XIII, 355) qui ont le sens très vif des choses condamnées à mort, s'emparent de La Rochelle assiégée au moment où les protestants exterminés vont se faire Hollandais. Ainsi l'identité extrinsèque de l’âme humaine et des énergies ou aspirations physiques, animales ou végétales, apparaît constante. C’est que cela correspond à une identité intrinsèque. Pour savoir ce que vaut le spiritualisme de Michelet comme le spiritualisme de n'importe quel penseur, il suffit de chercher ce qu’il pense du problème de la création et de l'origine du monde d’une part, et, d'autre part, ce qu’il pense du problème de l'intelligence et de l'instinct. Dans le premier problème, on est obligé 1. Cette belle vestale est une réminiscence d’une légende à laquelle il est fait
allusion dans OD., p. xLIV : « A Rome l’eau s'arrêta dans un crible pour sauver la vestale assise sur le trône d'Occident ».
de se prononcer entre l'attribution du monde à une origine créatrice qui l’a peuplé d'êtres, où sa subordination à un principe en évolution qui ne l'anime que d’un devenir. La pierre de touche du spiritualisme est ici manifeste ; on est forcé d'opter entre la notion d’Ââme personnelle et d'âme impersonnelle, à partir de la Nature. Dans la solution du problème de l’intelligence et de l'instinct, criterium non moins excellent, on est également forcé de se prononcer sur le caractère de l’âme humaine en partant de la simple exploration de l’homme. Or, en voyant comment Michelet a traité et cru résoudre ces deux problèmes, on s'aperçoit qu’il conclut à une âme unique répartie indifféremment entre tous les êtres, âme permanente, immense, à laquelle il prête généreusement tous les attributs de la divinité, si bien que le monisme de Michelet est, Comme nous l'avons dit, panthéistique.
$ 3. Le problème de la création. — Il est visible que Michelet n'incline pas vers l'exposition biblique de l’origine du monde. Il est de ceux qui croient que la science trouve la Bible en défaut (Mo., pp. 36, 37) et même que la foi dans la Bible retarde la science (Mo., p. 33) : pour lui la création est un phénomène quotidien (Mo., p. 373), naturel (Mer, 259), et que l’homme contrarie. La création des types est Spontanée, les êtres s’individualisent d'eux-mêmes, leurs aspirations se réalisent suivant des formes diverses (Mer, II, 6) ; Si la lumière est antérieure aux autres réalités, comme dans la Bible, elle se change d'elle-même en âme (Mer, 173). Or, comme l’idée de création implique à tout prendre celle de toute-puissance, il s’en suit que l’idée de création quoti-
sul. PRE PO UE PO OU ENTER TT PPS OS RE PAT PS
«navigateur anglais » (Ins., 376-377), à moins encore qu'il ne se soit contenté de l’entrevoir à travers Lyell (Ins.,377), qui l’a résumé « avec génie », et à travers Lamarck (Mo., 125-sq., 375 et Mer, 150 et sq), partiellement bien entendu, et en amateur, puisqu'il n'avait pas le bagage scientifique rudimentaire, indispensable à l'intelligence des phénomènes histologiques et physiologiques. Pour lui, nul pessimisme ne se dégage du « struggle for life» qui fit pleurer, depuis, l’auteur de La Justice. « Le combat pour la vie » dit Michelet, cette « grande et simple formule inaugure une ère nouvelle de l’histoire naturelle... Combat, dis-je, innocent, qui faisant l'équilibre et l'harmonie de la Nature, donc sa paix d'elle à elle, n'est pas même un combat » (Mo., 183 ; cf. Mer, 143 et liv. IT, IT ; Ins., chap. X ; O., chap. VIII et IX de la 1e p.). Ces professions de foi évolutionnistes sont d'autant plus significatives qu'elles sont émaillées d'observations à la Bernardin; par exemple (Mer, p. 208) « on rend grâce à la Nature qui les fit (les crustacés) de cette grosseur » ce qui rappelle assez bien le melon qui a des côtes pour qu'on le mange en famille, ou la puce qui est noire pour qu'on l’attrape facilement. Le dogme de la sélection naturelle, sous le nom de « choix » (mot de Darwin) ou de « préférence » (Mo., 196 et 377), est formulé ; celui de l'influence du milieu est signalé avec adhésion dans maints passages (Mer, 237, 365, Mo., 333, etc.), celui du besoin qui crée l'organe apparaît également plus d’une fois (O., 7, Mer, 191, 210, 233). Bref, tout se fait tout seul, la terre tout entière identique à ses habitants (Mo., 376-377) commande elle-même le jeu spontané de ses crises (Mo., p. 128), l’inorganique y passe de lui-même à l’organique (Mer, 115, 117, avec une légende à l'appui en guise de démonstration). On peut dire que le poème de la mer est celui de l’évolution ; l'échelle des êtres (Mer, liv. II, chap. VI, VIL VIII), n’y apparaît pas comme une classification de naturaliste, mais comme une reconstitution d’historien ; en fait, Michelet croit que tous les échelons ont été gravis dans la durée, témoin cet exposé de l’autocréation de l’échinoderme (Mer, 180), et cette insinuation que l’âme elle-même est chez les êtres inférieurs à l’état de devenir (Mer, 160).
Bref, Michelet est évolutionniste ; il pense que la monade « arrivera peut-être dans dix mille ans à la dignité d’insecte » (Mer, 116) et il raconte que telle espèce « se créa » (Mer, 180) ; pour lui comme pour le poète, le monde s’accomplit tout seul « artiste, œuvre et modèle », les degrés dans la perfection des
types ne sont que les étapes successives de son rêve indéfini ; Dieu devient ; et l’homme n’a pas d’autre âme que cette part du souffle universel et unique qui lui est dévolue.
$ 4. Le problème de l'instinct et de l'intelligence. — Nous voyons aussi dégénérer le spiritualisme en monisme, en assistant à la déformation de l'intelligence humaïne par sa confusion avec l'instinct. La personnalité de l'âme humaine est gravement com- ‘promise par cette identification hâtive avec l'instinct. En élevant l'instinct à la hauteur de l'intelligence, Michelet supprime toute distinction entre les êtres. L'instinct, dans son système, est impersonnel, également parfait et véritablement pensif, il en résulte une notion d'intelligence unique, impersonnelle, et parfaite répandue sur tous les animaux, et sur l’homme auquel les animaux sont préalablement assimilés.
Michelet n’a pas complètement nié l'instinct « cette vaste et ‘féconde moitié de la nature humaine » (Et., 212), mais il en fait une part de l'intelligence, ni plus ni moins répandue chez l’homme que chez l'animal, ou plutôt il en fait la raison même comme l'indique cette note écrite par lui en marge d’un livre de Franchi et où il s’est contraint de donner corps à sa pensée : « le sentiment ou l'instinct n’est que la raison en germe, c’est la raison même (cité par Monod, JM. p. 39) ». Or, cela est à peine intelligible. Sans doute les êtres doués de raison ne sont pas pour cela exempts d’instinct, mais l'intelligence et l'instinct coexistent en eux et restent différenciés. La conception moderne des “deux psychismes du professeur Grasset nous permettra d’éclaircir là-dessus notre pensée. On sait que le maître de Montpellier explique un certain nombre de faits pathologiques et même physiologiques par son hypothèse d’un centre supérieur de l’intelligence (qu'il appelle centre O, centre du contrôle, carrefour suprême des activités, volitive, intellectuelle, motrice, sensorielle, etc.) et d’un groupe de centres inférieurs reliés par des fibres qu'il nomme le polygone. L'expérience n’a pas encore donné à son hypothèse la valeur d’une découverte anatomique, mais elle n’en correspond pas moins à des réalités pathologiques et psychologiques ; certains actes ou groupes d’ actes, certaines réactions (comme la fuite, en cas de terreur), peuvent avoir lieu par le seul déclanchement de l’activité polygonale sub-consciente (Psychisme inférieur) où s’accomplir après élaboration, après intervention du centre O qui, se trouvant sur le trajet du
reflexe psycho-moteur, accorde où refuse sa participation et par conséquent déclanche ou suspend les derniers ressorts: du mécanisme total. On comprend que les actes accomplis par le polygone, par le psychisme inférieur désagrégé du centre O, aient une allure automatique, stéréotypée, invariable, et que les autres se nuancent, au contraire, très diversement, suivant les modalités personnelles et les dispositions contingentes du centre © : le centre O d’Arago ou celui d’un Peau-rouge n’interviennent pas de la même façon dans les actes psychiques supérieurs, ni même dans les actes habituellement automatiques. Or, l'instinct est automatique et l'intelligence est libre : ne seraient-ils définis qu'ainsi, ces deux mécanismes sont essentiellement diversifiés et correspondent aux deux psychismes du professeur Grasset. Aucun fait n’a démontré encore que les animaux puissent imposer un libre jeu aux ressorts du mécanisme psychique ; et tout nous permet d'identifier spécifiquement tous leurs actes dans la conception que nous nous faisons du psychisme inférieur. Et si l'on accorde que l’homme réagit comme les animaux à certains reflexes psycho-moteurs, il n’en reste pas moins certain que l’homme accomplit d’autres actes grâce au contrôle du centre O. La différence la plus grande ne gît pas entre les actes psychiques de l’homme et ceux de l’animal, mais entre certains actes psychiques propres à l’homme et certains actes psychiques communs à l’homme et à l’animal. Le spiritualisme est indifférent à la confusion de ces derniers, mais il exige impérieusement le discernement des autres. On peut d’ailleurs admettre que les actes même instinctifs de l’homme sont quelquefois influencés dans leur direction et sous leur apparence fatale par une impulsion supérieure d'ordre intellectuel antérieurement fournie soit par la race 1, soit par l'individu. D'autre part, le seul fait de la possibilité d’une intervention du psychisme supérieur rend suspectes les prétendues manifestations chez l’homme d’un psychisme inférieur pur : c’est ainsi que M. Babinski * a démontré tout récemment, contrairement à l'opinion de Charcot, que le contrôle et le libre arbitre ne sont pas absolument perdus dans les actions en apparence automatiques des somnambules ; en fait, il est quelquefois mal aisé d'attribuer le succès d’une suggestion à une hypnose fruste, inconsciente, phénomène polygonal, où à
1. Ce point a été signalé par le D' LEGRAIN notamment, dans Les. Folies à
Eclipse. | 6 Lu 2. D' BABINSKI, Semaine médicale, 27 juillet 1910.
une incubation délibérée, réfléchie, phénomène psychique supérieur. Mais, quoique les parts respectives de l'intelligence et de l'instinct soient quelquefois mélangées dans les actes humains, l'instinct et l'intelligence n’en restent pas moins théoriquement discernables ; et l'intelligence est essentiellement irréductible à l'instinct, non seulement dans la sphère de ses facultés d’abstraction, où il va sans dire que l'instinct ne lui compare rien, mais même dans le jeu des activités concrètes, où elle marque de son contrôle les actes que l'instinct ou le « psychisme inférieur » accomplit tout différemment. Confondre l'intelligence et l'instinct n’est donc pas faire acte de spiritualiste ; or, Michelet les confond ; il les confond d’abord chez l'homme en observant systématiquement l'intelligence mélangée d’instinct sous une forme qui ne laisse pas que d'être supérieure, puisque c’est le génie lui-même ; puis, confondant à la faveur du génie l'intelligence et l'instinct, il se sert de cette confusion pour identifier l'intelligence humaine et l'instinct animal, pour en faire une seule et même réalité à l'existence de laquelle on ne saurait souscrire sans être par là-même hostile au spiritualisme et incliné vers le panthéisme.
Que le génie ressemble à l'instinct et participe d’ailleurs de l'intelligence, c’est une chose assurément admissible. Dans tous les champs de l’activité humaine, dans l’art, dans la science, dans la politique, dans la guerre, l'homme de génie pressent les résultats de l'expérience et dispose d'éléments de jugements plus nombreux, parce qu’il double l'étendue de son intelligence par l'intuition, pour ainsi dire automatique, d’une multitude de faits inconsciemment perçus. Dans le domaine de la spéculation, il produit ainsi des trouvailles, il opère des rapprochements, réalise des formules qui témoignent d’une adaption étonnante, autrefois jugée divinatoire, des moyens aux effets. Mais cette fonction merveilleuse de l'intelligence humaine qui aboutit, malgré son inconscience, plus vite que la dialectique, à la découverte où au choix des moyens, qui adapte à l'émotion désirée l'expression artistique la plus sûre, au but désiré les actes les plus sagaces, au résultat désiré les idées les plus appropriées, cette fonction a beau trouver comme d’instinct ce qui vaut le mieux dans un cas déterminé, modulation, couleur, ligne, rime, mot, idée, action, elle n’exige pas moins le contrôle d’un frein, l’élaboration normale de l'intelligence. Point de génie sans un talent méritoire qui assujettit à la discipline habituelle, malgré les dons quasi divins, l’homme qui enfin n’est qu'un homme, même si son
astre en naissant l’a formé poète ou peintre, grand juge ou grand médecin, chef d'orchestre ou de guerre; sans une préparation intellectuelle du talent, les réussites instinctives du génie ne donnent pas tous leurs fruits. C’est sur quoi Michelet n’a pas insisté. : trop heureux de trouver dans le génie quelque chose d’analogue à l'instinct, il s’est empressé de saluer une force propre à l'animal dans cette fonction qui fait les plus grands hommes, les plus grands conducteurs d'hommes, les plus grands entraîneurs de foules. Les collectivités animales lui ont paru en tout semblables aux sociétés humaines réalisées sous les espèces visibles de la foule: et la foule, en effet, comme tout semble le démontrer, exalte au plus haut point le psychisme inférieur des individus qui la composent et paraît n'agir que d’instinct. C’est à la faveur de ce phénomène que les hommes ont été reconnus grands, plus d’une fois, en fonction du caractère instinctif de leur détermination, parce que dans le cas où ils agissent d’instinct ils comprennent mieux la foule et en sont mieux compris ; or, la foule fait la gloire, ou du moins la popularité, et elle décerne facilement l’auréole du génie, non pas à ses plus grands serviteurs, mais à ceux dont les actes ressemblent le plus aux siens. Michelet s’est attardé complaisamment sur cette analogie du génie de certains hommes et de l'instinct des foules : historien du peuple, il a contemplé longuement ceux en qui le peuple s’incarne, ceux qui « flairent les événements » plutôt qu'ils ne les jugent, ceux qui « sentent » l’avenir plutôt qu'ils ne le dirigent; Victor Hugo a consacré à ces cerveaux divinatoires les stances de son poème Magnitudo parvi et de son poème des Mages, et Michelet a exalté leur instinct dans son livre du Pewple et dans plus d’une préface de son histoire. «Dans mon petit livre du Pewple , écrit-il, j'ai, autant qu'il était en moi, réclamé le droit de l'instinct, de l'inspiration contre son aristocratique sœur la réflexion, la science raisonneuse qui se croit la reine du monde (HRé., I, p. 39 note; cf. HRE., II, préface passim) ». On trouve en effet dans le livre du Peuple la définition, la description de cet instinct : « Si j'écarte les théories (Pp., p. 206, note), si je ferme les livres pour regarder la nature, je vois la pensée naître en nous comme instinct obscur, poindre dans un demi-jour, s’éclaircir et se diviser au jour de la réflexion ;
1. Ce travail était achevé lorsque parut, dans la Revue des Cours et des Conférences, une leçon de M. F. SrRowKI sur le livre du Peuple et sa connexité avec les œuvres d'histoire naturelle de Michelet (Revue des Cours et des Conférences,
5 décembre 1913).
puis, formulée, et de plus en plus acceptée comme formule, passer dans nos habitudes, dans les choses qui nous sont propres, que nous n’examinons pas, et alors, obscurcie de nouveau, faire partie de nos instincts. » Dans cette théorie, la pensée est caractérisée comme une étape, comme provisoire, et l'instinct comme le point fixe d’où elle procède et où elle retourne. Les chapitres IV et VII de la deuxième partie du Pewple analysent l'instinct ainsi défini. Michelet n’en fait pas un PAoeee de détail, mais une idée fondamentale, car il avait écrit à la fin de la première partie : «il faut que j'explique ce que c’est que l'instinct, que je pose leur droit. C’est la condition de mon sujet » ; or, cet instinct, cette inspiration qu’il veut exalter, ou du moins réhabiliter, c’est la nature même qui s'exprime dans un homme (p. 239-240). L'amour de la nature a fait de cet homme simple un génie (p. 235-236), ceux qu'inspire cet amour «ont l'avantage de voir ordinairement les choses à leur état naturel » (p. 200). Le génie qui s'exerce sur la nature comme sur sa récompense, comme sur son triomphe et sa glorification, en procède également puisqu'il n’est que naïveté profonde et grande invention (HRé., III, p. 345). Cet instinct, forme inférieure de l'intelligence, selon la conception de Grasset, en est la forme supérieure et définitive, selon Michelet, car c’est la forme de l'intelligence chez la foule qu’il appelle peuple, et chez ceux qui comprennent le peuple, hommes d’instinct et de génie. D'autre part, cet instinct est répandu dans toute la nature ; quelle que soit la créature observée, elle agit automatiquement ; et Michelet, qui s’est bien gardé d'étudier le rôle de l'intelligence dans les actes instinctifs des foules et des hommes de génie, qui a réduit toute l'intelligence à des pressentiments, à des divinations, à des intuitions inconscientes, est fort à l’aise pour appeler intelligence cet instinct répandu dans les créatures inférieures, d’autant plus que chez elles il est indéniablement pur. D'ailleurs comme il n'a pas pris la peine de nous définir l'intelligence séparée de l'instinct, sa tâche est encore facilitée : aussi affrme-t-il que les abeilles ne sont pas privées d'intelligence (Ins. chap. XXVI), non plus que les castors (HE., XVII, 176), non plus que les oiseaux (O., II, 8). Il facilite enfin sa tâche en employant le terme équivoque d’ingegno, maintes fois, pour définir l'instinct (O., 323 ; Ins., 372). Il se borne cependant à afirmer (O., 235.; Ins., 48, 232, 336, 339), ce qui est précisément l'objet du procès, que les animaux adaptent des moyens « nouveaux et inusités » à des cas imprévus, ce qui, en
effet, suffirait à démontrer l'intelligence de l’animal, même si on ne le constatait qu'une seule fois.
Mais, s’il n'a pas omis de prendre sévèrement à partie les tenants de la cause opposée, Buffon et Malebranche surtout (Ins., 336-339), il n’a pas fait la démonstration ; et il est même étonnant qu’il ne se soit pas aperçu de l'insuffisance et de l’imprécision de sa dialectique. Il a essayé, d’une part, de nier l'instinct, à priori, comme un concept absurde et mal fondé : « l'instinct, qu'est-ce que c’est, écrit-il d’un ton vengeur, dans L'Oiseau, deuxième partie, chapitre X, page 230 ; qu'est-ce que c'est ? Je ne sais quel sixième sens qui ne se définit pas qui a été mis en elles (dans les bêtes), non acquis par elles-mêmes, force aveugle qui agit, construit et fait mille choses ingénieuses sans qu'elles en aient conscience, sans que leur activité personnelle y soit pour rien. S'il en est ainsi, un instinct sera une chose invariable et ses œuvres seront immuablement régulières. » C’est 1à ce que d'autre part, il s’ingénie à contester par des observations originales. L'une de ces observations porte sur une petite serine, la seconde sur des corbeaux ; quelques autres sont d’ordre général et concluent à l'universalité de l'intelligence comme à un phénomène évidemment banal dans l’animalité 1
En ce qui concerne la serine voici la substance du raisonnement de Michelet (O., liv. II, chap. X) : La cage de la serine est ouverte, donc elle peut sortir dans la chambre, or, la chambre contient tout ce qu'il faut pour faire un nid, donc la serine, si elle agit d’instinct doit faire son nid toute seule ; mais il n’en est rien. I1 faut que Michelet vienne à son secours, il lui apprend, en fait, à faire son nid ; or, une chose apprise n’est pas innée, donc le nid n’est pas fait d’instinct. — C’est là un raisonnement dont la faiblesse saute aux yeux ; la chambre aurait beau contenir tout ce qu'il faut pour faire le nid, l'oiseau n’est pas dans les condi-
1. Peu de temps avant l'apparition de L'Oiseau, le savant DAREMBERG (1854) écrivait dans sa traduction de quelques œuvres de Galien (t. I, p. 9, en note) : « Il est peu de problèmes qui aient plus occupé les esprits élévés que celui de l'intelligence des animaux ; mais l'étude expérimentale de ce problème date de nos jours ; c’est le résultat de cette étude que M. Flourens a fait connaître dans un petit volume (de l'instinct et de l'intelligence) qui est un modèle de précision, de bon goût littéraire et de bon sens philosophique.
Ce travail est tout à fait propre, si je ne me trompe, à mettre fin à la grande question sur l’âme des bêtes.» Il est regrettable que Michelet ne se soit pas documenté sur de tels problèmes auprès des plus grands naturalistes de son temps. Car nous connaîtrions son opinion sur Flourens. Mais l’a-t-il lu seulement ? C’est bien peu probable. N'’avait-il pas « son cœur » qu’il
consultait ?
tions naturelles pour le trouver ; on pourrait tout aussi bien remarquer que l'intelligence est indispensable pour savoir trouver les éléments du nid et ajouter : or, la serine ne trouve pas les éléments du nid, donc elle n’a pas l'intelligence.
En ce qui concerne les corbeaux, Michelet raisonne ainsi (O., p. 115) : plusieurs corbeaux risquent leur vie pour détruire ün œuf d’aigle (majeure empruntée à l'observation), or ce n'est pas pour une si « misérable proie » (mineure négative qui laisse le champ libre à toutes les autres conclusions), donc «il faut supposer que c’est pour détruire la race, conclusion qui n'est nullement contenue dans les prémisses et qui exigerait, pour être formulée, pour le moins une mineure positive. Les autres essais de démonstration fondés sur des observations d’ordre général, prennent justement comme mineures ce qui devrait être une conclusion : par exemple, les abeïlles font des «arcs-boutants, contreforts, solives, piliers» (In., 336) or, la construction de ces éléments exige ou de l'intelligence, ou de l'instinct ; tout dépend justement non pas de l'ouvrage fait, mais de la façon dont il est fait; Michelet supplée au dilemme par l'affirmation gratuite de l’alternative désirée et il en conclut ce qu'il veut, mais le procès reste pendant.
Plus troublante, au premier abord, est l'affirmation que certains êtres modifient leur outillage en raison des circonstances qui entravent leur faiblesse (Ins., 180, 181) ; «la nature ainsi pressée est terriblement inventive » (Mer, 191). Mais les exemples manquent. Michelet ne s'aperçoit pas que ceux qu'il cite ne prouvent pas l'intelligence, car les êtres auxquels il fait allusion agissent toujours de la même façon, quel que soit l'échantillon de l'espèce en question, et c’est précisément le fait de s'adapter aux contingences, de modifier cettè activité stétéotypée, qui constituerait l'invention. Le bombyx, dit Michelet, force avec son œil la cloison de sa larve, le hanneton « parfait mécanicien, fait un levier de tout son corps » (Ins., 81).
C’est précisément la perfection et la constance de ce mécanisme qui font penser que l'être n’agit pas au sens vrai du mot, mais qu'une force agit en lui; car si ces êtres agissaient par raison, ils devraient faire tous les actes qui exigent une intelligence moindre, or ils ne les font jamais ; cette remarque qui a été faite par un des psychologues : les plus modernes de
1. P. WASMANN, Znstinct und Intelligenz im Tierreich, Fribourg, 1899.
l'instinct va directement à l'encontre des conclusions de Michelet. Le père Wasmann a reconnu, par exemple, que le rhynchites dépose ses œufs dans une feuille de bouleau qu'il coupe suivant une courbe très difficile à obtenir par l’intelligence, puisque le problème n’a été résolu par le calcul des hommes qu'en 1673. Or, pas un seul échantillon de cette espèce n’échoue dans cette incision merveilleuse et chacun dépose ses œufs dans la feuille ainsi découpée en entonnoir. La constance d’un acte aussi complexe : n’est pas a priori en faveur de l'intelligence, car dans la race humaine elle-même, une faible minorité d’échantillons réussiraient là et le plus grand nombre échoueraient. Il serait donc surprenant que dans une race d'êtres quelconque, tous les individus fussent intelligents sans exception, pour y réussir ; mais ce qui surprend davantage encore, c’est que ces êtres capables d'y réussir ne font jamais l’emploi de spéculations mathématiques auxquelles devrait les rendre aptes la marche logique d’un esprit parvenu jusqu’à la démonstration des théorèmes nécessaires à la solution de ce problème. Voilà une race d'individus où tout le monde comprend la géométrie, mais où tout le monde ne comprend que la construction d’une seule courbe, ce sont là des différences profondes avec l'intelligence qui se montre dans l'espèce humaine beaucoup plus rare, et beaucoup plus logique. Maïs il existe encore une troisième différence : l'intelligence humaine est désintéressée ; les mathématiciens qui ont découvert en 1673 le moyen de résoudre le problème de la construction de cette courbe n’en ont tiré aucun profit, sinon peut-être celui d’aller plus loin dans la voie de calculs non moins désintéressés. Supposons que tous les échantillons d'une race d'oiseaux soient capables de pincer infailliblement les cordes d’une mandoline, de manière à jouer un thème musical, même très simple, mais à plus forte raison compliqué comme une rhapsodie de Liszt, et supposons aussi que pas un individu de cette espèce ne soit capable de jouer un autre air, que nous manquera-t-il pour supposer que ces êtres jouent d'instinct ? Il nous manquera l'avantage de comprendre à quoi sert cette adaptation de leurs énergies, mais si par hasard nous découvrons
1. Quand même il s'agirait de faire seulement un cercle parfait, comme le font les insectes cités par Michelet (p. 48, Ins.) un être intelligent réclamerait un compas et ne réussirait pas toujours. Ce qui est vrai d’une courbe aussi simple que la circonférence (dont parle Michelet) l'est a fortiori pour la courbe compliquée (dont parle Wasman).
qu’elle est utile à la perpétuité de l'espèce, nous serons émerveillés de la force qui oriente vers cette fin, par des moyens si compliqués, les êtres dont elle est la tutelle ; nous dirons que cette force est naturelle parce qu’elle est constante ; mais nous ne dirons pas qu’elle est intelligente, nous lui donnerons le nom de l'instinct. L'instinct n’est autre, en effet, qu'un mécanisme dont l’adaptation à sa fin dépasse la perception de l'agent qui l’accomplit.. Rien ne prouve que le hanneton sache qu'il fait un levier de tout son corps, car s’il comprenait la théorie des leviers, il ferait aussi bien des ciseaux, des brouettes ou des pincettes. Rien ne prouve que le pic se doute que sa chair est mauvaise (O., 184) et qu'il craigne d’aller, empaillé, orner la collection du naturaliste (cf. l'éléphant O., 324), car s’il était si sagace, il prévoirait bien d’autres choses ; si la fleur avait aussi toutes les délicatesses, t utes les ingénieuses prévenances de l’amour intelligent (Mo. 267, Ins., 318, 320), si elle savait qu'il faut se hâter, elle saurait aussi qu'il faut dans certains cas se cacher, etc., mais elle ne fait rien de tel. La prescience des oiseaux est le principe naturel des augures (O., 137, 327, 328) ; mais cela ne prouve pas que cette prescience soit d'ordre intellectuel, car on a utilisé, pour pronostiquer les variations de la température, un certain nombre de propriétés naturelles qui ne décèlent aucunement l’intell gence, par exemple, le changement de couleur de certains sels de cobalt, ou le changement de longueur et de forme des cheveux ou des poils de la barbe par les temps humides, propriétés incontestables sur lesquelles les uns ont établi la construction de certains baromètres populaires, les autres l'invention de l’hygromètre. Cependant ni les sels de cobalt ni les poils de la barbe ne sont doués d'intelligence. Tout ce qu’affirme Michelet n’est donc que rêverie, c'est-à-dire allégation dogmatique, gratuite, irrationnelle et indémontrée,.
Mais il importe peu que les arguments de Michelet soient nuls et sans valeur pour démontrer la prétendue identité de l’intelligence et de l'instinct. L'erreur de Michelet provient d’un préjugé nécessaire à son système dont elle fait partie intégrante. Il n’a pas dû, et peut-être qu’il n’a pas voulu voir de différence entre l'intelligence et l'instinct. Pourquoi ? parce que peu importe que l’homme ait une âme, ce qui importe c’est qu’il ait de l'âme, c’est qu'il y ait de l’Ââme en lui, et que nous puissions, nous aussi, confondus avec l'univers, unis à ses aspirations, reconnaître en nous une part de cette âme; telle est la condition facile d’un:
pseudo-spiritualisme qui s'achève, en vertu de cette faiblesse initiale, dans un monisme panthéistique.
$ 5. La conclusion Sera la même si Michelet aborde l’objet du problème, non plus en partant des réalités visibles, mais de la substance invisible. Michelet s’est posé le problème d’un Dieu personnel ; dans les crises douloureuses que le deuil lui fit traverser, comment n’eût-il pas songé à l'existence de Dieu comme à l'immortalité de l’âme ? Nous le voyons, en septembre 1830 (JM., p. 79) quelques semaines après la mort de sa première femme, anxieux au sujet des destinées éternelles de cette âme absente et qui lui avait été si unie. Aussitôt, se pose l'énigme du destin de cette âme et alors : « pourquoi la pensée de Dieu est-elle peu consolante ? C’est que le Dieu chrétien jugera cette âme, elle se survivra, mais pour souffrir, le Dieu du panthéisme lui donnera le repos, mais en l’absorbant. » Ainsi entre la survivance personnelle de l’âme et l’absorption dans le grand tout, il hésite, car l’idée du paradis ne lui vient même pas à l'esprit, il ne croit pouvoir opter qu'entre la crainte de l'enfer ou l’absorption dans le grand tout ; et il incline vers ce dernier choix : «Nous CrOYOnS, nous croyons croire, mais que le coup porte près de nous, nous devenons matérialistes (1b2dem, p. 73). » Et encore, bien qu'il s’en défende (1bidem, p. 88) : « Reprenez-moi donc, puissance inconnue : je n’ai plus de résignation.. ils (allusion à Douhaire) m’appellent panthéiste ; si le panthéiste est celui qui se laisse volontiers absorber dans la nature, je ne suis pas cet homme 1à.., d'autre part, si Dieu est un Dieu moral, il faut convenir qu'il se plaît à cacher ses voies, je n’ai pas de raison d'aimer la Nature, je me tairai sur la Providence... quand on songe à la manière barbare et rapide dont la Nature ourdit sans cesse des fils vivants pour les briser il est difficile de remercier. » Ce scepticisme apparent cache une inclination réelle pour le naturalisme, pour un naturalisme qui n’attendrait qu'un changement dans l’ordre de la Nature. Car enfin, c'est à la Nature qu'il attribue le pouvoir d’ «ourdir les fils ». Cela rappelle un peu l'attitude de Vigny dans la maison du berger :
Ne me laisse jamais seul avec la nature
Car je la connais trop pour n’en avoir pas peur... Elle me dit, je suis l’impassible théâtre, etc.
Malgré toutes ces invectives, le poète se réfugiait dans la maison du berger. Mais en face de la mort, se contenter du pan-
théisme ne paraît pas une tendance habituelle aux romantiques ; quand Lamartine et Hugo perdirent leurs filles, ni l’un ni l’autre ne conçut comme une consolation la disparition, dans le grand tout, de l’âme absente. La tendance au panthéisme était donc favorisée chez Michelet par d’autres causes que les circonstances extérieures, si tragiques fussent-elles, de sa vie et de son veuvage ; il subissait l’ascendant philosophique de l'Allemagne, « pays des voyageurs, des savants, des panthéistes. » (Monod, JM. p. 124). Quelqu’effort qu'il ait fait pour arriver au panthéisme, il semble qu’il ait accompli son évolution en ce sens lorsque, onze ans plus tard, il perdit le fils chéri de son second mariage, le petit Vves-Jean-Lazare. Sa femme, écrit-il, alors ne sait pas (tbidem, p. 296) « combien de moi divers il y a en lui » et que, sous le moi extérieur, il y a le moi fondamental, la pensée de Dieu. « Et pour que l’on ne s’y méprenne pas, il précise : « je me sens embarrassé de la présence d’un tel hôte... cela même me prouve qu'il est toujours présent en moi ». Mais si le journal intime n'était pas aussi éloquent, nous découvririons ailleurs ce credo : on dirait que Michelet a cumulé à lui seul les deux formes de la foi panthéistique qu’il reconnaît différentes chez les panthéistes français comme Danton, qui sentent Dieu dans les énergies créatrices de la Nature, dans la femme et dans l'amour (HRé, VI, 155), et chez les panthéistes étrangers comme Anacharsis Clootz qui sentent Dieu dans l’âme du peuple, « dans l'humanité, dans la raison universelle ». Comme eux, le français saturé de philosophisme allemand « cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. » Michelet compare encore, précisément à propos de ce Clootz, (HRé., VI, 402) la méthode française qui part de l’individuel, du particulier, de « l’aventure quotidienne qui en tout temps n’est guère que l’infiniment petit », et la méthode allemande ; et il avoue sa préférence pour cette dernière : « Clootz, comme tout Allemand, arrivait du fond du panthéisme, de la nature et de l'infini. » Il semble enfin qué Michelet réalise ce double programme panthéistique en cherchant Dieu à partir de l’infiniment petit sous la Nature, et à partir des collectivités, en historien. S'il fait profession d’un déisme vague, son Être suprême n'est pas « le Dieu du moyen-âge, l'injuste Dieu qui sauve les élus, mais bien le Dieu de justice, le Dieu de la Révolution (HRé., VI, p. 117)»et s’il a un reproche à faire à cette expression d'être suprême, c’est simplement d’être « vide et creuse... pauvre, du moins pour dire le tout-puissant régéné-
rateur des globes, disons mieux la grande mère, la toute féconde qui, par minute, enfante les mondes et les cœurs. » Omettre l'efficacité de Dieu pour dire seulement qu’il est suprême, au fond c’est l’anéantir ; Dieu agit, engendre ou n’est pas, ce pauvre titre le dépouille, le destitue, le relègue bien haut, je ne sais où, au trône du rien faire où siégeait le Dieu d’Epicure. » (ibidem). Le Dieu transcendant des scolastiques doit faire place, selon Michelet, à un Dieu immanent, le Dieu du Ramayanah sans doute (BH., ch. I) plutôt que celui d’un Schelling ou d’un Hegel. Il pense même, et de bonne heure (HF. III, 285-286) que si les scolastiques avaient quitté le domaine de la psychologie pour celui de la morale, ils seraient devenus panthéistes. Saint Thomas d'Aquin n’est que métaphysicien : il n’a rien à craindre. Mais saint Louis est un homme d’action : sa logique doit le pousser au fatalisme : « Si on laisse faire celle-ci (la logique), elle résoudra l’homme en Dieu, Dieu en la Nature : elle immobilise l'univers en une indissoluble unité. » Le panthéisme est l’aboutissant fatal de la réaction contre la scolastique : 1e moindre doute sur la réalité de l’objet métaphysique introduit au culte de l’immanence, que Michelet, lui, n’hésite pas à confondre avec la Réforme :« C’est par cette porte qu'est entré Luther (tbidem). »
Impossible de mieux montrer que par ces textes que Dieu est intime avec la Nature, plutôt que sublime. L/identité de l'œuvre et de l’auteur ne saurait être plus clairement indiquée 1. C’est une véritable profession de foi panthéistique, un édifice qui vaut ce que vaut son assise, mais qui prétend à la stabilité.
Cette profession de foi n’est pas difficile à rencontrer aïlleurs, on la trouve dans tous les ouvrages d'histoire naturelle : L’Oiseau, page 46, et surtout page 201 : « Persévérante réclamation de l’aimable nature, tendres consolations de la maternité de Dieu » ;
1. Cf. BARBEY-D'AUREVILLY, Les Œuvres et les hommes, p. 81 : « Panthéisme historique », à propos de FR. ; — SCHÉRER, Etudes critiques, etc., vol. I, IIIe Et., p. 30 : « Il revêt la création d’un sens caché et sublime. Elle devient solennelle comme un temple. Lui-même nous apparaît alors comme le grand-prêtre de la nature et de l'humanité. » — Les poètes eux-mêmes ne s’y sont pas trompés : DorCcHAIN (Ode à Michelet) appelle son héros le « réconciliateur de Dieu, de la nature et de l’homme... » ; et PONTMARTIN écrit (Nouv. sem. litiér., 1863, p. 333- 336) :
« On dit que je (c’est Michelet qui est censé parler) refuse au bon Dieu mes Qui ? moi ? je le fais voir partout dans mes ouvrages. [hommages : Dans le chardonneret, la brise et le serin,
La sole, le goujon et le monstre marin.
RE Ne tantipis c'est/yu, détail
Si l’ouvrier divin meurt dans l’œuvre divine. »
L'Insecte, p. 374 : « Oui, tout vit, tout sent et tout aime. Merveille vraiment religieuse. Dans l'infini matériel qui s’approfondit sous mes yeux, je vois pour me rassurer un infini moral. le gouffre de vie m’eût semblé désert, désolé, stérile et sans Dieu, si je n’y retrouvais partout la tendresse et la chaleur de l'amour universel, de l’universalité de l’âme. » Et aussi, page 20-21 : « Tout est grand, tout est important, tout est égal au sein de la nature et dans l’impartialité de l’amour universel. » Et enfin, p. 124 : du plue haut au plus bas de l’échelle de la vie, on sent l'identité de l’âme », la « puissance de la vie qui va toujours de bien en mieux (HRé., IX, p. x1x) », « l'âme universelle des mondes » (BH. fin), la « grande âme d'Harmonie, qui est l'unité du monde, » (Mer, p. 177), l’« harmonique concordance du grand moi avec lui-même, le beau débat qui n’est qu'amour ». (Mer, p. 29). « Où donc serait le péril, si l’on trouvait que la mer, dans son aspiration constante à l'existence organisée, est la forme la plus énergique de l'Eternel désir qui jadis évoqua ce globe et toujours enfante en lui ? » (Mer, p. 56).
Cette profession de foi, Michelet a essayé maintes fois soit de la compléter, (par exemple dans les Eclaircissemenis de la Monlagne, pp. 378-379) où il discute « l'hypothèse du hasard » et « l'hypothèse d’un mécanicien tout puissant », pour se rallier au Dieu du panthéisme, à |’ « âme de bonté qu'on sent dans la nature » (avec les précisions suivantes : « L'idée divine implique les doux procédés de la vie 1. surtout la patiente succession, l'infini du temps »), soit de la soutenir (par exemple quand il dit que l’amour est le « moment divin où tout être a sa part de Dieu. » (Ins., II, p. 26), soit de la consolider par des semblants d'arguments philosophiques : ici c'est le problème des idées innées (HRé., VI, 416) qui donne lieu à une profession de foi dans la divinité de la raison : «entre le divin et l'humain où sera la limite ? Nul doute que la raison soit le côté le plus haut de Dieu, nul doute qu'elle ne soit nulle part aussi clairement révélée que dans son incarnation permanente, l'humanité. » Là, c’est l’idée
1. Ce Dieu maternel, tendre, féminin, si facile à confondre avec la nature, ce n’est pas seulement dans ce passage de La Montagne qu'il apparaît comme une résultante fatale. C'est aussi, on l’a vu un peu plus tard, dans L’Insecte, p. 374; et c’est déjà dans les entretiens avec Geoffroy Saint-Hilaire. (Journal cité par MONOD, Revue bleue, 1911, loc. cit.) : « Omnis natura ingemiscit et parturit. Saint Paul.» Et comme « Mme Isidore » (Geoffroy Saint-Hilaire) « exprimait la crainte que ces idées ne fussent contraires à la religion », Michelet lui répondit « que Dieu était une mère qui avait dû allaiter le monde goutte à goutte. »
religieuse elle-même qui aboutit à un commentaire bienveillant de l'absurde formule de Diderot, « élargissez Dieu »; c’est-àdire, ajoute Michelet « élargissez le cercle étroit des lieux où l’on se croit compétent pour parler de Dieu, privilégié pour l’adorer, qualifié pour le connaître. »
« Elargissez » Dieu, parole qui veut être un culte, et qui serait un blasphème si elle était intelligible ; Michelet, comme-Diderot, « demande que Dieu sorte de la captivité des temples et des
- dogmes et qu’il se mêle à tout, remette en tout la vie divine (HF., XVIII, 372, sq.). » Or, « écarter le Dieu faux d'inertie, affranchir le Dieu de mouvement » (bidem) cela veut bien dire, pensons-nous, que l'auteur de la Nature n’est pas extérieur au mouvement de la matière, mais immanent. Et le vieux naturaliste, dans son testament d’historien qui clôt l’avant-dernier volume de son œuvre de quarante ans, admire le xvirre siècle d’avoir étendu à l’univers entier la divinité jadis confinée dans un être extérieur au monde. Cette révolution (car enfin, il semble croire que c'en est une, et prendre pour une transformation de Dieu un simple travestissement de son concept) cette révolution le réjouit comme le double affranchissement du peuple et de la Nature. L'émancipation des plus simples êtres, qui participent à la divinité, non moins totalement que les plus élevés, égalise tout et fait du monde une « démocratie immense » ; ainsi l’histoire nationale s’achève sur un hymne à la république universelle, sur une glorification des sociétés tant animales qu'humaines, dans la perfection qui leur est immanente et où se divinisent à la fois les deux amours de Michelet, la Nature et la République : « du plus profond abîme, les coraux réclamèrent, dirent qu'ils n'étaient pas simples fleurs, mais de vrais animaux. » Cette émancipation procure à l'historien le délice d'enregistrer les noms des naturalistes qui réalisèrent l'égalité. Il ne sait plus si le siècle des philosophes court à la conquête des droits de l’homme, ou à celle des droits du corail, de a fleur, de l’insecte, droit reconnu par Peyssonnel, Vaillant, Réaumur ; ou plutôt Michelet sait que cette -double conquête n’en est qu’une et il en fait la conquête de Dieu, tour à tour adoré dans sa création intérieure, ou dans sa créature la plus haute, comme au temps où il écrivait L’Insecte et où, à l'exemple de Malpighi, il chancelait effaré à l’idée que l’insecte a un cœur, sous prétexte qu’« on n’a pas loin à aller pour lui donner bientôt une âme » ; enfin Michelet termine son histoire par un salut à l’Âme universelle, à la Nature qui est toute pensée
et tout amour : « La Nature tout entière devant l’industrie qui naissait, dit qu’elle aussi elle était industrie, un créateur laborieux ; notre Maillet qui vécut en Egypte vit dans la matrice du Nil surgir l'animal (non oisif) qui va se fabriquant, se diversifiant, tendant vers chaque espèce...; pure machine au temps de Descartes, l'animal s’'émancipe au xvirr* siècle, devient animal, une. force animée et active qui se crée et qui a sa part du créateur, et Dieu n’en rougit pas ; animer tous ces simples, ces innocents, pour lui c’est s’élargir. le vertige me vient à regarder 11 scène prodigieuse de tant d'êtres, hier morts, aujourd’hui si vivants, créateurs. cela est beau, grand, Dieu partout !» Bref, l’auteur de La Montagne, de L’Insecte et de L'Histoire de France confesse franchement son panthéisme, parle de « l’unité du grand tout » et de l’animal monde (ibidem, p. 374, note x et p. 375) comme de son Dieu. Ce n’est même qu'à la faveur du panthéisme, qu'il croit pouvoir éluder (Ins., p. 69) l’irréligion de la science, comme si la science, hostile aux énigmes de la Nature, supprimait aussi la métaphysique, la foi et l’objet des problèmes religieux. Michelet, sans doute, n’a pas été le seul à le croire, car ses craintes ont été paraphrasées par Sully Prud’homme dans le poème de la Justice, mais cette crainte et le remède qu'il lui applique n’étonnent pas moins. M. Monod (Renan, Taine, Michelet, p. 212), a signalé cette réaction de Michelet : la « foi nouvelle » dont il parle n’est toutefois pas nommée par son nom qui nous semble être le panthéisme. Trois aveux sont particulièrement significatifs à cet égard, et peuvent fixer nos conclusions sur ce point : « L'homme, écrit Michelet en 1861, K., p. 202, sent l'infini par les lois invisibles du mondè, qui sont les modes de Dieu. » S2pt ans plus tard, il oppose son dogme à ceux du christianisme et le définit par ce contraste : « Création, énigme, épouvantail du Moyen-Age, mais pour nous c’est la vie commune, c’est ce que nous voyons et faisons tous les jours. » Ce n’est pas « un miracle. Le miracle serait que, dans un monde si fécond, rien ne se fît toujours, incessamment ne se créât. » (Mo., 373) et enfin (1bidem, 356) : « Les livres même religieux, même mystiques, ils sont de trop. Les religions spéciales ont la voix faible, souvent fausse, devant cette haute religion qui les domine, les embrasse. Dieux du monde, faites silence. Laissez-moi entrevoir Dieu. » ;
Nous ne croyons donc pas, comme Barbey d'Aurevilly l’a reproché à Michelet (les Œuvres et les Hommes, II vol. pp. 76, 78)
que cette-œuvre soit celle d'un athée, et nous ne croyons pas davantage que son panthéisme le place à contre sens de sa nature d'intelligence, de son talent, de ses premiers ouvrages (Barbey d'Aurevilly ibidem, pp. 69, 70). De ses premiers ouvrages, non certes car, dès le journal du jeune homme, (MJ., 145, 185,. 213), Michelet se montre panthéiste jusqu’au paganisme par ses allusions au culte de Cérès, etc... ; de son talent, pas davantage, car le talent s’accommode de toutes les idées et ne consiste souvent qu’à donner au vrai la parure du faux ; de son intelligence enfin, non encore, car son panthéisme est la conséquence d’un système préconçu, l'âme étant (dans la nature) impersonnelle, universelle et parfaite, et cette erreur s’étalant aussi bien dans les prémisses que dans les conclusions. La cohésion des unes et de l’autre éclate particulièrement dans les derniers ouvrages, dans La Bible de l'Humanité (p. 167) où Michelet loue les stoïciens d’avoir compris, grâce à une exégèse naturalistique, le vrai sens des légendes ou Evhemère avait voulu voir des récits de rois et que les chrétiens n'ont pas su pénétrer parce qu'ils n'étaient pas panthéistes. Ce ne serait encore qu'un reproche inoffensif si Michelet n’ajoutait au début de la conclusion du même livre qu'après la halte de stérilité que la scolastique nous a fait subir au moyen-Âge, nous en revenons à un « heureux accord avec la haute antiquité »!
Cet heureux accord avec la haute antiquité consiste en une résurrection du paganisme. Le grand Pan n'est pas mort, l’histoire naturelle est panthéistique.
$ 6. Le problème religieux apparaît ainsi dans l’œuvre de Miche-
let : et c’est lui qui change les positions des problèmes scientifiques. Incapable comme nous l'avons vu, de cultiver la science pour elle-même, mais l'ayant inconsciemment où non embrassée avec une arrière-pensée d’apostolat philosophique, Michelet n’a d'autre but que le succès de cet apostolat. Guérir ses contemporains de leur matérialisme grossier, c'est le but ; et les y conduire par l'exemple et avec les leçons de la nature, c'est le moyen. Rendre la nature attrayante et divine, en tirer des leçons d’optimisme et d'amour, de virilité et de vie, d'art et de joie, y déceler une âme infaillible, capable d’inspirer le développement des individus, des foyers et des peuples, c’est la condition religieuse du succès de la conversion sociale. Proposer davantage serait man- ‘quer le but, et compromettre le moyen : manquer le but, parce
que Michelet n’admet pas lé catholicisme (:) et ne le croit pas acceptable pour les hommes de son temps; compromettre le moyen, parce que le christianisme est une autorité révélée, donc contraire à la nature, et Michelet ne veut prêcher qu'une religion fatale et inéluctable comme la nature, mais innée ou spontanément agréable à la liberté, une loi qui ne soit tutelle que pour émanciper ses pupilles, une religion fatale par attrait et libre par essence: ce parti pris lui impose vis-à-vis du christia- nisme des obligations gênantes, dont il nous reste à dire quelques mots.
© Avant toute chose, Michelet est radicalement hostile à toute idée de révélation historique : ce serait nier, en effet, les voies de la nature, où reconnaître au-dessus d'elles quelque chose de plus éloquent ; ce serait en outre attribuer à la divinité une substance et trois personnalités fort différentes de cette perfection impersonnelle qui est pour Michelet l'attribut naturel de l'univers divin. On sait que Michelet avait été élevé en dehors de toute religion ; l'Eglise, prétendait-il, n'était qu'un monde « de Curio- ‘sité pure comme eût été la lune » (I HF, p. xI1). Dans sa jeunesse, entre son tardif baptême (1816) et les premiers actes d'hostilité contre le christianisme, l'attitude la plus favorable qu'il ait adoptée vis-à-vis de l'Église fut celle d’un chercheur désintéressé, mais désorienté ; dès cette époque, il méditait la possession de « vérités éternelles, indépendantes de tout dogme, de toute religion » (MJ., 63) et il jugeait que deux sentirnents suffisaient à « remplir un cœur d'homme, l'amour de l'humanité et l'élan vers la cause inconnue qui nous gouverne » (MJ., 108). 11 ne manifesta aucun regret du baptême, mais les raisons qu'il en donna ne dénotent nullement un sentiment favorable au catholicisme. Michelet attribua cette démarche à l'influence de Rousseau (MJe.,pp.208-211).In'ad'ailleursreçuaucunauttesacre- ” ment, pas même le mariage. M. Monod croit que Michelet s'était fait un credo personnel de 1840 à 1849 (JM. p. 93), mais, quelque personnel que fût son credo, celui de l'Eglise ne pouvait lui échapper. Bon gré, mal gré il devait en rencontrer à tous:les tournants de l’histoire tous les éléments historiques, à commencer par le Christ et ses premiers disciples. Pour un historien, l'Eglise
ss «Conclure que je suis catholique, quoi de plusinsensé !(IHEF., p. XX).» En effet, il vient de rajeunir l’anathème de Montesquieu contre l'Eg'ise, et d’«énoncer» la «sentence» desa «mort prochaine »! À
LE RS ph ae oué lincddrin aé alé dit er dépit Gliié idée dti
ne peut pas être longtemps ce monde étrange de curiosité pure, et l’on voit dans la préface des Mémoires de Luther et dans l'Introduction de l'Histoire Universelle (p. 28) que le problème l'avait occupé. Mais il avait conservé la présomption assez clairement exprimée dans Rome 1 (p. 269), que le christianisme avait emprunté tout humainement les éléments de sa doctrine à des : traditions (BH., 419, note sur le stoïcisme) à des morales (BH, 437), à des mythes enfin, qui existaient avant lui (BH, 296 ; Cf. p. 332 « la messe païenne »). Non seulement cette opinion, indéracinée, et d’ailleurs impersonnelle (Havet, Réville, etc.) lui a permis de croire que le christianisme était « hors de l'humanité (HF., XV, 22), impraticable (HF., XV, 231), déraisonnable » (HF., X, 304 : «le christianisme le plus pur et le plus loin de la raison ») ; mais, attribuant au christianisme une origine purement humaine, et ne pouvant, avec sa science et son génie, adhérer raisonnablement à un autre culte, il garda toujours la conviction que toute révélation est fausse ; toute religion, humaïne. A peine eut-il l’idée de la Révélation (BH. I, IV; BH., 64, note I, et 93, note 2; et HRé., VIII, 21). Indépendamment de la révélation historique d’un Dieu manifesté à tous les hommes, Michelet se tint en garde contre les épisodes surnaturels qui ne sont pas «de foi » ; il poussa l'hostilité, en ces matières, jusqu’à se défier de tous les instruments exceptionnels d’une communication divine quelconque, et il ne voulut voir dans les mystiques que des hallucinés. Nous ne parlons pas ici des erreurs de mots ; Michelet n’a pas étudié le mysticisme chez les maîtres de la vie intérieure, ni chez les mystiques eux-mêmes, il n’est donc pas étonnant qu'il emploie le mot à faux (HEF., X, 298-299). On se demande toutefois où il s'est renseigné pour savoir ce que les chrétiens entendent par grâce ou intuition mystique ; ou, s’il n'en fut pas ignorant, comment il put faire passer pour des phénomènes mystiques les horreurs et les folies qu'il nomma aïnsi (HF., XIV, 142-143, XV, 216); et le fait d’avoir confondu le yoghisme hindou (HF., IL, p. 116) avec le mysticisme chrétien, ne prouve pas qu'il soit allé au fond des choses. Maïs, sans s’attarder aux teimes, il est intéressant de montrer, même ici, avec quel soin ‘Michelet s’est efforcé de ridiculiser les grands mystiques ou de
1. Voir aussi le Cours inédit de 1831 annexé au ms. de Rome dans la collection du Musée Carnavalet,
les faire passer pour de dangereux malades ou pour des énigmes de la Nature. A l’une ou à l’autre de ces deux catégories, appartiennent selon lui les saints de l'Église, la bienheureuse Marguetite-Marie (So., 302, PF., 164-165, et HF., XV, 199, XVI, 28-29 et 133-135) et Jeanne d'Arc, en qui il aurait eu une belle occa- - sion de saluer à la fois une réalité historique indubitable et un phénomène surnaturel. Les efforts qu'il a faits pour humaniser et naturaliser les voix de Jeanne d'Arc, sont assez piquants ? ; mais nous n'avons toujours pas l'explication de ces voix de la conscience qui, loin de faire des reproches, ne donnaient que des conseils, et les donnaient d’une façon si insolite, et avec un tel succès : il est intéressant de retenir que Michelet a du moins essayé de «ramener à la Nature (I HE. p. XXXII } » le fait qui apparaît «un miracle ». Il y a vu la mission de l’historien, comme si une opinion aussi strictement philosophique que celle qui a pour objet le miracle, pouvait dicter sa tâche à l'historien. Mais c'est que l'histoire, pour lui (nous l’avons vu) n'est qu'un moyen; c'est que l’apostolat dont il a fait sa raison d’être court le plus grand péril en présence d'un miracle. La science, un moment délaissée pour l’art, lui paraît estimable si elle peut ramener les miracles aux proportions du monde qu’elle entend régler, aux éléments de la Nature ou de la pathologie. Michelet n’a pas attendu que George Sand (cf. Monod, JM., p. 355) lui écrivit son jugement sur les religieuses pour les trouver, sinon comme elle, « bêtes, inutiles, idolâtres », du moins marquées d'un mysticisme morbide (HF. XVI. 136; XIII, chap. XX ; PF, 230-231). Les élans de la vie intérieure, même chez les laïcs condamnés, sont au moins restreints aux dimensions de la Nature, sinon classés sous une étiquette clinique. Mme Guyon est victime d’un magnétisme trop riche en effluves (PF., ch. VII et IX, et HF., XVI, 28-20). Mais ces mêmes élans, quand ils sont le privilège des saints, motivent de la part de Michelet les plus graves invectives. Or, quels griefs a-t-il contre eux ? C’est que les mystiques s'adressent toujours à
1. Et. 74; HE. IX p. 100, allusion à l'arbre des fées ; HF.,1X,p.69 : «sa force est son cœur et dans son cœur est sa lumière » ; V. aussi un feuillet inédit qui a malheureusement été supprimé du texte imprimé et même retranché de la collection des œuvres manuscrites au musée Carnavalet mais dont nous avons : connaissance par la copie, manuscrite aussi, de Mme Michelet ; il y est question d’une ignorance sublime qui confond les docteurs par « l’autorité de la voix intérieure et le droit de la conscience »; en 1869 (p. xxx1, de I HF.), on ne sait pas si c’est « l'esprit du fond des chênes » qui « parlait quand Jeanne l'entendit » ou si ce sont les « voix saintes, voix de la conscience, qu’elle porte avec elle aux bataïlles, » etc.
un Dieu personnel, ils n’ont que faire de l’idole polymorphe du naturalisme pañthéistique, ils aspirent au privilège de converser dès ce monde avec Dieu, privilège que Michelet leur dispute en faveur du corail ou de l’araignée. Il y a antinomie profonde entre l'idéal du naturalisme et celui de la foi ; rien ne prouve mieux l'existence d’un infini personnel que le crédit progressif obtenu par l'essor indéfini des créatures vers lui. Le dieu des panthéistes traite aussi bien tous les êtres de l'univers, le Dieu des chrétiens creuse un abîme entre l'humanité et le reste des créatures ; dans l'humanité même, les créatures s’approchent inégalement de Lui, que cette inégalité soit proportionnée ou non à leurs mérites. Les saints recueillent toutefois des bénéfices de choix, non pas qu'ils les méritent au sens vrai du mot, mais parce qu'en les recevant, ils sont la preuve vivante que Dieu se glorifie dans leur sainteté. Quoi qu'il en soit, ce que les théologiens appellent les grâces d’oraison prouve qu’il existe des degrés dans la vie mystique et par conséquent des étapes dans la voie intérieure, par conséquent aussi, un terme unique, divin, mais substantiel au bout même de cette voie, et c’est là ce que Michelet ne saurait souffrir ; c’est un Dieu trop différent du dieu partout présent des panthéistes ; aussi, les saints, dans lesquels l'Église reconnaît les interprètes et les témoins glorieux des faveurs divines, sont-ils pour Michelet les arguments les plus redoutables de la révélation chrétienne. Il ne leur ménage pas les soupçons, les mépris, et les dédains ; aucun n'est épargné, des grands prédicateurs de l'idéal chrétien, ni saint François de Sales (HF., XIII, 90-91 et PF., 43), ni saint Ignace (HF, X, pp. 322-324 et XI, pp. 61-62), ni sainte Thérèse (ibidem), ni saint Jérôme (BH.; 171, 388, 404, note 2), ni saint Dominique (HF, III, 116), ni tous leurs ordres ensemble considérés comme des émules dont la rivalité nous coûte cher (HEF., XIII, 295-208) ; et la conjuration du silence atteint ceux qui ne reçoivent pas d’injures ; c’est ainsi que saint Jean-Baptiste de la Salle, le grand apôtre de l'instruction populaire, est ignoré (Pp., 322-327; HRé., I, 336).
Les martyrs sont enveloppés dans la même réprobation que les confesseurs et les docteurs : pour éviter que ces élus du sacrifice ne témoignent d’une grâce trop éloquente, on les rend inférieurs aux gladiateurs ; ils ne mouraient pas assez tranquillement dans leur «sainte folie de la croix » (Rome, chap. VII, fin). Les gladiateurs enseignaient à mourir et fournissaient un spec-
tacle d’une .« dignité solennelle »; pour une raison différente, mais qui tend au même but, les martyrs protestants du xvre siècle sont supérieurs aux martyrs catholiques des premiers siècles ; ceux-là « portaient l’épée au côté et s'en servaient quand ils pouvaient ; les martyrs ne combattaient pas, ils mouraient » (Cours inédit sur le moyen âge, 5° cahier, p. 5). Ainsi, tantôt les martyrs catholiques ne mouraient pas assez tranquillement, tantôt ils étaient trop tranquilles. Dans les deux cas, ils sont en faute, et l'on pense ainsi les déposséder de, leur autorité. Les martyrs protestants, en revanche, sont des héros, la surnature ne leur est pas interdite (HF., XII, 75-76-77).
Mais la méthode ne serait pas complète si le Christ lui-même, Lumière des confesseurs, pureté des vierges et force des martyrs, n'était assimilé à un réformateur quelconque. On pense y pourvoir en lui comparant Robespierre (HRé., VII, 326). Robespierre suscite des prophéties, est annoncé comme un rédempteur, provoque des élans mystiques; Michelet feint de ne voir là aucune différence avec la mission du Christ. La seule idée de révélation qu’il ait adoptée est celle que Hugo a développée :
« Pourquoi donc faites-vous des prêtres » Quand vous en avez parmi vous? »
disait Hugo dans les Mages : « nul prêtre que le savant », dit également Michelet. « la physiologie s'épurant mettra à la porte la métaphysique » (HRé., VII, 21), Comme Danton, «ce vrai fils de Diderot, ne voyait que superstition dans le christianisme et n’adorait que la Nature » (FR., 242), Michelet, le vrai fils de Danton, lance aux prêtres cette invective : «le Dieu du vrai s’est révélé en ces deux siècles plus qu'il ne l'avait fait dans les dix siècles précédents ; par qui cette révélation s’est-elle accomplie ? non par vous, mais par ceux que vous appelez laïcs et qui ont été les prêtres du vrai... le Dieu qui a apparu de nos jours dans la lumière des sciences. pourquoi le méconnaissezvous » (PF., 6, 7) ? C’est de quoi Michelet est jaloux ; comme Hugo, qui sous-entendait assez clairement son mandat de « mage: », dans le poème auquel nous venons de faire allusion, Michelet veut qu'on sache qu'il existe « des esprits conducteurs des êtres » qui « portent un signe sombre et doux », et qu'il fait partie de cette cohorte exquise. Ce n’est donc pas la Révélation elle-même qui le choque, c'est une Révélation qui se passe de lui ; au demeurant, il croit à des révélations quand la Nature les
transmet (HF., IX, 99-100), il croit à l'extase quand un naturaliste : en est l’objet, (HF. IK, 63), mais il n ‘admet pas qu'il existe en dehors de la science, c’est-à-dire en dehors de lui, une Église qui se donne comme la gardienne du dépôt révélé, comme la forme permanente de la tradition divine. Quand on a fait du Fondateur de l’Église un jeune et savant rabbin (MJ., 200-201), on n'a plus aucun ménagement à garder avec ceux à qui il a donné la clef du royaume des cieux, avec les papes (SR., 256 : HF, XVI, 312, sq. ; et PF., 88: «celui qui neconnaît pas le naturel, n’a pas le droit d’en deu le surnaturel et d’en décider »), ni avec les évêques, transformés en exploiteurs burlesques des infirmités transformées en miracles (XVII, 190), ni enfin avec le clergé; et Michelet a devancé de soixante ans toutes les attaques de notre temps contre l'éducation des prêtres (HRé., III, 209), contre les abus de la main-morte (1b1dem, 215), et même contre le milliard des congrégations (ibidem, 214). Le clergé est représenté comme ignorant, stérile, impuissant (HRé., IV, 272, note 1); ou, si le prêtre est « un homme honnête, homme de cœur peut-être, qui travaille toute sa vie à étouffer ses passions » (Jés., p. 296), c'est qu'il est victime des Jésuites, et sa vertu retombe en anathème sur ces « grands corrupteurs » (PF., 89), dont « l'invasion » a eu pour auxiliaire la conjuration toute faite de la Nature et de la passion (HEF., XI, 76); dont la méthode est faite de violence et de matérialisme (HF., XII, 132-134), de contrainte (BH., LIII), de crainte (A., 202 : la peur de l’enfer paralyse !) ; d’équivoque (l’« équivoque religieuse » et le « ver mystique » sont responsables du goût des femmes pour le roman À., 227); dont le « mécanisme stérile » est opposé à tout organisme vivant (Les Jésuiles, II° leçon) ; dont tout l'effort, enfin, tend à stériliser la vie scientifique (HF., XI, 374-375), à rendre les peuples faibles (HF., XVI, 240) et même idiots : car partout où les Jésuites ont colonisé, Michelet enseigne sérieusement que le cerveau des colons a été irrémédiablement «rétréci » (HF., XIX, 83-84). Le prêtre, d’ailleurs, en fait autant que le religieux (LN., 234-235), la famille est dissoute par le confessionnal (PF., passim, FR., 121-123). NES Bref, l'autorité du clergé ou de la scolastique (A., 63), identifiée avec celle de l’Église (HF., XV, 221), est détestée comme propo-
1. I s’agit d’un certain Joachim, portier d’un couvent, qui aurait « rêvé » trois jours, « sans pouls, sans voix et comme mort, » Il a bu « à l’urné de
l'avenir. »
sant à l'humanité une Révélation qui n’est pas universelle, qui n’est pas spontanée, qui n’est pas immanente ; contre les prêtres, Michelet est féroce, parce qu'ils accaparent cette révélation au détriment de ces mages auxquels il appartient : aussi, parle-t-il de les battre comme des assaillants qui heurtent au hasard (PF., 188, note et Pp., 134-135). Mais le sacerdoce catholique irrite Michelet, non seulement comme accaparant au profit d'une Église le droit d'interpréter une autorité révélée ; il y a encore pour lui quelque chose d’intolérable dans un dogme qui ne déclare pas la nature parfaite, mais déchue (A., 391) et qui lui préfère un texte écrit et étroit. « Laissez plutôt, laissez que l'humanité libre en sa grandeur aille partout » (BH., LIT ; cf. 460, «Nature, c'est la Malédiction ! » ; So., 307, et les notes pp. 417 fin, etc. NEF., 270-271). Quelquefois, les prêtres d’autres cultes sont aussi l’objet de sa vindicte (Égyptiens, Mahométans, juifs ou Judéochrétiens, BH., 299-302; HE., X, 60 et BH., II p., V, fin), mais ces sortes d’anti-cléricalismes sont illogiques et exceptionnels, et démentis dans L’Oiseau (97-99), seul le catholicisme est désigné comme intolérable parce que seul il n’a fait aucun appel à la critique humaïne et aux autorités d’ici-bas ; seul, il se flatte de les fonder et de les affermir, de leur donner tout et de ne rien recevoir. Seul, en revanche, le protestantisme est chéri, parce que seul il est partisan du libre examen - (HE. X, 42-43).
Ce que Michelet abhorre dans les religions, c’est leur autorité ; quand, d'aventure, il s’en prend à des prêtres non catholiques, c’est parce que ceux-ci copient l'autorité de l’Église ; Luther, en ce cas, n'est pas épargné lui-même (I HE., p. xx1), ni Rousseau (XIX, p. 78), ni les Albigeois (PHMA., p. 182-183), ni en général personne s’il faut que le fidèle se soumette (HEF., XIX, p. 78) : Cau chrétien résolu qui va jusqu’au bout de son dogme, méthodiste, quiétiste, janséniste, n'importe, quel est le fond du fond ? C'est l’incessant suicide, la mort du moi, de sa nature et non seulement de ses vices, mais de ses puissances mêmes, l'extinction du propre genius ». En tant que le protestantisme endoctrine, commande, exige, Michelet ne s’y enchaîne pas : tel est le « credo vague et bâtard » de Louis Blanc, « demi-chrétien à la façon de Rousseau et de Robespierre » (HRé., I, 20) : Michelet n'y voit qu’un retour à l’Église primitive (ibidem, cf. p. 35, et Monod, p. vin de PHM) ; de la franc-maçonnerie, même, il parle rarement et sans enthousiasme (HRé., I, p. 252 ; HEF., IX, p. 13) ;
du judaïsme !, il parle avec défiance, comme d’un préjugé (PD:, 224), toute religion est morte (Pp., 169). Cette inimitié pour l'autorité des prêtres de tous les cultes, cadre avec la tendresse et le respect que Michelet accorde aux prêtres catholiques, pour peu qu'ils soient apostats et « défroqués » (MJe., 130 et 303), sa naïve ignorance des droits du sacerdoce catholique lui fait attribuer à ces défroqués la libre jouissance des fonctions sacrées; cela ne l'indigne même pas, c’est à l'autorité seule du prêtre qu'il en veut ; or elle ne s'exerce pas ici au nom de l'Eglise, et par conséquent elle ne le blesse pas.
En eflet, ce n’est pas à la fonction sacerdotale qu'il en veut, comme nous venons de le voir, ce n’est pas davantage au «zèle ultra-montain des prêtres » (PF., III partie, p. 267). Son humanitarisme ne saurait logiquement se montrer impitoyable envers ces « sujets d'un prince étranger ». Ce n’est pas non plus contre le célibat des prêtres qu'il proteste, bien qu’il feigne de voir dans la chasteté une ignorance de la Nature, ou même quelque chose d'impossible, ou de dangereux (HF., XVIII, 107 ; PF., préf., x, XI, Il ; FR., 120, note) : on sait trop bien qu'il honore la chasteté en dehors du célibat catholique : il vénère Turgot, le « solitaire » (HF., XIX, 183) ; il met au compte de la chasteté la sublime fécondité de Puget (A., 327-328) ; il respecte le « vierge » Desaix (SR., 120), et le célibat du naturaliste Wilson lui a paru grand et fécond (O., 71) comme force naturelle (FR., 156 et PF, 198- 199) ; sa propre expérience ne lui permettait pas d'évoquer dans son passé un « affranchissement » total de l’amour (MJ., 5, 7, 10 et 32) ; mais si sa jeunesse n'avait pas eu le courage d'être entièrement pure, il devait pressentir qu’elle aurait pu l'être, et c’est tout ce qui lui manquait pour exhorter la jeunesse à quelque chose de mieux qu'une vie « relativement » abstinente. C’est donc contre le célibat envisagé comme une force surnaturelle, comme une marque d'élection (FR., 129, note 1), qu'il s'inscrit en faux, comme il s’est insurgé contre les grâces d'oraison qui mettent une auréole au front des mystiques. Il ne saurait admettre un signe quelconque destiné à marquer une catégorie privilégiée comme mandataire de l'autorité divine. C'est pour
1. En tant que religion, s'entend. Car, en tant que le monde juif est « persécuté » par le « monde chrétien, son fils », le judaïsme n’est qu'une victime, et une victime sympathique. « J'aime les juifs (BH., p. 362, note) ». Bref, le christianisme n'est jamais détesté que comme autorité, et les autres cultes ne participent à la même vindicte que s'ils deviennent autoritaires.
cela aussi, qu’il proteste contre la confession : non pas comme tant d’anti-cléricaux médiocres, pour dénigrer l’aveu en lui-même, . car il trouve la confession excellenté quand äl est lui-même confesseur (Mariage, c’estconfession, A., 201; et 293 : «puissions-nous rester pour ce que nous aimons le confesseur possible, le prêtre légitime») ; ila d’ailleurs recu des confessions (A., pp. XXVI, XXVII) ; mais la confession sacrement, que l'on fait à un prêtre comme à un mandataire de Dieu, postule la notion d’une mission dévolue à un corps spécial contre laquelle l'indépendance ou l'orgueil de Michelet regimbe. Tout jeune homme, voyant se confesser son frère d'élection, son ami Poinsot agonisant, il conçoit une jalousie passionnée, autant que naïve, il est sur le point de” dire au mourant qu'il allait entrer dans les ordres et qu'il se chargeait du soin de sa conscience (MJ., 142). Vingt-cinq ans plus tard, il parle aux internes des hôpitaux, comme à des confesseurs attitrés et féconds (Et., 46; cf. 55); autant il abhorre le confessionnal quand un prêtre catholique y pénètre (HE., X, 117, et PF., chap. VIII), parce qu’alors, le confessional lui rappelle l'obligation d’un précepte et l’autorité d'une Église, autant il trouve le péril imaginaire, quand c’est Luther, le chaste Luther, l'insensible Luther, qui accueille les chrétiennes renégates et inoffensives. « La chose pour laquelle tout jeune homme se fera prêtre, savoir le secret de la femme » (HF., X, 117), ne doit probablement pas mettre Luther en péril parce qu'ici la confession est purement humaine et ne rappelle aucun joug : « dans toutes ces femmes qui arrivaient, très jeunes et très belles, il (Luther) ne vit qu’une seule chose, il vit qu’elles avaient faim » (HF. X® vol., p. 118). La confession, par elle-même, n’évoque dans son esprit que l’idée de charité, mais la confession catholique y fait se dresser l’image de la foi, l’autorité qu’il ne supporte pas. Pour la même raison, il stigmatise le secret de la confession comme un scandale (SR., 235) alors que la rupture d’un secret même naturel, indignerait son honnêteté ; ce qui le choque ici, ne peut donc être encore que le joug de l'autorité ecclésiastique.
Bref, son hostilité vis-à-vis du catholicisme : procède toujours
1. Cf. la curieuse brochure de FAGE, citée plus haut, p. 31, et Michelet luimême IHF. p. xxI11, note. MICHELET eut avec Mgr Berteaud, mort évêque de Tulle, des rapports de courtoisie qui autorisèrent le futur prélat à tenter la conversion de Michelet. Celui-ci répondit qu'il n'était pas «homme à prendre ni à surprendre » il compara les deux interlocuteurs à des sommets voisins mais « séparés pat des abîmes » (FAGE,p. 73-77). Tous les actes de Michelet se sont inspirés pratiquement du-plus pur anticléricalisme (SALEMBIER, loc. cit.), toutefois Miche-
de l'autorité, elle est haine, non pas antagonisme, invective non dialectique, et la charité même ne lui paraissant pas le monopole d'une Église (FR. 59), il se croit justifié de fuir toute Église ; son ignorance de la doctrine catholique égale d’ ailleurs sa répulsion.
1 analyse des erreurs de Michelet sur ces points nous entraînerait fort loin si nous la voulions poursuivre comme elle le mérite. Rappelons seulement ici qu'il n’a pas eu la notion d’un dogme à la fois mystérieux et raisonnable : « tout prêtre pouvant faire: Dieu, peut aussi bien faire que l’impair soit pair » (PF., 245). Il n'a même pas cru que le christianisme ait des preuves (HF., XIX, 99) : sans doute, de telles énormités prouvent qu’il a rarement abordé en dialecticien le problème religieux, mais il est facile de retrouver toujours, sous son ignorance du catholicisme, son intention d’en faire abhorrer l'autorité. Présenter les dogmes comme une invention des hommes, des prêtres, surtout des plus compromis, montrer que ces dogmes favorisent l’orgueil de ceux qu'ils exaltent et qui les enseignent, tel est toujours le but de Michelet. Ainsi le purgatoire aurait été inventé par Borgia (HF. IX, 164)! La confession, et non pas seulement la direction spirituelle (PF., 74-75) daterait du x1ne siècle (HF., IX, 19). L’eucharistie n'aurait été enseignée qu'au 1x® siècle : c’est Pascase Radbert (I HF., p. 336) qui « enseigna d’une manière explicite cette prodigieuse poésie d’un Dieu enfermé dans le pain ». Pas assez explicite, cependant, pour que Michelet l’ait comprise : car il ose assimiler l’Eucharistie à l'invention du papier monnaie, alléguant que Law aussi, avec un souffle, sut faire Dieu (XVII, 96-97) : or, l’analogie n’est pas seulement impie, mais fausse. Il y a des erreurs plus graves sur le même sujet : Michelet croit (HEF., XVII, 310) que le prêtre « fait Dieu », et que Dieu continue d’être dans le sang du communiant comme il est «au pain » (XVII, 370). Il en parle moins inexactement à propos de Luther (XI, 320) qui supprime de l’hostie la substance divine. En revanche, il confond la conception virginale du Christ et l'Immaculée Conception de la sainte Vierge (dans le sein de sa mère à elle) (HF. II, 115 et PF. 163) ; encore ces erreurs semblent-elles relativement peu de chose à côté de celles où il se débat quand il
et: ne fut pas rigoureusement intolérant pour ses enfants. Il dirigea lui-même sa fille Adèle vers un confesseur (FAGE, loc. cit.), et laissa son fils Charles recevoir les derniers sacrements (cf. MONOD, Revue histor., 1904), protestant seulement par son absence contre la cérémonie catholique des obsèques.
aborde les problèmes les plus ardus de la théologie : la doctrine de la grâce, par exemple (HF, II, p. 115).
Supprimant du catholicisme tout ce qu’il a d’autoritaire et prenant au protestantisme tout ce qu’il a de négatif, Michelet garde de l’un et de l’autre ce qui peut s'adapter à une conception subjective et contingente de la religion. Il est impossible de ne pas reconnaître là une doctrine, ou plutôt une tendance, contre laquelle l’Église catholique s’est toujours, et récemment encore, très impérieusement mise en garde.
Ainsi, quand il demande aux Polonais, non pas d’abjurer leur foi, « mais de la comprendre, de l’étendre et de l'agrandir » (LN., Kosciusko, XV, p. 120), quand il leur dit : «le Dieu qu'on vous mit sur l'autel dans telle image de pierre, sentez-le donc maintenant dans le genre humain, dans son image de chair... plus d’incarnation individuelle, Dieu dans tous et tous messies ! qui de nos jours ne sent Dieu tressaillir en lui ? etc... », il est difhcile de ne pas reconnaître 1à le germe de la théorie de l’immanence 1, germe déjà vivace, cultivé avec sympathie en maints endroits de l’œuvre, par exemple (III HF.,p.2 (Pélage) et I HRé., 349) : « La puissance de l’homme, par quoi l’homme est Dieu, la puissance du sacrifice. » La même tendance se retrouve dans cette pseudo-explication du dogme du Verbe incarné par une loi de nature (HF., IX, 319) : «la prédiction fait la chose à la longue ». Même déformation de la « Trinité vraiment une » formée du droit, de la pitié, de la nature (HEF., XII ,concl., p. 352, sq.). La maternité virginale de Marie ne devient pareïllement qu'un symbole qui date du moyen Age et inspira telle vieille coutume allemande : « Jeune sœur qui bercez un frère, vierge et mère avant l'amour, n’êtes-vous pas la mère d’un Dieu ? » (OD., XI, XII). Comme les institutions sociales, les institutions politiques suffisent à « humaniser » chez Michelet le dogme:catholique : l’Incarnation n’est que le vieux dogme naturel du Roi (OD., p. XXVI1) « médiateur entre les dieux et les hommes ». D’autres symboles
du même dogme ont été cherchés par l'historien, non pas dans
. Le mot est récent ; mais la chose est ancienne. Cf. SAINT VINCENT DE Hs (« je ne puis assez m'étonner comme il y a des hommes si emportés, si aveugles, si impies et si portés à l'erreur qu’. ils veulent toujours ajouter, changer, ôter quelque chose à la religion comme si ce n’était un dogme céleste. ») cité par VERT, Les Jésuites, rép. d'un catholique à MM. Michelet et Quinet, 1843. Le polémiste catholique ajoute (p. 256) : «ces esprits libertins accepteraient encore le catholicisme si l'Eglise leur donnait le droit de l’arranger au gré de leur pensée... »
des instincts éternels, mais dans des faits historiques : et par là Michelet s'adaptait à la méthode d'Ernest Havet qui avait soutenu que le christianisme ne révéla rien, mais renouvela seulement des traditions et des symboles. C’est ainsi que Michelet, feignant d'ignorer la différence entre Jésus Dieu et le divin Attis (BH., 427), ou entre la vierge Marie et toutes les autres vierges d'Orient, assimile à une folie contagieuse, à une « épidémie messianique » la foi au Messie (BH., p. 348), ou compare la « divinité d'Alexandre » à celle du Christ (BH., 357). L’homme-Dieu n’est plus alors qu’un homme divinisable, et le mécanisme du dogme surgit tout agencé aux yeux complaisants de Michelet, comme un phénomène banal, comme un exemplaire entre mille, d’un processus naturel : en vertu de ce processus, il s'efforce de montrer « comment de la double analyse du drame, de la philosophie, s'éclairèrent les luttes de l’homme moral, jusqu'au moment sublime où, dégagée du dogme, sortit la fleur du monde en son vrai fruit, le Juste » (BH., 134-135).
D'autres dogmes catholiques ont été déformés de même et pris dans un sens allégorique, naturel, tel que sous cette forme tout homme püût les inventer, si bien que nulle autorité ne les impose. Dès 1830, Michelet se montre fier de cet état d'esprit : « la science dit-il (cité par Monod, in Portraits et Souvenirs, , 1897, p. 27) la science consiste à montrer comment la foi est sortie d’un instinct naturel, car ce qui est conforme à la Nature est aussi ce qui est juste ». Commentant cette «admirable page », Monod salue en Michelet un écrivain « libre d'esprit vis-à-vis de la dogmatique chrétienne et pourtant attaché au christianisme ». Cet éloge d’un protestant convaincu et célèbre correspondrait à des épithètes sévères, très probablement, sous la plume des autorités catholiques. Avec Michelet, la Providence est naturalisée (DOFL,, 245) ; les mystères sont humanisés, un résidu naturel est extrait de tous leurs symboles (BH, fin), tout homme est messie (A., 157), toute mère est madone ($o., 131), grâce à une interprétation large, qui, s'appliquant à tous, transforme en vérité naturelle un dogme intoléré en tant que tel. Michelet admet que si jamais « on dut respecter un accès (sic) de religion, à coup sûr, c'est celui-là (A. 159) », et la place accordée par lui à la femme dans la Nature, pouvait cadrer avec ce culte (HF, IL, 250). Mais la Vierge est trop éminente ; «elle est le vrai sauveur (HRé., IX, 114) ». Dieu change de sexe (II HF, 253) ; ce culte est une idolâtrie « fétichiste » (HF., X., 321), la femme
en devient prêtre (BH., 445- -447) : tout cela parce que c'est l'Église et non la Nature, une autorité et non l'instinct, qui fait une place. éminente à cette créature auguste qui enfin n'est pas une « idée » ni un « symbole » mais une réalité personnelle et historique.
Le culte refusé à la sdinte Vierge s'adresse sans difficulté, sans
pudeur, sans limite même, à toute femme (So., 131), à « ce ventre adoré, trois fois saint d’où le Dieu- homme naît, renaît éternellement». La Résurrection est transformée en une fête laïque, naturelle : « l’alleluia de Pâques, ce n’est que l’allégresse du printemps » (MJ., 193). La résurrection des morts est pareillement transposée dans le mode naturaliste (Mo., 113) ; pareïllement, la communion des Saints (BH., 13). L'Eucharistie est adoptée quand elle n’est plus un AOœME imposé par Dieu et interprété par l'Église. Michelet qui n’a d’ailleurs aucune notion de la définition des sacrements, puisqu'il voit dans la maternité un sacrement de l'avenir (A., p. 188), Michelet, disons-nous, ne répugne pas à l’idée de communier sous les espèces de la mer (Mer, p. 55, 194) ou de la terre (Mo., 109) avec la Nature dont nous sommes issus ; il s’assimile volontiers quelque chose de son épouse avec le repas préparé par ses mains, et transforme ainsi l'union de l’homme et de la femme en une sorte d’eucharistie humaine (A., 97). Il admet que l’on communie à la substance de l’insecte (Ins., p. 148, sq.), au séjour où l’on médite (So., 439), et que le Râmayana nous inspire, nous inculque « le doux calmant, la compassion de la Nature » (BH., 2). Mais il se vantait de n’avoir jamais commnié. Son amour pour les saints vénérés par l'Église a pu paraître quelquefois conforme à la religion chrétienne s erreur, la vertu, les mérites, la mystique sont laïcisés ; il cano- . nise Viet et l’invoque (HF. Les 292 ; et MJ., 286), mais avec son orgueil, car il n’accorde pas à l’Église le droit de discerner la sainteté, l'autorité qui reconnaît les serviteurs de Dieu et qui les déclare vénérables, bienheureux et saints.
Jeanne d’Arc redevient un sujet de méditation et de prédication, dès que ses voix paraissent un phénomène naturel et renouvelable en chacun de nous : « Ah ! qu’il avait donc le droit de dire en parlant d'elle, ma Jeanne d'Arc, s’écrie Mme Michelet (Cenlenaïre, p. 19-20). Qui l’a mieux pénétrée, comprise ? il n'en fait pas une hallucinée ; ces voix qu’elle entendait, qu’elle croyait venir du dehors, ce les avait en elle, la sainte fille ; elles s'éveillaient, lui parlaient, la conseillaient comme il nous arrive : à nous-
mêmes... il n’y a là aucun miracle, les voix de Jeanne... étaient la sagesse même et le bon sens ». Autrement dit, c'était un phénomène naturel qu'il fallait à tout prix substituer à l’intolérable surnature. Dira-t-on que Me Michelet trahissait la pensée de son mari ? Qu'on cherche alors cette pensée sous sa plume (HF. IK, 100 ; VI, p. 165, sq. ; et notamment p. 166 : des visions, «qui n'en avait pas ?»,; cf. VI, 248, 252, et I'HF., p. 32). Aussi bien, si certains catholiques se sont étonnés, et même indignés que l'on puisse, avec un cœur chrétien, admirer la Jeanne d'Arc de Michelet (Dunand, Les visions et les voix, et Alexis Cronier, Jeanne d'Arc, vray miracle de Dieu, et Michelet l'un de ses historiens) ; d'autres (François Coppée, préf. O., p. 2) se sont laissé prendre au charme de ces pages ; Ozanam pleura même aux leçons de Michelet, qu’il déclarait inoubliables (Mgr Baunard, Frédéric Ozanam, p. 200). Comme Michelet n’est pas irrévérencieux, sauf exception (HF., VII, p. 8, où Jeanne d'Arc et Agnès Sorel sont appelées les deux « filles »), il faut lire d'assez près Michelet pour s’apercevoir qu'il «laïcise » Jeanne d’Arc.
Enfin, ce que les théologiens catholiques appellent le préternaturel, c’est-à-dire le pouvoir du démon sur la Nature, est également situé en dehors du transcendant, et présenté comme humain dans l'histoire : les philtres de la Sorcière (So., 144) sont comparés à la confarreatio antique. Pour Michelet, « le vrai juge en ces choses n’est pas le médecin », mais ce n’est pas non plus l’homme de science, comme le croient Pinel ou Richer cités par Séailles, qui auraient relégué définitivement « la possession diabolique au nombre des formes de l’aliénation mentale ». Pour Michelet tout cela n’est même pas objet de science, mais de bon sens et d’instinct. (Cf. Séailles, p. xx avec citation de Malebranche, et Michelet, So., IIe p., ét HF., IX, 100).
La Nature est le seul culte de Michelet, elle est le but présent et immanent de ses adorations, le texte qui lui révèle Dieu sans aucun secours transcendant. La vie et l'amour que la Nature recèlent sont les deux articles de la loi qui nous doivent émouvoir. Michelet comprend que l'arbre au désert recueille l’offrande - du passé, cette idolâtrie ne le choque pas (Mo., 197). De même « il faut se mettre à genoux devant les planches anatomiques qui nous montrent le grand mystère de la génération (A.,178),car - es fruits de l’arbre et celui de la femme, sont tous des fruits de Dieu pour ce panthéiste. C’est ainsi que Michelet continue la tradition du xvrr siécle (HF., XVIII, chap. XXI) et quil met en
pratique le précepte de Diderot : qui l’a fait défaillir : « élargissez Dieu » (XVIII, 16, le même aphorisme est cité et commenté avec admiration dans NF., 255-258).
Avéc l'amour de la Nature, où « s'élargit » Dieu, la haine de l'autorité se dégage comme un résidu de tous ces brouillards et elle s'étend jusqu’à Dieu même dont Michelet conteste le pouvoir d'intervenir dans la Nature « hors du cours des lois du monde » (HRé., III, 385).
Si Michelet sympathise avec d’autres cultes, ce ne peut être qu’en fonction de leur hostilité contre l'autorité : car, lorsqu'ils revendiquent un droit positif à l'autorité, nous avons vu qu'il les élimine aussi ; mais quand ils ne sont que négatifs, quand ils tendent à l’affranchissement de l’Église, quand ïls veulent ne faire de l'humanité qu’un seul tout naturel, le voilà leur allié. Le Juif est accueilli avec sympathie, consolé par Michelet des furies populaires que son invasion suscite, renseigné scientifiquement sur les moyens de renaître, et les Juifs qui nous ont révélé l'Orient cont assimilés à des héros (HF., X, 24 et 28-33 ; BH, oc. supra cit.) L/Islam, redouté par ailleurs (HE. IIT, p. 23), est aimé du même point de vue, l'alliance de François Ier et de Soliman VIII prépare la réconciliation des peuples (HF., X, 215), substitue l'harmonie humaine à l'harmonie chrétienne (270-272), le Grand Turc est de droit clément, « humain » (205), allié moral des protestants (290). En tant que le protestantisme est négatif, et d'autant plus qu’il supprime plus de dogmes, Michelet s'en rapproche, comme de la religion naturelle, égale pour tous, inspirée à chacun par son instinct, son «genius », accessible à tous les esprits. Les sentiments de Michelet à l'égard de Jean-Jacques sont partagés entre la défiance dans la mesure où Rousseau admet le miracle, et la sympathie, en tant qu'il suit la Nature ; l'Emile est contradictoire (HEF., XIX, p. 74), et son auteur est louche (XIX, 55), il porte un enfer de discordances (XIX, 57; cf. 62-64) ; Louis Blanc est aussi suspect, nous l’avons vu, il est « demi-chrétien ». Michelet, pour n'être pas contradictoire, pour n'être pas louche, supprime de la religion tout ce qui n’est pas inscrit en nous par la Nature; c’est en cela qu'il approuve Luther (HE., X, 97-08) dont, en 1835, il parlait froidement (Rome, pp. 14-15) ou avec défiance (PMI, 320). C'est ainsi qu'il penche ouvertement vers le protestantisme après avoir
1. L'influence de Diderot sur Michelet se manifeste, parfois avec celle de Voltaire. Telle page de La Sorcière (52) rappelle à la fois Nanine et le Père de famille.
jugé la religion catholique (PML,., 332) « sinon plus logique, au moins plus judicieuse, plus féconde et plus complète que celle d'aucune des sectes qui se sont élevées contre elle. » Mais ces alternances de tendresse et de défiance à l'égard du protestantisme ont eu le don de paraître suspectes aux protestants euxmêmes. Si M. Gabriel Monod semble avoir pris facilement son parti du panthéisme de Michelet, lui pardonnant de n'avoir pas tiré les conclusions des prémisses qui pourtant les contiennent (Monod, op. cit., p. 213), M. Antony Vincent a été plus embarrassé par ces avances compromettantes au panthéisme. « Michelet, écrit-il (Michelet et une nouvelle forme de Religion naturelle, thèse de baccalauréat en théologie, Mautauban, 1899), Michelet est-il tombé dans le panthéisme ? nous croyons devoir répondre par l’affirmative, tout en faisant nos réserves sur le terme lui-même. » I1 pardonne à Michelet parce que son Dieu « ne se perd point dans la Nature, il s’y manifeste seulement » (p. 22). Il présume que Michelet aurait été sincérement protestant si on lui avait proposé un Christ plus « vivant », moins « vécu » (chap. IV), moins interprété, moins dogmatiquement défini : mais cela équivaut à la suppression d’une révélation et d’une autorité chargée d'interpréter la révélation. M. Vincent ne peut pas ne pas se féliciter de cette attitude de Michelet (chap. VI) qui exclut « le miracle » (pp. 77 et 17), mais qui exclut aussi la transcendance, et remplace la révélation transcendante par un autre « miracle » (p. 22) approuvé celui-là. En somme, M. Vincent ne veut pas que Michelet soit panthéiste, mais il confesse que ce faux protestant voit Dieu dans la Nature et dans l’homme. C’est l'empêcher d’être chrétien : Michelet n’est protestant que pour protester ; il ne conserve rien du christianisme ; il n'hésite pas à tirer du protestantisme ce qu'il contient de panthéistique et à le révéler (cf. HF., III, p. 285 : « c'est par cette porte qu'est entré Luther » : V. aussi p. 200). Et dans le temps même où il s’indigne à la pensée qu'on puisse « toucher au christianisme (PML,., 336) », il sympathise pourtant avec Calvin (OD., CII) dont la secte est « anti-symbolique et brise-image », et il absout Calvin du meurtre de Servet, faisant pour lui les frais d’une de ces excuses dont il a le secret : «crise du temps plus que de l’homme même » (HF., XI, 96). Tous les grands réformateurs sont salués avec le même respect, en raison de leur rébellion, de leur indépendance. Gustave-Adolphe (XIII, 361) est une aurore boréale, le sauveur de l’Europe, Jean Hus est grand pour avoir
fait succéder «la sombre ivresse du jeûne, au mysticisme sanguinaire, la joie vraie de tous unis en l’un ; la communion fra ternelle au libre sein de Dieu, dans l’éternelle raison et la bonté de la Nature » (HF., IX, 87, 89, 90).
A côté des réformateurs religieux, les philosophes et les doctrinaïires sont estimés en fonction de leur foi dans un naturalisme providentiel. Comme les réformateurs, ces philosophes sont tantôt aimés, pour leur fierté, pour leur insoumission au dogme, tantôt honnis pour leur esprit d'autorité. (Cf. Michelet contre Aristote (HF., X, 329), contre Zénon et contre Epicure en 1830; pour (HE. IX, 61; HRé., VI, 415) ou contre (HEF., IX, 41) Platon ; pour Kant (HRé,, IL, p. 164-165 ; HRé., X, 141-147) ; pour Cabanis et Condorcet (HRé., III, 75 et 78).
En littérature, les jugements de Michelet s'inspirent du même esprit : qu’espérer de Beaumarchais tant qu'il « rit de la Nature, se moque de l'humanité » (XIX, 231) ? Mais comment ne pas prendre parti pour lui au nom de la liberté de la presse, avec le bon Danton et le juste Robespierie, spectateurs de la première représentation du Barbier (XIX, 234) ? Tout le XVIr siécle monarchiste et classique mérite défiance : Rousseau est pitoyable « à force d’être trop doux » pour Fénelon (HEF., XVI, 367). Tout le xvrre siècle mérite amour et louange, mais surtout l'Encyclopédie qui synthétise ce siècle, et surtout Diderot qui concentre en soi l'Encyclopédie (XVIII, 227 et 371); et cependant l'Encyclopédie n’est pas toujours un mouvement naturel et spontané : la discorde s’y mêle (XVIIT, 376-377) il y a des transfuges, Voltaire est gênant ; cité comme philosophe (KIX, 46) et comme bienfaiteur du genre humain (HRé., VI, 416), il est blâmé d’avoir écrit Candide, d'avoir manqué de foi dans la bonté de la Nature (XIX, 45). Rousseau lui-même en tant que négateur est salué comme le père de la Révolution (SR., 1290), admiré comme anti-catholique (NF., 173; HRé., I, p. 101; HRé., II, p. xx1x) et même qualifié de Français (sbidem). Nous apercevons ici le germe d’une idée chère à Michelet : l'identité du principe divin dans la Nature, dans les sociétés, dans l’art (Renaissance), dans l'inspiration religieuse (Réforme), dans la politique (Révolution). Pénétrons dans son histoire pour en analyser les effets. On verra plus loin que tous ces mouvements historiques, considérés comme les exemplaires les plus illustres d’une civilisation fondée sur la Nature, sont expliqués par une théorie panthéistique, qui les raccorde.