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Dumas fils, L’Etrangère, acte II, scène

Comme il y a une physiologie, il y a une pathologie sociale : il y a une « saignée » pour les peuples, et le peuple sait qu’ «en médecine politique, la saignée ne vaut guère et qu’on est plus malade après » (HRé., IL, p. 5). De même, Paris a été malade ; et de même, Michelet appelle homæopathique, l'essai de «neutraliser un autre culte par celui de la raison » (HRé., VI, 441).

Et ces métaphores, il les adopte, et cette méthode, il la suit jusque dans l'heure la plus tragique, au moment où sa glorieuse vieillesse se croit appelée à jouer devant l’Europe, en faveur de sa patrie brisée et violée, un rôle aussi puissant que celui des diplomates et des chefs militaires, au moment où sa plume géniale essaye (vainement, hélas!) de suppléer l'épée. Il pense détourner l'assaut des barbares en leur disant : « Consultez les naturalistes, consultez la physiologie. Tachez d'apprendre une fois ce que c’est que l’unité organique. Un seul peuple l’a : la France. C’est le peuple le moins démembrable, celui où la circulation étant rapide et parfaite, un membre ne peut se réparer » (F dE,, pp. 495, 496). :

Et la vitalité de cet organisme, défendue avec tant de chaleur ‘au nom de la physiologie, n’en est pas moins attribuée par l'historien à un principe spirituel, mais ce « sentiment de la France, seule chose fixe en cette onde vivante, en ce creuset mobile, où passe et repasse la mort », est indestructible ; et l'assimilation d’un peuple à un organisme, même animal, n'empêche pas, tant s’en faut, de reconnaître en ce peuple quelque chose d’inné, de parfait et de permanent comme l'instinct : « vous obtiendrez plutôt du loup et du renard, d'oublier l’instinct de la proie (Et., 114) » ; cet instinct des peuples n’est pas rabaissé par cette comparaison ; car l'instinct dans tout être est identiquement divin : « amour, nature, c’est tout, rien de plus attendrissant » (LN., 333). Et de même que « dans l’homme adolescent où la Nature est tout encore, c’est le premier rayon, l’aube de la conscience », qui « touche infiniment » (zbidem), de même, cet instinct des peuples exerce un charme inattendu, un prestige religieux, car les forces sociales ont la grâce, l'influence et la majesté des choses de la nature, qui sont toute vie, toute félicité, tout amour.

$ 4. Qu'il parle de races animales, de familles ou de nations, en elles, toujours Michelet salue son Dieu. De même qu'il a (nous l'avons vu) proclamé le caractère continuel, quotidien de la

création des espèces, et qu'il a insinué que la divinité, la Loue immanente, préside en elles à leur, évolution, de même, dans les foyers, Dieu agit. Si l’homme et la femme éprouvent la communion de l'amour « cérébral » à l’origine, c’est que dans l'amour on sent Dieu (A., 381, note). Or, c’est là une force naturelle qui fait « harmonie normale ».de la famille, et à laquelle. les législateurs ne peuvent rien modifier ; à travers les viscissitudes des civilisations et des lois, ,« le cœur reste le cœur. », l'amour étant divin ne varie pas. (BH. 171, note 1). Dans Ride éternelles des sociétés nationales, des peuples, Michelet retrouve encore une forme de création continuelle, de cette évolution créatrice, comme il dirait aujourd’hui à l’école de M. Bergson : « Vico, c'est la mécanique par quoi les dieux.se refont » (Monod, JM. p. 16, Journal inédit de Michelet). L'histoire, pareille à l’histoire naturelle, semble offrir à son observation, non seulement des preuves de la lutte pour la vie (HF., VII, 84, 85), et d'autres dogmes darwiniens, mais des exemplaires d’un essor spontané des sociétés où il veut voir l’aspect nouveau des formations du monde à son berceau. (HF., III, p. 2): « C'était comme dans les jours séculaires de la création : la Nature, s’essayant, jeta d’abord des produits bizarres, gigantesques, éphémères ». Or, il s'agit de nous faire comprendre par là.les premières ébauches du ressort divin des peuples, la liberté. Dans L'Etudiant, pp. 80, 81, 83, la volonté humaine, comme la liberté des peuples, nous est manifestée sous les traits d’une force du monde physique : «il ne s’agit pas, comme dit le physicien, de nature créée, mais bien d’une Nature qui se crée tous les jours, d’une puissance mystérieuse, insondable, divine, qui s'appelle la volonté. » Michelet semble donc, par l'exécution de son œuvre, né pour illustrer cet aphorisme de Claude Bernard : « les connaissances humaines forment une atmosphère commune à toutes les intelligences cultivées, dans laquelle l’homme du monde, l'artiste et le savant doivent nécessairement se rencontrer et se comprendre (Int. à la se. expér., p. 318) ; et c’est à Michelet que doit aller ce jugement de Brofferio, lequel croyait parler de Mme Michelet : « ella (Monod, J. M, p. 44), fascendo un libro di storia naturale, trovo pure il noie di fare un libro di filosofia e di poesia ; diro anche un libro di politica. »

Car c'est Michelet qui avait confondu dans, sa méthode les méthodes de l’art, de la science et de la foi. Mais, dans son objet même, les objets de l’art, de la science et la Fi se trouvaient

confondus : la Renaissance, la Réforme et la Révolution sont pour Michelet les trois aspects du naturalisme social dans ses exemplaires les plus réussis.

Renaissance et Réforme sont pour lui, comme pour d’autres d’ailleurs, la double manifestation d’un même mouvement naturaliste. En même temps que les artistes brisaient au souffle de la Grèce et de l'Italie le joug de la tradition catholique, présentée comme un intolérable corset de fer, en même temps qu'ils retrouvaient par là l'inspiration des artistes païens, les réformateurs opéraient le même mouvement et prétendaient délivrer les âmes lancées à la conquête du vrai. Si la recherche du vrai, comme celle du beau, ne souffre d’autre règle que l’instinct de la nature plus ou moins déguisé en génie, nul doute que le moyen-âge n'ait entravé ce beau mouvement en promulguant des règles laborieusement issues de l'intelligence des fins que l’art se propose ; nul doute aussi qu'il n’ait posé à la conquête du vrai des conditions beaucoup plus compliquées que le simple usage des lois de la nature. Si la philosophie scolastique ne s’est pas trompée, la Réforme et la Renaissance ont différemment, mais aussi gravement trahi les concurrents du beau et les chercheurs du vrai; si la philosophie scolastique a erré dans les voies de l'intelligence, la Réforme et la Renaissance ont également bien servi ces conquérants et ces chercheurs en suivant le chemin de l'instinct.

I1 serait intéressant de montrer à ce propos, que l'esthétique de Michelet s’est toujours inspirée, en littérature, en musique et dans les arts plastiques ou libéraux, d’un naturalisme facile et optimiste. Mais cela nous entraînerait trop loin. Rappelons seulement, à ceux qui voudraient creuser cette étude, que sur ce point Michelet ne s’est pas départi de son système, son naturalisme n’est pas réaliste ; il a condamné à ce propos les erreurs du romantisme (Pp., 15) et de l’art pour l’art (Pp., 177). Mais il a montré que les sociétés seules, libres de se développer suivant l'instinct de leur nature, comme nous en avons vu la doctrine exposée plus haut, sont naturellement artistes. L'art est moral chez les païens parce qu’il n’est qu’une exaltation spontanée des forces de la Nature 1.

. Cf. les invectives de Michelet contre le roman moderne À, p. 227; voir aussi BH, 403, 0. 1, et, par contre, BH., p.170 (moralité de l” histoire d' Egisthe et d’ Agamemnon) ; — OD., p-LX (origines naturelles de la poésie : « tandis que

la main mesurait des dactyles, que le pied frappait l’iambe, le vent sifflait l’allitération dans les forêts. »

Et il a montré d'autre part, avec une admiration partialement passionnée, la grandeur à laquelle atteignent absolument sans effort les écrivains qui s’inspirent dela Natüre jusqu’à l’incarner : Rabelais (MJ., 178-179 ; NF., 136-137), Rabelais dont l’œuvre littéraire est dans l’histoire « ce que dans la Nature sont les lacs de la Suisse » (HE., X, 355) ; Montaigne (HF., XII, 317-320) qui « fait pour le moral. ce que Vésale avait fait pour l'homme physique », et qui (XII, 265) n’est devenu un si charmant écrivain que parce qu’il défendit qu'on le fît écrire ; d’Urié (XIII, 127-130) l'abbé Prévost (XVII, 298) dont l'œuvre « n’est pas du génie; c'est bien plus. C’est nature, douleur, honte, amour, volupté amère, désespoir »; Montesquieu (XVII, 25) qui vient «.détrôner la poésie imaginative pour faire régner à sa place celle du cœur et de la nature ». L'architecture est comme l’art littéraire, les flèches flamboyantes des cathédrales échappent «comme le profond soupir d’une poitrine oppressée depuis mille ans; et si puissante était la respiration, si fortement battait le cœur du genre humain, qu’il fit jour de toutes part dans son enveloppe ; elle éclate d'amour pour recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la croisée gothique, de cet œil ogival quand il fait effort pour s'ouvrir (HF ., IIL, 302). La peinture aussi est d'autant plus admirable qu’elle est plus naturelle (éloges de Géricault, Et., 133-138).

Parallèlement à cette grandeur absolue à laquelle atteignent les écrivains qui s’inspirent de la Nature, Michelet n’omet pas de souligner la valeur relative à laquelle ils arrivent en fonction de telle ou telle nature. La règle célèbre de ne point forcer son talent est ici légèrement travestie : « ne forçons point le génie de notre origine naturelle (OD, LXVIII) »; — en Allemagne le droit s’est « richement épanoui en formules juridiques ; capricieuse végétation et luxuriante à désespérer l'analyse ». Au lieu que dans le Nord, les symboles littéraires sont figés : «c’est un monde vierge et froid comme la profonde glace des lacs ; les lois de la Nature sont ici celles de l'humanité (HF., III, 290-291) ». En linguistique enfin, Michelet n’a pas d’autres principes : les langues se développent de par l’heureuse et féconde liberté de la nature (OD., LXII) et les mélanges que subit le génie d’une langue sont comparés par ce linguiste naturaliste à L’ « opération dangereuse de la transfusion du sang » (HRé., X, 74).

La contre-épreuve est soutenue; les auteurs qui s’éloignent

de la Nature, qui s'adaptent à une société artificielle, sont

montrés dangereux, faux artistes qui égarent le goût et s’éloignent de la vérité ; à d’Urfé, nous voyons s'opposer Saint François de Sales (XIII, 127-130) ; au siècle de la Renaissance, celui de l'équivoque, celui de Louis XIV (PF. 106-107, et HF. XV, 7) siècle dont tes grands hommes sont jugés avec une cruelle indulgence. L’honnête Boileau, le « mélodieux Racine », et « la fanfare peu diversifiée de Bossuet », voisinent sans avantage avec « la grandeur colossale de Dante, de Shakespeare, du drame grec ou de Rabelais », avec les « choses infiniment plus gran- - dioses de l'antiquité et de la Renaissance ». Toute cette littérature classique est jugée artificielle et traitée de copie, de routine, et de redite (LN., 82) de narcotique (HRé., pp. XI, XVII) : c’est une littérature analogue à la politique, la Médée de Corneille ressemble à la diplomatie de Richelieu (HF., XV, 109) et le roman rappelle la sculpture (HF., XII, 54-55 ; et XVIII, 151 : fontaine de Bouchardon). Tout cet artifice s'oppose à la Nature qui est une des formes de l’action (Et., 242); et la critique même, dépassant les échantillons, doit approfondir les principes de la Nature, « pénétrer le génie du peuple » (MJ., 120).

C’est dans la mesure où les arts classiques s’affranchissent du dogme et du convenu (car cela est tout un pour Michelet, qui n'a pas la notion d’une vérité vivante existant objectivement en dehors de ceux qui la pensent), c'est dans la mesure où ils prêchent la Nature, que les arts sont révélateurs et puissants et féconds (HF., IX, 325 : Michel-Ange, 326 en note : Rude). C’est aussi dans cette mesure qu'ils s’attendrissent sur l’artifice social (HF., XIV, 357, Rembrandt). C'est enfin dans la mesure où ils y succombent qu'ils sont contradictoires et tortueux (HF, IX, 307, Vinci et 87, 80, 90; HF. IX, 308-310, Michel-Ange).

Si nous ne pouvons insister ici davantage sur cet aspect du naturalisme de Michelet, nous pensons en avoir dit assez pour indiquer ce que la Réforme et la Renaissance lui paraissent avoir eu de salutaire, ce que le classicisme de Louis XIV lui paraît avoir eu d’artificiel et de dangereux. Qu'il aborde le problème par l’un ou l’autre aspect, pour le libéralisme, pour la libération de l’art ou pour celle de la pensée, les deux intentions sont solidaires. |

L/historien de la Renaissance insiste à maintes reprises sur cette solidarité ; l’art n’est pour lui que « la Nature humanisée » (HF., 121) et recèle « des éléments religieux » dont il oppose l'efficacité à la stérilité d’un « retour au surnaturel », d'une

234 DEUXIÈME PARTIE. — EXPOSITION «rénovation du dogme légendaire », «la nymphe Daphné devient arbre » ; ainsi la Renaissance loin 4 évoluer vers un retour aux dieux ent ou à l'antiquité biblique, loin d’être une régression vers une idée est une progression vers un fait, elle représente l'abolition de dogmes et simplement « marche à la nature » (HF., IX, 385). Dans cette lutte entre deux éléments présentés comme antinomiques, la surnature oppressive et artificielle, d'une part, et la Renaissance naturelle et bonne d'autre part, tous les naturalismes se confondent pour faire triompher la Renaissance et la bonté : naturalisme de la science, avec Vésale et Servet, naturalisme politique. (l’homme est enfin «le frère du monde »), naturalisme littéraire, naturalisme religieux : Copernik, Luther et Colomb. Et tout ce qui est dogme ou tradition est présenté comme principe d'artifice ou d’hostilité : les rois, l’art gothique et la scolastique. Cette lutte est résumée par la victoire de la Renaissance complétant celle de la Réforme religieuse, politique et sociale (HF., IX, 382-384).

Même thèse au volume suivant à propos de Rabelais : « Reviens à la Nature, c'était l’anti-christianisme (HE., X, 359) » cela se traduit en sociologie : « un droit nouveau surgit contre Charles- Quint, contre les conquérants : foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent et vous périrez (360-361). » C’est « le choc de deux mondes (HF., IX, .175), le choc et l’étincelle.... et de cette étincelle, la colonne de feu qu’on appelle la Renaissance » paraît surgir comme un phénomène naturel. Le dogme de la souveraineté de la Nature apparaît ici salué dans Rabelais, comme dans un proto-Rousseau, et le moyen-âge est vilipendé comme une antiphysie, ignare et gothique (So., XI, 96-130-421 : BH., 467. « Rabelais, dit-il, appelle le passé anti-physie, il a trouvé le vrai nom d'un tel monde... monstruosité instructive qui sans autre recherche indiqua la voix du bon sens et le retour à la Nature. De ce jour, deux grands courants électriques commencent : renaissance et réformation. » (HF., IX, 178). Comme la Renaissance en effet, la Réforme humanise la Nature, c’est-à-dire qu'elle étend, qu’elle applique à l’homme les lois de la Nature. Dans cette œuvre éminemment naturaliste et humaine, Michelet voit comme une incarnation de la Nature : la montagne où se déroulèrent les premiers épisodes de la propagande religieuse est tout entière avec la virginité de ses lacs et la pure violence de ses eflluves dans l’âpre souffle du protestantisme : « chaque fois, écrit Michelet dans cette longue et illustre page, (HEF., liv. X,

chap. XVI) que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette grande histoire populaire du premier réveil de la liberté, j'y retrouve une fraîcheur d’aurore et de printemps, une sève vivifiante et toutes les senteurs des Alpes. (Sento l'aura na antica.) Ceci n'est point un vain rapprochement :le paysage des Alpes qui nous donne toujours un sentiment vif des libertés de l'âme, avec le souvenir de leur grande révolution, en est la vraie figure. C’est elle-même sous forme visible, ces monts en sont la colossale histoire. » Et encore, p. 298 :« telle la Nature, tel l’homme ; il n'y a pas là de molle poésie. Nul mysticisme, l’austère vigueur et la sainteté de la raison. Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas seulement les yeux fatigués d’insomnie, elles avivent le cœur, lui parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de forces viriles et de fermes résolutions. Leurs glaciers bienfaisants.. donnent à l'Europe les eaux, la fécondité... la lumière, la force morale. » On voit que la Montagne ne fut pas un. épisode, ni une récréation, dans cette œuvre, et que, sur les hauts sommets où cet auteur croit saisir ce qu'il nomme « l'âme de la Nature », il tend à réaliser sérieusement l’ « alliance touchante des religions de l’âme » (HF., X, 302), à l'exemple de Zwingle qui asseyait au Colisée des Alpes, « noble conseil, la grande, l’universelle église (1bidem, 311). »

Le christianisme apparaît à Michelet comme la religion naturelle, mais sans prêtre et sans dogmes, comme un culte « peu théologique, ignorant si l’on veut, innocent comme la Nature (299-300)... Luther a transposé la religion du miracle à la Nature, le protestantisme s’est trouvé la nature qui ne passe point (HF., X, 100) et parle comme la Renaissance : revenez à la Nature. » Inversement, le catholicisme baisse, la Nature monte (HF., IX, 100) ; l'intolérance envers cette foi serait donc naturellement juste, comme envers le ver solitaire (HEF., XI, 401) ; et c’est par exception si parfois Michelet paraît favorable à la sociologie des catholiques, c’est qu’il les croit eux-mêmes favorables à la République (V. HEF., 313). La Réforme est comme la Renaissance l’œuvre de la Nature, réalisant dans la Nature l'unité religieuse du monde (HF., X, 14-15) ; l'invasion turque, qui la seconde, est comparée à ce qui est fatal et naturel, aux sauterelles. Ce mouvement religieux est naturaliste ; favorisé en apparence par les lois de la linguistique, par les réactions de l’histoire (X, 19-20), il favorise à son tour le sort

des sciences naturelles et médicales (idem, 21-22) et de la philosophie (23). Le résultat est une force sociale que Michelet dépeint d’ailleurs sous les traits d’une œuvre de la Nature, assimilant le progrès scientifique et le progrès moral aux deux poumons de la poitrine, aux deux « lobes » d’un même cœur (p. 15, note).

Ainsi l'émancipation des hommes par l’art, et par la religion, est une œuvre naturelle : renaissance du beau et réforme du vrai, dualité que complète et que résume la République qui est l’évolution naturelle des sociétés vers le juste. Sans ce couronnement, la Renaissance « se suicide » et la Réforme avorte (XII, 359) ; le caractère politique de la Réforme, comme de la Renaissance, c'est d'être démocratique, républicaine (HF,, XIE,./33 50). Les protestants sont les vrais républicains du xvrre siècle (XII, chap. XX), leur mouvement ne pouvait que périr s’ils étaient obéissants ; car, l’obéissance est contraire à l'essence du protestantisme, et la république infaillible n’a pas de lois à recevoir, et le dieu du panthéisme n’a pas de péchés à commettre (HF. XIII, 270), Logique avec ses principes, Michelet décerne aux écrivains protestants (HF. XIX, chap. VII) les éloges qu'il a ménagés au siècle de Louis XIV : nul n’aura de savoir, hors eux et leurs amis. AE

Mais son admiration ne s'étend pas seulement à leurs écrits : passant de la spéculation à la pratique, les protestants ont répandu dans le monde les idées d’affranchissement, de révélation immanente, qui sont les leurs, Ces idées Sont devenues l'apanage de l'Encyclopédie et du Contrat Social, et elles ont pris corps dans la « Révolution française ». Comme la Réforme et la Renaissance, la Révolution est donc une œuvre de Nature. «Du même tronc fleurirent la Réforme et la Renaissance, aïeule des libertés modernes. La religion renaît, ou naît plutôt une religion hors de toute dispute, celle du cœur et de l'humanité. Non seulement le protestantisme assassiné dura et durera... mais un bien autre protestantisme surgit qui embrasse le monde même, celui de la raison, de l'équité, de la science. » (HF., XIE, histoire du xvre siècle, conclusions, p. 352, sq.).

CIl fallait bien qu’à la finil y eût un jour pour l'égalité, la nature (HR. II, 8r) ». C’est en ces termes que Michelet oppose 1789 aux siècles artificiels quil’ont précédé. La Révolution est une manifes- : tation de la Nature, elle brisetrois despotismes de convention, celui de l'Etat, celui de la famille, et celui du clergé (HF, XIX, 288-

289) ; car la famille représente l'Etat (HF, 1bidem, 290-291) ; mais il y aura une Révolution dans la famille rendue comme l'Etat aux lois de la Nature, «créée et fondée dans la loi selon le cœur et la Nature (XIX, 292).» République et Nature, c’est donc tout un (HF., XIX, 388-392) : gloire à la Nature, gloire à l’esprit du temps, au grand élan du cœur qu'avaient produit surtout les livres de Rousseau, gloire à la sève exubérante dont ce moment (1760) déborda (FR. I, IL, p. 10) Gloire aux femmes, incarnation de a Nature, de ses souffrances {FR., 27), de son amour (FR, 22-23 et 87), de sa perpétuité (FR., 65) ; c’est tout le thème des Femmes de la Révolution. « Quand l'âme humaine suit ainsi sa nature, quand elle reste bienveïllante... ceci est tout autre chose que la profondeur de l'esprit et l'invention scientifique. » (HRé., IL, 191) ; c’est l’œuvre, en nous, de l'âme commune. Ce qui fait l'essence de la Révolution, c’est qu’elle réalise le vœu de la -Nature chez l'humanité. C’est aussi ce qui la rend juste, elle rend la terre à son possesseur naturel (HRé., X, 90-91), et inaugure un monde qui ne condamnera plus l'innocence (Pp., 217), c’est enfin ce qui la rend féconde, (HRé., III, 222) «et voilà comme elle est devenue, notre Révolution, solide, durable, éternelle... elle s'engagea dans la terre et dans l’homme de la terre. Là est la France durable... a France en soi; nous changeons, elle ne change pas. Ses races sont les mêmes depuis bien des siècles, ses idées semblent les mêmes; ce qui est plus vrai, c'est qu'elles avancent par un travail insensiblement latent, comme se fait tout changement dans les grandes forces de la Nature. » Ou si elle avorte et fait faillite, c'est aussi (contre-épreuve éloquente), parce qu’elle n’a pas ses « contreforts naturels » (HREé., VI, 196). Et c’est enfin ce qui rend la Révolution divine, car sa profondeur de tendresse et de volonté laisse éclore « un fruit vivant. Etrange incubation, d'autant plus divine qu’elle est plus naturelle… d’une douce chaleur éclôt le nouveau génie, la consolation nouvelle qu’attend le monde : sous quelles formes ? diverses selon les lieux, les temps : que cette âme tendre et puissante réside dans un individu, qu’elle s’étende dans un peuple, qu’elle soit un homme, une parole vivante, un livre, une parole écrite, il n'importe, elle est toujours Dieu (HRé., II, 151). » — Autre texte non moins éloquent (HRé., VII, 204-206) : « Où Dieu n'était-il donc pas (en 1793) ? Qui ne le voyait aux frontières ? Qui ne vit Dieu dans la grande âme de cette église militante qui, par ses travaux anonymes, a fondé sans bruit les trente mille lois nou-

velles : ? Dieu était-il invisible sur Ja place de la Révolution, dans les yeux de tant de martyrs de la liberté, dans le dérnier chant de Vergniaud.… disons plus, en des cœurs, même nullement irréprochables, quelque chose de Dieu fut encore. » Il est assez difficile d’être plus clairement panthéiste ; seulement, ici, les modalités de Dieu sont considérées, non pas dans l’infaillible instinct des espèces, mais sous la forme de la plus haute et de la plus libre espèce, l'humanité. Michelet historien, à ce point sublime de la philosophie sociale, ne renie pas les assises de son système, telles qu’il les a établies sur la Nature : cette infaillible et divine unité sociale, qu'il croit impossible par l’ « idolâtrie monarchique » (HRÉ, I, 40 et 94), est réalisable seulement par l'essor spontané d’une loi inscrite dans ses législateurs : elle n’est pas pour lui quelque chose d’idéal, mais de réel, et même de réalisable sur le type des organismes animaux. « Dans un organisme vivant, l'harmonie bien autrement forte, est surtout au fond des organes. D'abord, que ce monde nouveau ait la vie matérielle; donnons-lui pour commencement, pour première assise la colossale histoire naturelle, mettons l'ordre dans la Nature; pour elle, l'ordre c’est la justice. » (HRE., I, 99) . et la suite : « Maïs l’ordre est impossible encore, de la Nature qui bouillonne et s’anime, comme au réveil de l’Etna, flamboie un volcan immense : toute science et tout art en éclatent, une masse reste, l’éruption faite, mêlée de scories et d’or, masse énorme, l'encyclopédie... créons l’homme, l'unité du monde. »

Quand la Révolution fait du mal, c’est que l’amour est dégradé, pathologique, sensuel (FR., 243-244), ou mélangé de quelque illuminisme qui ressemble à un dogme, qui restaure «1e gouvernement des prophètes » (FR., 287), ou encore que ses grands hommes sont gâtés par l'esprit scolastique (Pp., 328), facile moyen de rejeter sur l'Eglise ce que la Révolution a eu de mauvais.

Mais, si la Révolution est une explosion de la Nature qui rend à l'homme Ia justice et la joie, elle les lui rend avec les principes de la Réforme. Nature, Révolution, Réforme, c’est tout un : «La Révolution trouve ses formules prêtes, écrites par la philosophie (HEF., IX, 15), et ses formules étaient selon la Nature, contre la loi conventionnelle, contre la pierre qu’on heurtait à chaque pas (HRé., V, 332). » « Si la Révolution signifie quelque chose, c’est qu’en face du droit incontesté de la science et de la réflexion, l'instinct, l'inspiration naturelle, le bon sens du peuple

ont leurs droits aussi. Aux savants, aux prêtres, aux légistes, la Révolution a opposé l’homme, l’a mis de niveau avec eux » (HRé., IV, 314). Ainsi, plus de barrières, de titres ni de dogmes, tout homme se fait sa loi avec son cœur, en puisant dans la Nature les seuls principes éternels et absolus : « la Nature, la toute-puissante, l’indomptable Nature, apparaissait victorieuse. » (FR., 300). |

Aussi Michelet a-t-il eu la religion de la Révolution comme celle d’une réforme plus opportune, et surtout plus vaste, appliquant aux sociétés ce que Luther et Calvin avaient appliqué aux âmes, affranchissant les groupes humains de ce dont les réformateurs avaient émancipé les individus. Les mots de temple, d'autel, de culte, de nouvelle église, fourmillent d'eux-mêmes sous la plume de Michelet parlant de la Révolution (Et., 25, SR., 7, HRé., I, 10); la Révolution est comme un nouveau messianisme dont il se croit non seulement l’évangéliste, mais l’'Esprit-Saint : « Prends avec toi douze hommes forts, dit-il à l'étudiant de 1848 (Et., 251), et vous referez comme le Christ, vous fonderez « la nouvelle église, religieuse et politique, à son premier essai, la Révolution. » (Et., 94). Eglise où l’obéissance sera conciliable avec la liberté (Et., 157), par opposition avec le christianisme, où cette conciliation est impossible (2bidem 155). « La Révolution apparaît chaque jour davantage ce qu’elle est, une religion (HRé., II, 135) » (cf. NF., XII), une religion de la justice, qui n’impose pas la loi, car celui qui l’impose pourrait faire des exceptions, et ce serait le règne de la grâce, mais une religion d’où la loi émane naturellement : « pardonnez-moi, Ô justice, je vous ai crue austère et dure, et je n'ai pas vu plus tôt que vous étiez la même chose que l'amour et que la grâce. » (HRé., I, 198-199). Ce Credo fondé sur la justice n’a peut-être pas trouvé plus de précision dans les deux livres intitulés Femmes de la Révolution et Soldats de la Révolution, qui sont les vrais testaments de la religion révolutionnaire ; dansle premier circulent les anges, qui annoncent le nouveau messianisme, dans le second apparaissent les saints qu'il suscite. Encore Michelet ne leur a-t-il pas rendu tout le culte qu’il a voulu. « Si l’histoire gênante ne m'eût dévoré jour par jour, a-t-il écrit (HRé., VIII, 130), j'avais un beau projet, d'écrire la légende d'or, celle des saints de la Révolution, les héros de la guerre, les héros de la paix. » C'est ainsi que sont copiées les formes du christianisme. Bien que ces héros et ces saints de la Révolution n'aient pas qua-

lité pour apparaître comme des personnes, mais seulement comme des modalités de l'être infini, ils sont néanmoins traités comme des personnes. La Religion de la. Révolution admet des saints en effigie (SR., 9), reçoit des ex-voto (SR., 9, 10), et les nouveaux saints sont canonisés et béatifiés (SR., 73 : saint Corret, priez pour nous). L'Eucharistie défigurée (SR., 215) reparaît (HRé., IV, 244) : la Révolution « avait formulé en lois cette sagesse des siècles. elle avait souffert pour ces lois, les avait gagnées de son sang, de ses larmes, ces lois, ce sang et ces larmes elle les donnait à tous, leur disant : c’est mon sang, buvez.» Mais quand les saintes espèces ne furent plus que des assignats, il fallut sans doute au «paysan de la France » une foi robuste pour s’incorporer le Dieu frauduleux : il consommait sa banqueroute ; Michelet, toutefois, n’est pas difficile à contenter, il suffit à ce paysan de « confondre » la « vieille religion de la terre, avec la foi révolutionnaire », et de se dire que l’assignat représente la terre et la révolution : « l’assignat en était l’hostie (HRé., IV, 413).» Dans la nouvelle religion, reparaissent ainsi peu à peu les dogmes détrônés dans l’autre, preuve que ces dogmes par euxmêmes ne répugnent pas tant à Michelet que l’idée d’une «grâce » divine, donc libre et « arbitraire » dont le peuple lui-même ne dispose pas ; car dans cette religion révolutionnaire la « grâce elle-même » rentre, « moins l'arbitraire et le caprice (HRé., V, 88). » Le dieu de la Révolution est juste (HRé., IV, 72) ; même, la déesse raison fait délirer notre panthéiste (FR., 248), et il ne lui coûte pas de reconnaître une toute-puissance à quelqu'un si ce quelqu'un s'appelle Danton : « il dit... et le monde fut. » (HREé., IV, 86). Michelet se montre ici sous son vrai jour, profondément religieux et même mystique, dans un sens du mot, si le mysticisme est l'intuition du mystère dont la religion n’est que l'accès. Michelet n'aime pas l'autorité religieuse quand elle lui est étrangère, mais il la vénère quand il croit y participer; il redoute la loi quand on la lui impose, il la révère quand il croit l'avoir faite; il voudrait que la loi fût religieuse du moment qu'il en est le prêtre, et que les législations fussent des sacerdoces. Il en veut à la loi de s'occuper trop du temporel, de la « part de Marthe » (HRé., VI, 112). « Féconde en lois, stérile en dogmes », la Révolution « ne contentait pas l’éternelle faim de l'âme humaine, toujours affamée, altérée de Dieu : la loi, c’est le mode d'action, c’est la roue, la meule, mais qui tourne cette roue, mais cette meule, que moud-elle ? Mettez-y le grain, le

dogme, sinon la meule tourne à vide, elle s’use, elle va frottant, elle pourra se moudre elle-même. » (HRé., VI, 397). La religion de la Révolution n'est donc pas si différente de celle qu'elle entend suppléer, elle conserve des rites, vise à sanctifier naissance et mariage, etc., (HRÉ., III, 473) : c’est plutôt la révolution de la religion.

Cette religion n’est pas seulement juxtaposée avec celle du Christ, elle lui est opposée. Pour Michelet il y a incompatibilité entre le christianisme et la République : « celui qui va raconter la crise où le nouveau principe, la Révolution, surgit et se fait sa place, ne peut se dispenser de lui demander ce qu’il est, par rapport à son aîné, en quoi il le dépasse, le domine ou l’abolit » (HRé., I, p. 50). Et encore, « la vie du catholicisme, c’est la mort de la République » (HRé., VI, 438) et enfin : « Dire République chrétienne c'est dire un triangle carré, cela est évident » (HF. XV, 366). Pas si évident qu'il n’en ait tenté la démonstration : tantôt en prétendant que le Dieu du christianisme « n’a que faire d’être compris » (Et., 173), ce qui serait en effet la marque d’une chose artificielle, aristocratique, inventée par une minorité d’oppresseurs (HRé., IX, p. 26-27, note I et X, p. 244) et fort différente de la Nature accessible à tous ; tantôt en insinuant que le mariage (PF., p. 1v'et pp. 2 et 8) ou l'autorité paternelle sont sapés par le christianisme (NF., 112), mais surtout en insistant sur le caractère arbitraire de la grâce dans le christianisme, alors que la Nature est un code rigoureux et constant (NE., 9, — HRé., VIII, 20, à propos des ouvrages écrits à l'époque révolutionnaire). Aussi désire-t-il que son livre (PF., avantpropos) avance « l’époque où le prêtre redevenu homme, libre d’un système artificiel, absurde, impossible aujourd’hui, rentrera dans la nature.» Aussi s'est-il associé aux prédictions de Montesquieu sur la mort du catholicisme (HF., XVIII, p.16; HR, oc. cit. aussi n’a-t-il plus l’amertume des jours où, séduit malgré tout par la foi catholique, il se défendait (MJ., 321) d'abandonner un refuge qu’il ne savait par quoi remplacer, ni même du temps où, vingt ans plus tard, il abandonnaïit résolûment l'Eglise, mais sans savoir pourquoi, « … pour l'infini inconnu» où il sentait « sans le voir encore le Dieu nouveau de l’avenir » (Monod JM. 130). Ce Dieu nouveau de l'avenir, il l’a salué dans la Révolution, il l’a adoré dans la Nature, c’est avec lui qu'il ose se consoler de se passer du Christ : «on a reproché à la Révolution de n'être pas chrétienne, dit-il, elle fut davantage (HRé., IV, 257).» Et si elle

tente d'étouffer le christianisme, voici pour la justifier : « um : système, un être, est-il obligé, au nom de la liberté, à laisser libre ce qui doit nécessairement le tuer ? » (HRé., VI, 458) L'opposition est donc formelle. Michelet pour l’amour de la République et de l'humanité, est foncièrement hostile au catholicisme (Monod, JM., 88), aux églises, même schismatiques, qui veulent imposer un dogme, (LN., Martyrs de la Russie, p. 270), aux nations théocratiques (Monod, JM., chap. I) parce que « le catholicisme est la réalisation logique du christianisme, la monarchie d'un sauveur pape, résultant du dogme, du salut par le Sauveur Dieu (Michelet cité par Monod, 38-39). » Le salut doit donc venir de tous, le principe du’ salut étant en chacun. S'il en est ainsi, nul besoin de monarchie universelle, ni de révélation, ni d'église : comme Béranger et Proudhon, le disaient l’un et l’autre à Michelet (HRé., III, lettres annexées à la préface de 1868, p. 3 et sq.), «cette sainte révolution n’est que l’'émanation de l'instinct populaire dans son plus beau moment. » Et ce peuple dont l'instrument est si sûr, est un « grand être », collectif, qui a sa vie, sa raison, sa psychologie. Nul besoin donc de monarchie, mais la patrie s'écroule en même temps. La vraie République est celle qui est le plus publique, c’est-à-dire l'humanité, et du moment que tous les hommes ont en eux le principe de la paix, de la discipline et de la justice, le contrat qui les lie ne saurait excepter de l'humanité un seul membre. Il y a donc antinomie entre le concept de république et celui de patrie. Comme, d'autre part, il y a parenté entre celui de patrie et celui d’Eglise, Michelet n'hésite pas, il abandonne la notion de patrie, obtenant ainsi la liberté de prêcher la République universelle et l’assurance d'éviter le joug de toute discipline monarchique ou ecclésiastique.

Dynamique sociale.

Il nous reste à voir l'influence de la philosophie panthéistique de Michelet sur son histoire, l'importance de son naturalisme dans la conception qu'il s’est faite de la dynamique sociale : influence et importance croissantes comme il convient à une œuvre qui s'est lentement mûrie et développée, et dans laquelle il est visible que les aspirations ont fait place, peu à peu, à

des méthodes; les métaphores, à des principes: les images, à des idées ; maïs il n’en est pas moins certain que toute l'œuvre de Jules Michelet, du commencement à la fin, est animée de cet esprit, quoique de plus en plus profondément.

Ce qui est allé en progressant chez Michelet, c’est le sens des petites causes. Il a eu toute sa vie ce qui fait le naturaliste en histoire, le dessein de ramener les faits sociaux à des causes fatales et constantes ; mais l’étude des sciences naturelles a seulement modifié ses exigences dans le choix de ces causes. Le principe n’a pas varié ; l'application seule en a évolué au contact des objets scientifiques : pour la science naturelle, il n’y a pas de petites causes, et l’on voit à la fin de l’œuvre que Michelet, qui répugnait dans sa jeunesse, par goût de synthèse, à porter les grands effets au crédit des petites causes, s’est peu à peu familiarisé avec cette idée par l’usage de l'analyse.

$ 1. En ce qui concerne l'importance des grands facteurs naturels de la vie sociale, sa pensée ne s’est pas modifiée, mais sa conviction s’est affermie. La Bible de l'Humanité n’est qu’une suite de variantes sur le thème à peine modulé trente ans auparavant par l'historien à ses débuts.

Dès 1830, toutefois, Michelet professait 1 :

A) que la Nature produit l’homme ; qu’elle le constitue en le situant et que ses propres influences déterminent les variétés de l'humanité.

B) que l’homme, en conséquence, rappelle la Nature dont il est issu par ses goûts et ses tendances, par son tempérament et par son type, par ses mœurs et son caractère, par ses inventions et conventions littéraires. artistiques, sociales, etc. Le Tableau de la France (livre IIX, HEF., II vol., pp. 2-104) développe en 1833 cette conception (contenue aussi dans Rome, fin du XIXe

chap., p. 319-323).

À) La nature produit l'homme (HF. IL, 2).

« Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division politique de la France formée d’après sa division physique et naturelle. L'histoire est d'abord toute géographique... mais il ne suffit pas de tracer la forme géographique de ces.

1. Cf. MJ., Journal de ses idées, p. 326-327 : la question des localités et des. races ; « études à faire par provinces. »

diverses contrées, c'est surtout par leurs fruits qu'elles s Co quent, je veux dire par les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. »

A vrai dire, cela est nouveau dans l'histoire de Michelet, car le premier volume contient une profession de foi toute contraire, suivant laquelle 1” histoire est la revanche de la liberté contre la fatalité. Le naturalisme historique de Michelet ne date donc que de L année de son deuxième volume, mais © est déjà bien antérieur à ses études d'histoire naturelle, et à partir de ce moment son œuvre ne dément plus ce principe (cf. Pp., 50, SE OT 62 ; compassion de la Nature pour l’homme, leur identité, leur mariage). La Nature ne fait qu’un avec l’homme. Elle le situe, et par là même elle le constitue. «Les divisions politiques répondent aux divisions physiques. » (HF. IL, 2.) Exemple : (HF., I, 8) : « Le génie de la Bretagne, c’est ce génie d’indomptable résistance, et d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle. »

L'habitant est fait par la terre; les Hollandais (HF., VII, OT- 02) par la langueur et l'ennui a fleuves lassés d’un trop long cours ; la royauté capétienne par la Seine (HF ., I, 97), etc.

si oppositions de la Nature créent les oppositions entre les races (HF., II, 7e voici les Ardennes : « Le pays n’est pas riche, et l'ennemi à deux pas. Cela donne à penser : l'habitant est sérieux, l'esprit critique domine. »

La France doit à son ennemie de s'être connue comme nation. La mer qui la sépare de l’Angleterre n'est pas la mer stérile : « Le flot qui porte là-bas César et le christianisme nous rapporte Pélage et Colomban » (HF., VIL, 84, 85). Angleterre et France se disputent la mer en effet, mais non comme deux rivales également favorisées; c'est au contraire comme deux jalouses, l'Angleterre étant privilégiée par la mer, qui est « anglaise d’inclination », la France étant flagellée par cette marâtre : «là les deux ennemies sont en présence, la terre et la mer, l’ homme et la Nature» (HE. II, pp. 10, 11). Et l'opposition de 1’ Angleterre et de la France ne s’est pas moins fait sentir entre ceux qui partageaient la double hérédité de l’une et de l’autre, les fils d'Eléonore (HEF., IT, 26), ceux en qui se manifestaient à à la fois la complicité et l'hostilité de la mer et qui ne surent jamais s'ils étaient « poitevins où anglais, angevins ou normands ». Ces hommes rappellent les rivages dont ils sont issus et qui se haïssent et se ressemblent (HF. II, 85 ; cf. SChE., 184-185). Même opposition naturelle entre l’Europe et l'Asie, opposition qui fait

l'unité de l'Europe (HF., IT, 178). Ce parallélisme est érigé en théorie (SCRE., p. 187) : « Les peuples vont deux à deux, c’est une condition de leur vitalité, exemple Rome-Grèce, Rome: Gaule, France-Angleterre. Celle-ci, dans son orgueil solitaire, sé prète moins que la France aux rapprochements, mais la Nature ne perd jamais ses droits. » Certains pays, faute d'opposition tranchée, sont des pays de transition peuplés de races de métis : « le Poitou est la bataille du midi et du nord, pays de la mélusine », moitié « femme et moitié serpent. pays de mélanges, pays de mulets et de vipères » (HF. II, 23).

B) En conséquence, l’homme rappelle la nature dont il est issu :

a) par ses goûts, ses tendances politiques et sociales (HF. II, 26 ; II, 55) ; religieuses (HF, II, 22, etc.) : telle contrée prend conscience de l’hérésie en même temps que de son indépendance géographique, l'Auvergne est responsable de Pélage (HF, I, 99), telle langue et telle pensée sont les résultantes d’une conformation ethnique (HF., I, 120 note).

b) Par son tempérament et par son type : comme l'animal (HF. IL, 13), dont les éléments eux-mêmes reproduisent le type à leur tour (HF., II, 54; le Rhône comparé à un taureau) l’homme reproduit le milieu natal. Mirabeau cumule « le col du taureau, la force du Rhône» (HE. II, 56) ; comme ici les chevaux et les lapins reproduisent la petitesse des îles (HE. II, 13), là, le bœuf et le cheval rappellent la plantureuse richesse des campagnes, se gonflent à jouer l'éléphant (HF. II, 87) : telle race a dans le crâne Îe granit et le caillou de sa terre (HF., II, 16), telle autre, dans son sang, la « sève amère, acerbe, maïs vivace » de ses herbes (HF., II, 32) ; telle autre multiplie « comme les insectes ou les reptiles dont après les pluies d'orage grouillent » ses rivages brûlants (HRo., I, 244). Les maladies changent avec le terroir (HF., II, 43) : la Navarre est rongée par les monts; son roi, par le cancer.

c) Par ses inventions et conventions artistiques, littéraires, scientifiques (HF., II, 47), par ses symboles et ses costumes (HF. IL, 89 et 40; et p. 6). Les troubadours (HF. II, 23), Pétrarque (59), les écrivains bourguignons (78, 79), normands (87) se ressentent du décor où ils sont nés : Vico est moins vaste qu'un autre, mais il est tracé au burin comme les Apennins, « exquis, raffiné, sec comme les aromates du midi » (HRo., 8-9). Glareanus est sceptique parce qu'il est né au vent des glaciers (HRo., I, 2).

Émpédocle a fondu dans sa poésie « tous les systèmes comme en une lave ardente, c’est qu’il est né près de l'Etna (HRo., I, 220). Il existe une classification géographique de la sorcellerie {So., p. 417-420; HF., XIII, chap. XVIII), le sacerdoce même se ressent du climat du temple : dans tel lieu, il est tyrannique « comme ces verdoyants ilôts des mers du Sud » (BH. p. 45).

$ 2. Ces idées, faiblement écloses, au premier souffle d’un naturalisme naissant, prirent corps progressivement le long de l'œuvre !.

L'identité de l’homme à son lieu d’origine nous est rappelée à propos de Henri IV (HF., XIII, 133) : « Il semblait que le Béarnais eût, de race, apporté et gardé la verdeur de la montagne, ce mystère de chaude vie que les Pyrénées versent dans leurs eaux; »— à propos d’une Ursuline de Loudun (HF., XIII, 250) : « Cette fille, vraie race des cailloux de la Crau... »; — à propos de Trinchard (HRé., VII, 174) lequel a « une de ces têtes de caïilloux dures et de travers qui, dans ces gorges étroites du midi, semblent avoir été faussées en naissant d’un dard du soleil ».

Voici Théroigne de Méricourt (FR., 1I1) : « Pour comprendre cette femme, il faudrait bien comprendre son pays, le pays wallon. Voici Babeuf (HRé., VIII, 9,) originaire d’un pays que Michelet appelle le midi du nord. Voici le peuple roumain (LN., 281) : la Nature l’a doué de deux choses, la patience, l’élasticité: voici les peuples hébraïques et babyloniens (BH., 310, note I, l'homme . de l'Éuphrate est un poisson... ceux-ci cailloux du Sinaï) ; voici le peuple lyonnais (HRé., VI, p. xxxvV) foyer profond de mysticisme social qui s'explique par la situation de ses usines entre a Croix- Rousse et Fourvière ; (cf. UHI., p. 157-159, même thème plus longuement développé) ; voici enfin le peuple allemand (IHU., 64) du Tyrol (SChE., 496 et 513), pays dont l'hôte est «rude comme la nature et, comme le ciel, fantasque ».

L'identité d’une population avec la faune de son pays se retrouve dans LN., p. 20 à propos de Kosciuszko « fier coursier de l'Ukraine » ; dans HF., VIIL, 6 : « Grétry, Méhul chant d’oiseau le long de la Meuse »; dans HE., IX, 246-247 (Maximilien d'Autriche a « les jambes du cerf et la cervelle aussi, toute sa vie fut un hallali perpétuel ») ; dans HF, IX, 240, les gardes

1. Dans le cadre restreint de son étude de 1898, M. Jean BRUNHES a signalé

si a et avec force ce que l’histoire de Michelet doit à la géographie P. 12-13).

d'Anne de Bretagne sont comme un nuage noir où comme.un sauvage bataillon d'oiseaux de mer.

La même comparaison se poursuit quelquefois entre la population et la flore (SCRE., p. 496, à propos du Tyrol) ou avec la faune et la flore ensemble (SChE., p. 74-76, à propos de la Bretagne et du pays de Galles) ou avec le terreau (LN., 30, les russes semblent « tenir de l’eau »), ou avec le terroir, c’est ainsi que Wallenstein (HEF., XIV, 10), tient d’un pays volcanique où les « roches rouges semblent trempées de sang »; ou même avec les parasites du lieu (c’est ainsi que les hommes sont comparés à des reptiles, à des vers rongeurs de leur pays, LN., 242, ou à la vermine, 2bidem 173-174). Quelquefois un peuple est schématisé sous les traits enfin des bacilles qui le dominent : la Russie, c'est le choléra, (LN., 51.)

Enfin l'identité des mœurs, du caractère, de la politique des peuples, inspirés par la nature de leur séjour est de plus en plus frappante dans l’œuvre de Michelet. Le pays prédestine l’habitant, la géographie explique l’histoire : le souverain de Hollande (HF., VIII p. 183-185) est « naturellement envieux.… triste portier du Rhin, obligé chaque année d’en subir les inondations. il semble naturel que ce laborieux serviteur du fleuve en partage aussi les profits ». Le climat de Nantes explique les mœurs de la ville et en particulier la traite des blanches (HRé., VII, 80, 90). Le climat d'Angleterre (HF., IV, pp. 156-160) explique le labeur de ses habitants ; et leur régime carné, leur industrialisme p. 157, leur littérature et leur pathologie (160) : « dans leurs plus fiers chevaliers, il y a du Falstaff, leurs princes meurent d'indigestion, leurs armées de dysenterie. » Le peuple russe, incertain comme l’eau, mobile comme elle, n’a pu être retenu que comme elle « par la construction, le resserrement dur, brusque, violent (LN., p. 39-46). Qu'est-ce que ce peuple ? Humanité, nature, éléments qui commencent et non organisés ? Est-ce du sable et de la poussière ? Est-ce de l’eau ? » C’est l’un et l’autre. Mobile par nature, la Russie est artificiellement fixe comme la glace.

Le climat du lieu où l’on naît a aussi son influence, il contient des principes qu’on respire, mais qui ne sont, pas moins pénétrants ; comme Empédocle, comme Wallenstein, la Duchesse de Berry se ressent du voisinage natal des volcans dont la lave semble couler dans ses veines (R., p. 46 note); et l'on comprend la Nouvelle Héloïse si l'on connaît quel vent, quel

fœhn a soufflé sur Rousseau (HF, XIX, 59); par ce vent même Genève est prédestinée à héberger les protestants, non parce qu’elle est aux marches de plusieurs nations, comme nous en aurions l'idée, mais parce qu'elle est « changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie girouette et le nez au vent. conjuration de la Nature contre l’austérité de l'esprit » (HE., XI, 91). « Quel prétexte de meurtre manqua jamais au Rhône, au pays albigeois (HF., XI, 251), » quelle excuse de «faiblesse et de désharmonie » incurables, quelle « double fatalité d’histoire et de climat a manqué à la pauvre Sicile qui se tourne, se retourne comme Encelade ? son climat explique ses massacres (Vépres siciliennes, HE., III, p. 197) ».

Ainsi la notion des grandes causes “Aturees de faits sociaux et historiques s’est, sinon étendue, du moins approfondie le long de l’œuvre de Michelt: Il en a pris conscience à la fin de son œuvre, comme on le voit par une des premières pages du XVE volume de l'Histoire de France : « L'histoire ne doit pas dire seulement des choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre toutes à la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes en exagérant les petites » (ES ARNO I).

En même temps il se déclarait impartial, tout en s'imposant un choix cependant partiel de sujets. (7h24, pp. 2, 3). L'étude des causes commençait à le préoccuper, il voyait au-delà des effets. Mais était-il assez chatigé par la pratique des laboratoires pour rechercher les causes en vrai naturaliste, alors que le désir de telle ou telle conclusion lui dictait le choix des sujets ? « C’est une œuvre virile d’historien, disait-il, de résister à ses propres préjugés d'enfance, à ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que les contemporains eux-mêmes ont consacrées. Il lui faut une certaine force, pour marcher ferme à travers tout cela, en écartant les vaines ombres, en fondant, en rejetant même nombre de vérités minimes qui encombraient la voie. Mais s’il se garde ainsi, il a pour récompense de voir surgir de l’océan confus la chaîne des grandes causes vivantes. » Mais cette chaîne, allait-il la retirer vraiment de l'océan confus des faits, comme un savant entièrement désintéressé des conséquences de ses découvertes, où bien, au contraire, la forger inconscietiment, comme un artiste qui tient à prouver ce qu’il veut ? M. d'Haussonville 4 remarqué que son coup d'œil sur l’histoire était extrêmement subjectif, allait-il devenir véritablement objectif ?

Il ne manquait pour cela à Michelet que de se détacher de l'objet de l’histoire au point de considérer les peuples comme des réalités quelconques. Or, jamais il ne put s'abstenir, heureusement, de considérer la France sans l’aimer, d'assister au déroulement de son histoire sans palpiter avec elle à toutes les étapes de sa vocation ; jamais, enfin, les lois intrinsèques du développement de la France ne furent séparées dans sa pensée des causes finales qu'il leur assignait. Mais, à ce désintéressement près, Michelet a véritablement fait un grand progrès dans le sens du naturalisme historique. La page citée par M. d'Haussonville (Etudes biographiques et littéraires, p. 6x) montre assez que l’évolution de Michelet se faisait dans le même sens que celle de son siècle, au’ souffle du positivisme : « Qu'est-ce autre chose que les Pays-Bas, disait Michelet; sinon les dernières alluvions, boue et tourbière, par lesquelles les grands fleuves, fatigués de leur trop long cours, meurent de langueur dans l’indifférent océan ? » Si cette page tend à prouver l'identité de la race et de l’homme, l’action du séjour sur l'habitant, est-elle si différente de celles par lesquelles Taine inaugurait sa philosophie de l’art, en expliquant l’école hollandaise par le paysage et par le climat ?

$ 3. Or, ces facteurs géographiques et naturels du développement des libres sociétés humaines prennent une part de plus en plus considérable dans l’œuvre de Michelet à son déclin. Ce thème à peine esquissé dans la jeunesse de l'historien (Cf. néanmoins SChE., p. 299 : « La position de Dinant raconte à elle seule son histoire. ») devient un leitmotiv dans les travaux du vieillard ; il constitue toute l’armature de la Bible de l'Humanité : dans ce livre, en effet, nous voyons la Syrie expliquée par le caractère visqueux et poissonneux de ses eaux, la belliqueuse Albanie résulter des orages de son ciel (BH., 2° partie, chap. II, p. 342), la Perse atteindre à la plus haute noblesse morale par l'effort que suscite naturellement sa soif. L'indigence de son sol perpétuellement altéré oblige ses habitants à canaliser les eaux lointaines, ainsi s’installe le culte de l’eau dont l’indigène communie (BH., p. 80-8r) ; quand l’arbre enfin résulte de ce long effort, l’agriculteur religieux n’y voit qu'un symbole de l'arbre de vie. La conception de la Nature a engendré le culte; et le culte a fait le pays (BH. p. 85; cf. p. 314). L'eau a inspiré, de même, la poésie persane (BH., II, V). La Perse apparaît, grâce à sa

; culture, comme une oasis entre deux déserts, elle est une halte, une étape dans la série des injustices de la Nature, elle est «une résolution d’être juste » ; de là son optimisme (BH. p. 95) : point de diable dans ces régions (p. 96).

Un autre besoin fait un autre culte, or l'Inde n’a pas besoin d’eau, mais de feu ; de 1à un autre culte et un autre peuple ; du culte du feu, naît la religion du foyer et du soleil, aussi le dieu de l'Inde est à la fois universel et humain (BH., p. 29); « les dieux se mêlent aux actes de la vie humaine, les élèvent et les divinisent (ibidem, p. 36) ». Prévoyant l'objection de « pur naturalisme » (BH., p. 37) Michelet pense l’éluder en observant que ce naturalisme a engendré le culte de Zoroastre ; il n’est donc pas moins naturaliste que les positivistes les plus purs, mais, comme il pense que son naturalisme a pour conséquences des idées religieuses, il ne s’en alarme pas et se croit exempté de tout déterminisme.

Pour l'Egypte, c’est aussi l’eau qui est désirable ; mais l'Egypte est moins indigente que la Perse; seulement l’eau n’y abonde qu'en des régions fort limitées, qu’au Delta notamment (BH., IV, I, p. 282, etc.). L'Egypte est tout entière incarnée dans le Nil, «nourrice colossale, en deuil, qui montre sa belle face, noble et lugubre, au monde blanc, tandis que devant sa mamelle... le noir est à genoux. » Cette contrée, « de nature harmonique » est « tout naïvement un système ».

La religion populaire y est aussi « nature » ; vénérable autant que touchante, la femme de ces régions est parfaite. « Les rois d'Asie, qui avaient un sens profond de la Nature, préféraient l'Égyptienne à toutes les femmes (BH., p. 287) ». Non moins parfaite est la famille ; « ici c’est la vie et rien de plus. Du jet brûlant de la Nature, sort la triple unité humaine ».

Comme le culte dans l'Inde, la morale dans l'Egypte est née de la Nature, et la sublimité de cette conséquence empêche l'auteur de remarquer le fatalisme de la cause. La morale et la religion se confondent d’ailleurs, au faîte de cet édifice dont les assises reposent sur la bonne Nature, et dans cette religion « tout effort est vrai, hors du faux, de l’'équivoque » (p. 290).

La Grèce enfin, avec sa morale, ses arts et son culte, est née d'une nature « centrale » (Delphes est le centre du monde, le point milieu, BH., p. 203), et cette nature est également harmo- 1ques mesurée, lumineuse ; patrie de la musique, et triomphe de l’aube sur l’ombre. Pour démêler le sens des destinées de la

Grèce, Michelet écarte toute considération ethnique ou psychologique. Le culte des dieux chthoniens qui devait fatalement faire place au monothéisme, sous l'influence du progrès philosophique, et au scepticisme après la désagrégation de la nation et l'invasion. macédonienne, suffit, selon Michelet, à expliquer la Grèce, alors qu’en somme il n’a fondé qu'une Grèce, la Grèce d'une seule époque. Démèter est la source de la Grèce (BH. 138 et sq.). La légende de Proserpine est féconde parce que tout y est Nature et vérité, et c’est ce qui fit la religion : « Quelles sont donc ces lois si puissantes qui ont fait la société ! Fort simples si nous en jugeons par celles qu’on a conservées. Lamour de la famille, l'horreur du sang, voilà ce qu’elles recommandent et rien de plus, mais cela fut immense. Dans l'esprit de Cérès, la famille s'étend, devient la patrie. » (BH., p. 153) et voilà l’origine naturelle de la patrie grecque. Et l’héroïsme même de cette patrie est naturel ; « C’est sa propre nature, une sève âprement virginale d'action, d'art ou de combat... qui la maintient à l’état héroïque (BH., 169) ».

La Nature explique chez les Grecs l’amour de la liberté, celui du sacrifice, sa belle langue et ses arts (BH., IL, 1v et III, v).

La liberté de la Grèce est venue de l'horreur naturelle des Grecs pour la servitude, et de leur foi dans l’émancipation de la Nature. « La Grèce, par sa mythologie, émancipait les éléments, elle affranchissait jusqu'aux pierres. Etait-ce pour changer l’homme en pierre ? (p. 180). »

D'ailleurs, l'esclavage, en pratique, eût répugné à la conception de la famille, répugnance naturelle et féconde pour l'intégrité du foyer (BH., p. 179 ; développement d’un chapitre de L'Amour : « Ils se serviront eux-mêmes »). — En outre la Grèce aime la jeunesse au point de trouver la vie inutile dans l’âge mûr (177). L/épanouissement, l’essor naturel de ses forces sont en outre le fondement de l'éducation et de la gloire des Grecs (197). C’est aussi la cause de sa langue, car la jeunesse est naturellement joyeuse (190), et cette langue est une explosion de grâce. Et comme « un idiome très parfait rend l'esprit serein, harmonique, le pacifie », etc., la grandeur de la Grèce résulte de son idiome. — Enfin, c'est le pays de la lumière (203, sq.) c’est-à-dire la joie et la confiance dans la Nature. « La mère est pure, la Nature est bonne. Donc, l'éducation est possible, une éducation naturelle... Va dans la lumière... Education qui était la vie même » (103-194) (cf. p. 186). — Or, tout cela, c'est la

252 | DEUXIÈME PARTIE. — EXPOSITION Nature, et la vie selon la Nature. La liberté garantit la Nature (p: 266). La lumière est une des formes dé l'énergie et une des conditions de la vie. La jeunesse est la vie dans sa première floraison. À

A partir de l'époque où il écrit La Bible de l'Humanité, Michelet témoigne d’une plus grande confiance dans la nature non seulement pour former l’homme qu’elle prédestine par son berceau, mais pour le modeler suivant ses Âges, suivant ses besoins. C’est ainsi qu'il trouve que la montagne assainit, rassérène, élève enfin, non seulement ceux qu’elle voit naître, mais ceux qui la traversent : laissez prêcher les arbres, écrit-il dans La Montagne, (page 363-364), et il ne signale même pas la part de l’homme dans les leçons de la montagne ; si les champs de bataille de Morat et de Sempach sont éloquents, ce n’est pas seulement parce que des hommes y ont défendu la liberté, c’est que le lieu lui-même les y engageait : «je montrerai » au voyageur, pour l’édifier «le point où les eaux se partagent... ces eaux... ont fait le lien des vallées, forcé les hommes d’en bas de s’entendre..., ainsi la fraternité suisse, ainsi la ligue lombarde, ces grandes âmes de nations sortirent pour ainsi dire des Alpes, furent éveillées par leurs fleuves et le mystère de leurs eaux. »

Ainsi la résistance des Aryas eut son origine dans la Nature, une «base physiologique et d'histoire naturelle. » (BH, 40).

Ainsi la France enfin, n’a besoin que.de la Nature pour se régénérer : comme au bord de la mer, son historien visionnaire se contente de la voix des flots pour se convaincre qu'à toute destruction « échappe élastique et vivante l’éternelle ironie de la nature. » Ainsi la France « garde un trésor d’ironie éternelle contre les plus mortelles épreuves où périssent les nations. telle la nature, telle ma France (HRé., VII, 35). » Cette foi dans le féturaliante est d'autant plus étonnante qu’elle est basée sur une confusion : ce qui dans la Nature est permanent, c’est une énergie, ce ne sont pas les aspects de cette énergie, bien que les lois de la Nature DRE éternelles ; dureste, la vie d’un champ de blé n'échappe pas à la lave d’un volcan, la durée d’une nation n'est donc pas garantie par la Nature. Peu importe, en définitive, que la Nature soit éternelle ou non, si ce qui est naturel peut être, en fait, caduc. Cette caducité est tout ce qui intéresse l'historien, même philosophe. Or c'est ce que Michelet feint d'ignorer, pour attacher ses yeux sur l’impérissable splendeur de la Nature in se (HF., XVI, 262) :« Nature, grand nom ! qu ‘importe qu'on en ait

abusé ! ce n’est pas une vaine parole, c’est la réalité solide qui porte tout le reste, c'est la vie elle-même ; d’autre part l'amour, la pitié. Dans les situations désespérées, jt creusé la mort, on trouve (au fond, dessous), la toute-puissante, et l’adorable qui renouvelle le monde. »

Cette profession de foi complétée par la préface de 1869, (HF., I) où Michelet considère la France comme un organisme dans les ressorts duquel il a pénétré en biologiste (p. v), en anatomiste, (p. IV) en naturaliste (p. vi), cette profession de foi, disons-nous, représente un grand changement quand on la compare aux débuts de Michelet dans l’histoire de France. Combien peu de pages dans le premier volume sont animées de cet esprit naturaliste ! À peine de loin en loin quelques allusions aux principes de l’ethnologie (HF. I, p. 107 :« toutes les races du monde ont contribué pour doter cette Pandore » et, pp. 375, 376 :« A cette époque la Nature se charge de régler les affaires des hommes. Ils combattent maïs elle fait les partages. dessine les royaumes à grands traits. »)

Entre un tel début et une telle fin, l’évolution de l'historien n'est pas sans intérêt. Peu à peu, il faut qu'il se soit accoutumé à faire une part de plus en plus grande aux causes naturelles ; au début, il a eu foi seulement dans les grandes causes, dans les causes libres, mais le naturaliste est, par méthode, un homme qui ne fait attention qu’à des causes déterminées. La fréquentation des sciences naturelles fait progressivement dominer celles-ci sur celles-là dans l’œuvre de l'historien ; c'est en cela que consiste son évolution.

$ 4. L'idée de cause que Michelet s'était imposée comme un fil conducteur dans son histoire, qui lui avait fourni, pour ainsi dire, des synthèses préconçues, l’intéressa ensuite pour les découvertes analytiques que le choix des exemples lui fit faire, et il donne une place de plus en plus grande à la recherche de causes de plus en plus humbles : « cherchez moins les petites causes, quand vous en voyez d'énormes, écrivait-il au VIII volume de L'Histoire de la Révolution, p. 45 ; mais au X®, p. xIv, il avoue résolument qu’il a « suivi selon ses forces, le principe » qu'il avait « posé dès 1830, que l’histoire doit montrer toujours la Nature à côté de l’homme, marquer à chaque siècle quels furent ses aliments, sés excitants, sa médecine. » Il n'avait pas, du reste, ‘attendu le déclin de son œuvre pour se rallier à la foi dans la

validité des petites causes (PE., p. 171) et pour y insister comme historien : «il faut dater les moindres faits jour par jour, autant qu’on peut. Le seul rapport de dates peut aider à retrouver le rapport de causalité (HF., XV, 16-17). Ce qui précède un fait dans le temps n’est pas toujours sa cause, mais à coup sûr ce n'est pas un effet (idem). » Même souci de dater fixement (ces mots sont soulignés dans le texte de Michelet) les actes de 93 et 94 « si obscurs dans leur brièveté » : il faut « saisir le caractère précis du moment et de la limite » (HRé., VI, p. xx1x note). Mais cette méthode est acquise, elle n’est pas un besoin ni un goût naturel de l'historien ni même de son temps 1; il avoue qu'il n'est « pas de ceux qui aiment attribuer les grands effets aux petites causes (HF., X, p, 134, note )», mais il s’y est rallié par devoir, non par conviction, et il joint l'exemple au précepte : (HE, X, p. 138) « Petit, fatal évènement qui eut d’incalculables conséquences » (HE., X, p. 210) : L/'inaction de François Ier vient de ce qu'il a vu les tableaux du Corrège (HF., X, p. 165) : Pour une cause futile la France ne devint pas protestante. Plus tard, (HF., XIV, 100) il est encore résigné : « il nous faut bien ici laisser les grandes choses pour conter les petites. » mais il explique pourquoi (c’est qu’à cette époque il a écrit L'Oiseau et L’Insecte) : « L'histoire est identique ici à l’histoire naturelle : l’astucieux corbeau suit l’aigle et va devant. » de même, « les succès sont les contre-coups naturels des grands succès de là-bas. » Enfin, plus tard encore (HF., XVIII, 4), la méthode est complètement proclamée : « Encadré de la multitude de ses précédents, de ses conséquents, prévu avant, suivi après, un fait. repose dans la certitude, une certitude telle que nulle science d'observation ou de calcul ne donne une preuve plus forte, » :

Parmi ces petites causes, auxquelles il attache une importance nouvelle, il y en a que les historiens de tous les temps, et en particulier ceux du xIx® siècle, ont tous observées : l’hérédité est du nombre. Michelet la traite en vrai naturaliste .

Cette idée semble apparaître pour la première fois 2 (HF., VIX,

I. VACHEROT a noté, dans Métaphysique et Science, page 135, comme un défaut habituel au xrxe siècle le goût de chercher « à tout fait une grosse raison », et comme un défaut du xvine siècle la tendance contraire. — M. SALEM- BIER (loc. cit. p. 8-9) a montré plus d’un exemple, chez Michelet, de ce défaut du XVII siècle.

2. C'est du reste à cette époque qu'il lut l'ouvrage de LUCAS sur l’Hérédité, qui parut en 1847. Le livre, peu connu, frappe vivement Michelet (A., P. 399).

251) comme facteur historique, mais elle est fréquente plus tard : Michelet « découvre » que Watt (HRé., X, p, 103, note 2), de Maistre (HRé., IX, 286,) Henri IV (XII, 264), Bernardin (HRé., X, 8), Michel Ange (IX, 309), Napoléon Ier (HRé., VIII, 304), Charles-Quint (IX, 334 avec remarques d’embryogénie) sont expliqués par leur hérédité. Charlotte Corday (FR., 194) par son hérédité collatérale (parenté avec Pierre Corneille).

Certains individus composites et bizarres sont présentés comme des métis de types psychologiques mêlés. Diane de Poitiers (XI, 40) roule en elle « le sang du Rhône intrigant, violent, considérable, tempéré et assagi par sa transplantation dans le pays de sapience, en Normandie. »

Certains individus sont héritiers de races. Catherine de Médicis (XI, 43) est un « ver né du tombeau de l'Italie » ; les Anglais retombent « dans leur péché éternel de nature. » (XI, 334) ; et il y a des croisements de races dont tout le monde profite : Hollande et France, l’ « ardent ferment français » et 1’ « héroïque persévérance du Nord. » (XI, 333).

Mais Michelet attache une importance croissante surtout à partir de 1850, à trois ordres de facteurs que la biologie manipule, mais qu'il ne manipule pas uniquement en biologiste.

a) c’est d’abord le régime alimentaire : influence de la viande sur les Anglais (HRé., IX, XII) ; du vin sur les Français (Pp., 188) de tel ou tel cru sur tel ou tel homme : Hutten ressemble au vin du Rhin (HF., X, 44). Il étudie (XIII, 158-159) les menus du roi, et il dit : « Dans un gouvernement idolâtrique, fondé sur la divinité de l'individu, ce point est grave. » « L'influence du cuisinier du premier ministre sur la France n’est pas moins grave, quoi qu’elle soit indirecte » (XIX, 31). C’est le tempérament des individus qui est incriminé comme cause historique, c’est la santé de Louis XIV (HF., XVI, 122-123 et XV, 12-13) : dans ce passage caractéristique Michelet assure qu’il faut apporter à ces documents une « fine interprétation » et il use néanmoins de mots à peine précis : Louis XIV était ossifié, etc.). Michelet traduit l'Etat c’est mot par «l'Etat c'est mon pouls et mon ventre. »

Ii lui suffit d’une chanson pour affirmer que le jeune roi d’Espagne (XVI, 161) avait dès l'enfance des instincts sexuels précoces. : Le tempérament d’un autre prince explique (XIIT, 5) l’ascendant de la reine (quelque femme qu’épousât le roi). Celui de Marat, qui est pire, excuse simplement ses fautes (HRE., II, 281) : sa cruauté n’est qu’une pléthore.

Tous ces détails sont importants pour Michelet, il note l utilité de consigner « ces choses précises, ces misères de Nature » (HF. XVI, 160).L,es hommes sont mieux connus quand on se réfugie avec eux «au foyer, à l'amour, à la Nature » (HRE., VI, 139).

b) C’est ensuite le régime pharmaceutique, les traitements médicaux. Et à ce sujet, Michelet enveloppe en général, dans une réprobation commune, tous les excitants et les stupéfiants, l'alcool et les narcotiques, les spiritueux, le tabac et les alcaloïdes des rubiacées et malvacées : caféine, théobromine, etc., sans doute il ne les nomme pas, ni même il n’en analyse très. méticuleusement les effets : l'analyse scientifique n'est pas son but, mais il considère de loin les conséquences nuisibles de cette modification artificielle de l’organisme par des médicaments dont on use comme d'aliments, et il les réprouve en maintes occasions, comme il les proscrivit par l'exemple de l'abstention. C’est ainsi que l’on pourra trouver dans son œuvre des anathèmes nombreux contre l'alcool et le tabac (XIII, 226- 227), contre le tabac, le café et le chocolat (XIV, p. 203), contre le tabac (UHI, 94 et sqq.), contre le café (Mo., 177), (XVII, 163- 168), contre l'alcool, le café et le tabac (HF. XVI, 152-153), contre l'alcool (HRé., VIII, p. xImn).

Le plus souvent, ces anathèmes se passent de considérants ; la description des effets du mal est un peu fantaisiste ; dire que le café fait voir « les îles, les trésors cachés dans la Ne la toison d'or, la polygamie orientale, les libertés du monde antichrétien », c'est pousser un peu loin l'hyperbole, et, pour un contempteur de Law, tirer un peu témérairement de l'or du papier (XVII, 163-168).

Ce qui est essentiel au sujet n’est même pas dit : Michelet ne traite pas ces denrées comme des poisons mais comme des aliments qui nourrissent trop le cerveau (HRé X. 214-215 et p. XV-XVI). |

Les diverses maladies des grands personnages ne sont pas moins soigneusement notées par Michelet que leur état physiologique ou leur tempérament.

On connaît ces divisions de règnes « avant l’abcès, après l'abcès ; » « avant la fistule, après la fistule » (HF., X, 400). Il ajoute tee après ces divisions toutes fantaisistes : « telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. » Et l’on comprend qu'il note scrupuleusement l’état pathologique d'une personne, de Louis XV par exemple, (HE., XV, p. 103 :

« Bile noire, tumeur, carie, goutte »; cf. HF., X, 155) ou l’état d'une époque : la peste de 1348 est responsable des mauvaises mœurs qui suivent (HF., IV, 224 et sq.) « Boccace en est issu » : ce qui est contredit d’ailleurs en tant qu’exemple, mais non démenti, plus bas (p. 228-220) : ici la conséquence de la peste est la pitié : surhumaine et pure est la passion qu’inspire à Pétrarque l’illustre Laure de Noves atteinte du fléau.

c) Ce sont enfin les grandes fonctions physiologiques que Michelet avait rêvé d'étudier dans son livre du Ventre et qui, parfois, sont l'objet voilé d’une préoccupation pudiquement exprimée (FR., 82 : la Révolution ne peut être comprise que de « ceux qui savent la nature et l’âge et la passion »; cf. HRé., X, 346 une allusion à Chateaubriand dont il faudrait raconter l’histoire « plus médicale que passionnée ») mais dont l’objet grossièrement équivoque lui fait souvent juxtaposer, sans hésitation, au premier plan du théâtre historique, l’alcôve et la garde-robe (HEF., IX, 304). Ce n’est plus la fatalité du ventre dont il s’est plaint dans L’Orscau, c’est la fatalité de l’obsession du ventre. Michelet n’omet pas une description de ce genre ; ici c’est la description d’une statue de Puget où « ce que notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur est en saillie pour souffrir davantage (HE., XVI, 95) ; » ailleurs il présente la du Barry comme une « cure naturelle » pour Louis XV (HEF., XIX, 155). Il est lascif ingénûment. Il a ce goût des choses sexuelles, cette espèce d’impudeur à laquelle atteignent inconsciemment et dans laquelle se complaisent toute la vie certains hommes qui, jeunes, ont été initiés par la raison au vice des autres sans expérimenter le mal par eux-mêmes ; il en profite pour apporter à l’histoire, avec sa recherche progressive des causes, un souci subtil des dates de conception, et des détails psychologiques sur l’état d'âme précis au moment de la conception. C'est chercher une cause à laquelle la durée des conséquences donne une grande valeur, et se parer à bon compte d'un mérite scientifique imposant.

Ainsi (HF., XVII, 325) Louis XV est expliqué par l'époque de sa conception et celle de sa puberté ; ailleurs (HF., XIX, 77) le roi présenté comme infâme est rénové par la lecture de la Nouvelle Héloïse. Et toutes les femmes de son temps l'imitent ; toutes ont conçu d'Emile (XIX, 200). Et leurs fruits de conception deviennent, vingt ans après, la génération des grands révolutionnaires (HRé., II, 184-185). C’est dans l’alcôve que le roi

(XVI, 150) change l'orientation de ses desseins au cours de la guerre de succession d'Espagne; et l’auteur de L'Amour se complaît dans la description de ce « moment de l'épouse ». Quelquefois Michelet pense retrouver dans les annales de ses héros non seulement la date vague d’une conception, ou la date précise d’un rapprochement sexuel, mais la date exacte d’un rapprochement suivi de conception. Henriette d'Angleterre naît... « d'une larme et d’un baiser d'adieu (XV, 22) » et elle-même conçoit le 16 octobre 1663: Henriette de France (XIII, 325-330) n'a pas plus de secrets pour nous. Anne d'Autriche conçoit Louis XIV le 9 décembre 1637 (HF., XIV, 177, note 1), et cette date est assise sur un calcul ridicule (180-181). L'époque de ces conceptions historiques, si arbitraire au regard de quiconque sait combien il est malaisé de fixer à huit jours près l’origine d'une grossesse en cours, est cependant ce qui suffit à Michelet pour soupçonner l'abus de telle faveur, l’illégitimité de telle filiation : c'est ainsi que Mazarin est présenté comme le père du duc d'Orléans (XIV, 202), histoire invraisemblable en elle-même, et surtout pour quiconque a constaté la ressemblance des princes d'Orléans contemporains (duc de Nemours, duc d’Aumale) avec Louis XIII ou Henri IV. Les erreurs voisinent à côté des exactitudes dans ce catalogue de faits de conception, et les hypothèses ne mêlent que du probable aux erreurs certaines. Ainsi Catherine de Médicis vieillit grasse, gaie et rieuse, tandis que ses <+rois fils meurent énervés ou pourris : c’est qu’elle est « purgée » par l'évacuation d’avortons ou de fœtus morts (HF., XI, 44). Le roi Louis XV est très froid vis-à-vis de la reine ; tant mieux, elle en sera plus ardente, et c’est ce qui fait le caractère de la véhémente Adélaide (XVIII, 119). Les exemples de cette causalité sont très hypothétiques : le caractère d'Henriette de France est-il expliqué par « l'étrange moment » d’un fallacieux rapprochement entre ses parents (HF., XIII, 325-330) pour qui sait que Paul de Kock, l'illustre humoriste, naquit d’une condamnée à mort ? Charles IX est-il seulement le divorce vivant, l’image du moment où son père l’engendra (HF., XI, 88 et XI, 304) ?

Michelet asseoit aussi sur des caprices ou des déceptions d’alcôve l’inimitié selon lui constante des reines pour leur nation d'alliance (HF., XIII, 352) : que de reines contemporaines démentiraient cette loi! Quelquefois il pénètre profondément dans l’alcôve et cite les détails les plus répugnants (XIXK, 170- 171; XVIII, 204; XI, 199 : « il mourut de Marie Stuart »);

mais toujours pour chercher des petites causes aux plus grands faits. La Nature est, du reste, toujours représentée par une énergie, jamais elle n’est exprimée par une réalité tangible. Les énergies contraires à la Nature sont également condamnées : débauche et continence ne sont pas vice et vertu : 27 medio stat virtus : car toutes deux sont éloignées de la Nature. Et selon Michelet la continence, comme la luxure, rend malade : celle-ci par la syphilis, celle-là par la lèpre (HF., IX, 180). L'idée de contage est absente de cette pathogénie, qui ne conçoit dans les manquements à la Nature qu’un péché contre l'énergie, non une avarie matérielle.

Outre le régime alimentaire, la thérapeutique, l’alcôve et le reste, il est encore des causes banales et cachées où l'historien Jules Michelet, devenu naturaliste, cherche l'explication des effets. La saison qu’on traverse marque d’un signe spécial la formule des faits historiques (HRé.. VII, 210 : « ces idées tombaient dans les cœurs au moment charmant de l'année où... etc., cf. HF, III, 199). » À plus forte raison la saison de la vie ! et à ce sujet, la psychologie et la physiologie du mariage reparaissent, octroyant en particulier une importance énorme aux premiers épanchements des époux royaux (HF., XI, 157 : Marie Stuart ; 359, Marguerite de Navarre). Une rencontre, même platonique, modifie dans des circonstances analogues le caractère et la destinée d’un roi (XIV, 63-64). Certaines mœurs familiales orientent la destinée d’un peuple, l'habitude d’avoir une nurse en Angleterre détache les enfants de la mère et favorise la colonisation (NF. 54).

Les exceptions historiques confirment les règles de la Nature, les « variations de la nature humaine s'expliquent très bien physiquement... elles sont fortes mais nullement capricieuses » (HRé., X, 346). Napoléon a été contre la nature des hommes et des choses (HRé., X, p. 300-303) mais la psychologie pathologique l'explique : « c’est aux aliénistes à dire etc... (HRE,, X,

$ 5. Comme la physiologie (exacte ou hypothétique, ce n’est pas la question), vient quelquefois au secours de la psychologie, ainsi la psychologie vient à son tour au secours de l’histoire (exemples du premier procédé HF., V, 586, À., 394, LN., 58, la pitié semblait avoir brisé en lui quelques nerfs du cœur), (exemple du second procédé HF, V, 202).

Il est rare que la psychologie de Michelet soit dogmatique, issue de sa réflexion ou de son expérience, exemptée d'arguments basés sur des faits physiologiques : cela ne se voit guère que dans ses confidences intimes (MaJ., p. 331 : psychologie de la pudeur basée sur la crainte et la vanité) ou dans les conférences magistrales où Michelet pontifie (Et., 35, 63) ou dans des parenthèses de l’histoire, dans des à-côté : ces parenthèses sont d’ailleurs quelquefois d’une profondeur remarquable (exemple FR., 163 : «tous deux avaient ce qui crée entre (les hommes) les plus vives antipathies, avoir un même défaut. »)

Basée en général sur les assises de l’expérimentation physiologique ou établie par comparaison avec les sciences de la nature, cette psychologie se pique d'ordinaire d’exactitude : Michelet tend à légiférer en psychologie comme si l'âme avait des lois naturelles et déterminées qui pour lui n’ont plus de secrets, comme il légifère en histoire naturelle, en physiologie, quand il a besoin d’énoncer un dogme (par exemple : « le sang des règles est très pur. ») Quelquefois sa psychologie n’est que la généralisation pure et simple d’un fait qu’il désire et qu’il constate réalisé chez un individu, (par exemple HEF., XII, 297 : « telle est la générosité instinctive de l’homme, sa partialité pour le faible héroïque contre le fort», ou HRé., III, p. 339 : même pensée que plus haut FR., 163, ou encore HF., XI, 243, « les femmes ont dans les guerres civiles de grandes initiatives. Elles croient volontiers l’impossible et elles le font parfois. ») Quelquefois il tente d'expliquer ses aphorismes, ainsi le dernier est expliqué (HR., VIII, p. 387: «la femme l'être relatif qui ne peut être qu’à deux). »

Quelquefois il tente d'expliquer par une loi psychologique qu'il prend pour une loi naturelle une chose qu'il condamne et qu'il excuse : (HRé., VI, p. It). « L/adoration de la force est chose si naturelle à l'historien que le dictateur, l’empereur ont pu garder des fanatiques. » (HEF., XI, 314). —« Il arrive qu’en Révolution où l’on s’éprouve et se connaît plus vite, il y a un moment où l’on se connaît trop dans l’intérieur de son parti et où l’on est plus las des amis que des ennemis », ou : (HRé., VI, p. x, écrite en 1860).« J'ai parfois admiré la férocité des lettrés. Ils arrivent à des accès de nerveuse fureur que les hommes moins cultivés n'atteignent pas »; où (HRé., IV, p. 160) « phénomène physiologique, affreux, humiliant, la peur », ou encore (HRé., IV, p. 181) quand il s’agit d'expliquer les sentiments qu'éprouve Paris après les massacres de septembre : Michelet montre ce qu'éprouvent

dans les émotions les gens qui ont dex grandes crises au cœur » ; ou encore (HF., VIII, 233) il explique le succès des Suisses par la physiologie de leur âge, par une pétulance naturelle aussi: impossible à contrecarrer « que le courant de la Reuss au pont du Diable ».

Comme on le voit, la psychologie de Michelet ne procède ni par introspection ni par l’étude attentive et comparative d’un grand nombre d'échantillons physiologiques et pathologiques, mi par expérimentation, mais par induction et par généralisation. Son système métaphysique lui impose certaines conceptions de l'humanité. Il n’a pas besoin d'exemples pour en être convaincu ; quand il en trouve un, fortifié qu'il est d'avance par des analogies et des inductions, il en fait une vérification bien suffisante. I,a moindre apparence de contrôle scientifique, la moindre métaphore tient ici lieu d’argument : sa méthode historique s'est fortifiée d'exemples choisis de même au hasard des rencontres, et dont la rareté vaut une abondance parce qu’il a d’autres instruments que l’expérience pour se convaincre. Il explique par une loi psychologique qui est en somme un commentaire de l'adage « On ne prête qu'aux riches », la gloire des grands hommes : deux exemples y suffisent : Louis XIV et Charlemagne (HF. I, p. 266).

- Dans une note (V, p. 233 HRé.), il pense que l’exemple de Ledru Rollin suffit à nous faire voir comment naissent et se forment les légendes ; il en tire toute espèce de conclusions sur la psychologie des martyrs dont il rétablit le nombre dans les proportions désirées.

Son optimisme ne craint même pas que la psychologie quelquefois donne tort à sa métaphysique : « les hommes même contre l'intérêt suivent leur nature, leurs habitudes ; et, les suivant, ils s’imaginent consulter l'utilité (HRé., III, 236) » ce qui est la condamnation explicite de tout système démocratique.

La recherche d’une loi a quelquefois pour objet les conditions d'apparition, de durée, ou de déclin des empires. Là encore, tout est ramené à la mesure de principes de psychologie très simples, étayé sur des conclusions naturalistiques, fausses ou . justes, n'importe (HF., II, p. 188) : les conquêtes des pays ont pour mobile un rapt, la langue n’en est pas modifiée parce que les enfants parlent la langue de leur mère (I, HEF., p. 341). Même dans l'état de civilisation, la Nature ne perd pas ses droits ; une loi naturelle pousse les Anglais à coloniser (A., x1.-xL11). La loi

contraire est d’ailleurs indiquée comme fatale à propos de cette même Angleterre (SChE., p. 317) qui constitue « un monde complet ». Mais c’est toujours au nom d’une loi naturelle, c'est parce que l'Angleterre présente une harmonie naturelle; elle dure ainsi, comme les petits états, même artificiels, éclos sur le déclin des grands empires, pourvu qu'ils maintiennent intacte cette harmonie (SChE., ibidem, Michelet cite comme exemples. Athènes, Rome, Venise, La Hanse, la Hollande). Le déclin des sociétés comporte certaines constatations psychologiques dont Michelet fait volontiers l’objet d’une loi de la Nature (HF., XVI, 3) : ce déclin s'accompagne régulièrement d’une expiation et d’un règne méritoire : « c'est une loi de l'histoire, un monde qui finit se ferme et s’expie par un saint (HF. I, p. 303 et il cite des exemples : Louis le Débonnaire, Charles If, Louis XVI), mais d’autres empires succèdent aux royaumes et leur installation procède par lois naturelles aussi : naturelle l'influence étrangère qui préside aux progrès de toute société (I, HF. p. 123) ; naturel l'appui «de la terre et de Dieu », de la propriété rurale et de la foi pour le relèvement de la France sous les Capétiens (HEF., I, 373). Comme cette race reproduit dans ses étapes successives l’évolution dé ses prédécesseurs, ainsi Rome à sa troisième période procède comme à la première et Michelet cite longuement Auguste Comte pour expliquer ces recommencements par des lois de nature (HRo., II, p. 133 et note p. 134) ; naturel enfin le « poids infini » que la foi nommée du nom d’enthousiasme mystique put mettre « dans la balance des choses humaines (HF., IX, p, 187) ». Les exceptions à la Nature sont rarissimes, Michelet les explique par un miracle dont la conception d’ailleurs rare cadre fort mal avec la philosophie habi-. tuelle de l'historien : « quand Dieu enjambe ainsi les siècles et. procède par secousse, c’est un cas rare, dit-il, nous ne l’avons revu qu'en 1789 (HF., IX, 176) ». Pour un peu, il dresserait. la statistique des cas où Dieu agit « par secousse » et des cas où il agit par étapes, et, comme saint Thomas écrivant son traité des Mœurs de Dieu, Michelet rédigerait un écrit sur les: goûts naturels de son dieu malheureusement beaucoup moins. précis, moins personnel, et moins libre. Estimant que la divinité se soumet à des lois naturelles, il l’admet enfin & fortiori, pour l’homme.

Cet appel au miracle pour expliquer un phénomène ‘historique, humain, témoigne que, d'habitude, Michelet impute les

actes sociaux à la « Nature » : quelle meilleure preuve en veut-on que ce désarroi de l’historien devant la marche exceptionnelle des choses même émanées de causes libres ? L'aveu est d'autant plus significatif. qu’il s’agit pour Michelet du Dieu qui conduit la Révolution : or, ce n’est pas un Dieu personnel, c’est le dieu des panthéistes : « l’infirmité du scolastique était de croire qu’il fallait chercher Dieu dans un livre, de ne pas le reconnaître dans les forces infinies de la vie et de l’action nationale. Blasphème énorme de dire que la France était sans Dieu :. elle bruissait au dedans de cent fleuves inconnus. » (HRé., VII, 206).

$ 6. Si Michelet compare Îles individus ou les collectivités humaines à des volcans ou à des flots, ce n’est pas chez lui un symbole, mais une identité. Pour lui, nous le voyons, la géologie et l’océanographie ne sont que des sciences de vie, ainsi l’histoire et la géographie politique ne sont que des sciences de la Nature, Un peuple qui s'organise spontanément, où « nul en particulier n’agit » se comporte comme l'océan : la révolution anonyme est une de ces grandes marées de l’océan populaire qui le fait sortir de son lit par un mouvement invincible (HRé., III, 496) »; la Révolution qui secoue le joug du péché originel pour proclamer l'innocence native de l’homme, l’immaculée conception égalitaire, est semblable à la « délivrance douloureuse qui fit jaïllir à la surface de la terre les monts entassés jusqu’au ciel et jadis ensevelis sous la lave » (Introd. HRé., I, p. 63). Aïlleurs, un mouvement démocratique est identifié à un tremblement de terre (HRé., III, p. 228). L'histoire est aussi spontanée que la Nature ; la géographie politique est fatale : c'est «la Nature » qui a « placé Paris à égale distance du pôle et de l’Equateur » pour être le berceau, le chef-lieu de la confédération générale des hommes » (HRé., IL, 290). L'astronomie elle-même exprime éloquemment la vie : «ne sommes-nous pas de petites planètes et notre destinée n'est-elle pas d'aller deux par deux » (MJ., 144) ? les âmes des morts, puisqu'on en rêve, ont la même destinée que les astres (MJ., 186) ; et celles des vivants, pour les rejoindre, s'en vont graduellement, ainsi que nous le voyons pour les comètes qui passent devant nos yeux. Elles nous livrent peut-être le secret de nos destinées futures » (MJ., 186). Rêverie de jeune homme, dira-t-on. Mais, devenu historien et presque vieux, le rêveur juge les, résultats scientifiques de l’œuvre de Galilée à leur portée morale et religieuse (HF., préf. du XIVE vol., p. 2) :

« l'homme et la terre n'étaient plus le monde » (c’est-à-dire : n'étaient plus tout le monde ; c'est la pensée de François Ponsard :) ; et Michelet ajoute : « Théologie visible ! Bible de la lumière ! ravissement de la certitude ! » Et ce n’est que le début des « sciences d'observation » (Mo., Eclaircissements, p. 372), complétées par les « sciences de création » qui ont commencé par Lavoisier.

Il n’est donc pas exagéré de dire que malgré les applications parfois topiques que Michelet a faites de son expérience ou de son induction à l’objet particulier des sciences morales, il a traité cet objet, tour à tour individuel ou collectif, en naturaliste. Nous ne croyons donc pas avoir fait fausse route en montrant à la suite de ses études d’histoire naturelle proprement dites le parti qu'il a toujours tiré de la méthode scientifique pour expliquer l’évolution ou les révolutions des groupes ethniques et sociaux. Pour en résumer l’analyse, nous récapitulerons ici les principaux emprunts qu'il a faits aux sciences selon l’ordre de leurs objets respectifs. On en tirera peut-être profit pour orienter de plus amples recherches sur la part que l'histoire en général se flatte de retirer de ces diverses sciences :

a) Des sciences naturelles en général (A., pp. v et vx, et HRé.,

X, préf., p. vin) : « La Russie. subit les conditions fâcheuses d'un état provisoire qui, en histoire naturelle, accompagne les grandes métamorphoses, même les plus bienfaisantes. » Précision significative, déjà devinée sous les métaphores de 1830 (Précis d'Histoire du Moyen Age, pp. 117 et 153).

. 6) De la mécanique, et de la mécanique céleste en particulier : Richelieu est un Galilée de la situation politique ; il comprit le néant de Rome, il en fit une « étoile qui filait » (HF., XIII, 305). Plus loin Richelieu est comparé à un mécanicien, mais qui a peu « le sentiment des forces vives, des passions dont vit Fhumanité ». Aïlleurs le monde social est comparé aux étoiles, lesquelles ont leurs forces réparatrices qui en assurent la durée (Et., 168).

c) Du monde physico-chimique, du magnétisme, etc., (MJ., 135) de l'électricité (HRé., VI, 190, Robespierre et Daho sont deux pôles) ; de la théorie des vibrations (HRé., IV, 462) : « l'effet irait, s'étendant rapidement, à 1’ infini, comme font les vibrations

1. Fr. PONSARD, Galilée : « L'homme... centre ignoré d'un tout qu’il croyait fait pour lui». ne Rs

du jour et de la lumière.» Les hommes sont des jeux de la nature :

(MJ., 3) : « Nous étions comme deux éléments dont les affinités différentes se recherchent pour se compléter » ; (cf. HRé. VIIL, p. 16 : « une chimie supérieure... allait de la terre morte nous faire de la terre vivante ; — HRé., IX, 115 : « cette action occulte et pénétrante » (des livres de femmes...) « ce fut comme un liquide qui, s’infiltrant par endosmose, va percer des couches épaisses, elles en reçoivent l'influence, mais ne le connaissent même pas ».)

d) De la zoologie. La scolastique est comparée au mulet (HF., IX, 41) ; un modèle d'économie sociale est proposé dans l'éléphant et dans l’insecte (HRé., IX, 125, note) ; les mille sociétés qui adhèrent au jacobinisme sont comme les anneaux d’un boa constrictor qui exécutent « l’idée générale » du monstre (HRé.,VI, p- VU) ; le riche est comparé aux mollusques ; (HRé., VII, 7) : la terre passant des mains du noble à celles du paysan-propriétaire subit une mue : « c’est une opération terrible en l’histoire naturelle de se métamorphoser, de changer de peau. Il y a de quoi en mourir. Cet entr’acte dans la culture a lieu quand la terre, etc. » — Voir encore Pp., 161 et HF. I, 373, etc.

e) De la botanique. — Celui qui avait écrit dans sa jeunesse (Ma]J., p. 330) : « nos pensées naissantes sont comme les plantes en germination; elles aiment à s’envelopper d'ombre et de silence », pouvait comparer plus tard aux effets de la taille des arbres les réactions philosophiques contre le bûcher de Torquemada. D’autres exemples sont joints à cette loi qui veut montrer que le fer vivifie en coupant (HRé., II, p. xxIn). De même le siècle de Louis XIV est comparé à un fruit mûr qui rejette ses enveloppes (HEF., XV, 18). Plus exacte est la comparaison suivante qu'on trouve dans un cours de 1831 sur les Césars, cours publié à la suite de Rome, d'après des notes des élèves (Rome, p. 341) : « le christianisme avait percé son noyau et ce noyau qui n'était plus bon qu’à être détruit, Rome le détruisit. » Une métaphore curieuse est celle de la Russie-peuplier, «improvisation de la nature, »opposée à la France-chêne (LN., 174). Ailleurs, le pédagogue parle en agronome (Pp., 331) :« faire un enfant raisonneur, dit-il, remuer sans cesse à plaisir tous les germes qu'on dépose, quelle agriculture ! »

f) De la géologie. — Le peuple est souvent comparé à un fleuve ou à une succession d’alluvions (HF. I, 373) ou à un océan qui a

ses marées et ses courants, ses bas-fonds ; tantôt « des masses infinies, profondes, en soulèvent la masse grondante...» (HRé.,I, 145) ; tantôt, c'est comme le lit d’un fleuve « où tant d’alluvions sont déposées » (HRé., VI, 415), ou « comme une île du sud qui fut jadis fertile et que le corail, peu à peu, a couverte de sa riche et stérile fructification » (1bidem). Il s’agit de comparer à: ce corail les dogmes et l'appareil politique imposé, déposé par les siècles, et de montrer sous ce dépôt l’humanité nue, ingénue, qui « gravite au culte de la raison pure ». Et ce soleil qu’on lui rend, après l’arrachement du corail, c’est la métaphysique de Kant ou les tentatives de Romme et de Clootz.

Quelquefois les prétentions à l'exactitude scientifique sont profondes, et Michelet ne voudrait pas que la métaphore fût regardée comme telle. La Nature lui rappelle « trop » l’histoire (HR. I, 63). La «géographie, un peu géologique » amorce l'étude de l’histoire « humaine » entre les mains d’un vrai éducateur (NF., 233). Cette étude l’a fait « voyager à la fois dans l’espace et dans le temps. » (HF., II, 7.) « En nationalité, c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas » (Pp., 158) et la comparaison se soutient : dans les hautes couches de la Société, ce sont des glaciers qui n’ont pas « l'impartiale indifférence de ceux des Alpes ». Le but du chercheur est sérieux : « ce que je veux, dit-il, (Pp., 178-179) c’est de trouver, en descendant sous cette terre stérile et froide, les profondeurs où recommence la chaleur sociale, où se garde le trésor de la vie universelle, où se rouvriraient pour tous les sources taries de l'amour », et où peuvent même se ranimei les fureurs du peuple, comme un volcan se ranime à ses gouffres (HRé., II, 90).

g) Des sciences biologiques et médicales, des principes de la physiologie et de la pathologie. — Ici, la double circulation dw sang, artérielle et veineuse, est « l’image fidèle d’une cité véritable (Et., 197) »; ailleurs (HF, II, 103) la France ondule «en deux longs systèmes organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et cérébro- -Spinal»; là,les vices d’une société trouvent leur expression dans la Dee pullulante de «dégoûtants insectes de latrines et d’alcôves » (HF., XII, 3071). Les peuples ont des sexes, les religions aussi (Cf. Journal inédit dans Monod, JM., p. 282). Il y a des sexes aussi dans la science (PF., 277). Les métaphores tirées de la physiologie abondent à la fin de l’histoire : le précédent livre, est-il écrit à la fin du XVI volume de L'Histoire dé France, a été une mutilation

celui-ci est une dissolution » (Note 1 à la fin du volume). Et le volume suivant commence par la description d’un « monde en fusion » (HF., XVII, p. 5), avec tous les essais « éphémères et difformes par lesquels la Nature prélude à ses créations ». La pathologie entre en scène à partir de 1845 ; sans doute, on a parlé plus tôt (Rome, 176) des maladies des nations : Rome est morte d’un cancer hideux et d’avoir insuffisamment subi la vaccination des vices, mais cette pathologie n’est pas mise à profit pour la société où vit Michelet. Dans Le Peuple, au contraire (p. 181), Michelet s’oppose aux « médecins législatifs » qui «traitent chaque symptôme comme une maladie isolée et distincte », qui « sentent peu la solidarité profonde de toutes les parties ». Michelet les blâme, il professe «un autre idéal de la médecine. » Pour lui, la France est un vaste organisme qui souffre d’une « pléthore nerveuse », qui veut s’extravaser (HF., XI, 6 et 167). Dans cet organisme, il y a des tissus normaux et des humeurs malignes et corrompues qui sont les prêtres et les nobles (HF., XIX, 383). La casuistique des premiers est signalée comme une pestilence dont le mode de propagation est pareil à celui du paludisme (PF., 68-69). Les indulgences de Léon X neutralisent l'indépendance, vaccinent contre la liberté (HF., X, 106-107).

On pourrait multiplier ces exemples; ceux-ci, qui nous paraïissent les principaux, suffisent à montrer que les méthodes de l’histoire naturelle sont appliquées par Michelet à l'étude des phénomènes historiques. « Le naturaliste et l'historien (ce qui est même chose, a-t-il dit, HRé., VIII, xvi) est celui qui supprime les miracles en les expliquant et montre que les plus étonnants ne sont que des cas naturels. »

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