‹ Michelet NaturalisteChapitre 31 sur 73 · CRITIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE

Nous avons vu quel est le fond de la pensée de Michelet, et comment les ouvrages consacrés par lui à l'étude de la Nature nous ont aidé à le découvrir. Désormais décelées dans tout le reste de son œuvre, un certain nombre d'idées maîtresses, dominées et liées elles-mêmes par un souci constant, illuminent la charpente, le plan de cet édifice, en définissent les rapports, en. expliquent la construction. En Michelet, le naturaliste et l’historien ne sont qu'un seul et même philosophe trop peu métaphysicien pour faire de ses pensées un système, mais assez poète pour le laisser deviner. Nous nous sommes donc cru fondé à établir et nous nous croyons donc admis à discuter la philosophie de Michelet. Il y a dans son œuvre un souci d’apôtre, une volonté de faire agir selon certains principes. Cet esprit didactique s’est servi, tantôt de l’école de la Nature, tantôt de celle de l'humanité pour éduquer le lecteur, pour l’aiguiller vers telle ou telle méthode, pour l’imprégner de la religion d’un dieu vague et impersonnel, caché en nous comme dans l'univers. Son histoire nous est apparue comme une école de progrès, où les sociétés elles-mêmes sont étudiées comme échantillons d'expériences, prétendant révéler par leurs succès l’excellence de certains instincts naturels, par leur déchéance le péril mortel des conventions contraires à la Nature ; son histoire naturelle nous est apparue comme une école d’harmonie, où les sociétés animales font les frais d’une même expérience. Histoire naturelle et naturalisme historique, tout à tour substance et modalité, les deux objets se correspondent et se renforcent. Si donc c’est un paradoxe que de déclarer Michelet historien moins que naturaliste, c’est un paradoxe moins apparent, mais c’en est un autre que de le déclarer plus historien que naturaliste. Il n’a été ni l’un ni l’autre, s’il a été tour à tour historien, puis naturaliste pour formuler les aspirations diverses d’une même doctrine dont les intentions outrepassent le champ de l’histoire, comme celui de la Nature. Nous avons vu l'unité de son œuvre, pour ainsi dire, du sommet philosophique de l'angle dont elle est capable ; nous avons vu plus : cet ensemble

ainsi reconstruit, nous l’avons vu servir de modèle à des sociologues et à des politiciens ; nous l'avons entendu vénérer comme un temple auguste et religieux de vérité, tout sonore d’un accent surhumain de patriotisme et d'amour ; il appartient à la critique, par tout ce qu’on a modelé sur lui, ravivé en lui, béni sous son ombre ; il appartient à l’histoire par toutes les aspirations antérieures qui se sont reconnues en lui, par toutes les tentatives simultanées où postérieures qui lui doivent un peu de leur cause ou de leurs succès.

Pour ces raisons, nous avons à cœur de savoir par cette œuvre elle-même ce que vaut cette œuvre, de la juger à sa stabilité, à sa structure. Si tout le but de notre thèse a été de montrer la convergence de tous les rayons de cette œuvre dans un même foyer, tout le travail de l’antithèse consiste à savoir si ce point unique existe véritablement, ou si l'illusion de l’auteur, aggravée ou non par la crédulité du lecteur, n’a pas pris pour une concentration de toutes ces clartés la simple rencontre d’un petit nombre d’entre elles, systématiquement considérées, à l'exclusion de mille autres. Peut-être cette concentration n'est-elle que rêvée ; elle existe assurément dans l'intention de l’auteur, mais elle est peut-être une œuvre d’art.

Or, cette œuvre d'art était intéressante à connaître, mais elle ne constitue qu'un fait : tout ce qu’on demande à un fait, c'est d'être, ou d'avoir été ; mais ce fait que nous avons pris à tâche de rendre notoire, a été fécond ou condamnable, son énergie morale ne saurait en être disjointe, pas plus qu’un fragment de matière ne peut être conçu sans les énergies dont il est le support, sans poids, sans couleur, sans température, etc...; — de même, les faits littéraires ne sont pas simplement des faits, mais des bienfaits ou des méfaits; la littérature ne sépare pas de la substance de son objet la notion de sa modalité morale, cumulant dans le monde des esprits ce que la physico-chimie cumule dans le monde des corps. Du reste, le jugement de toute une époque est impliqué dans cette critique d’une œuvre ; et, enfin, cette œuvre fût-elle sans attaches, sans liens aucuns avec son milieu, que nous aurions le devoir, après l'avoir analysée, de la juger, complétant, s’il se peut, la science de ce qui est par celle de ce qui doit être, la science positive par la science morale. Il ne faut pas, en d’autres termes, que notre attitude en face d’une telle œuvre soit un fait comme un autre, il faut qu'elle se soumette à la loi du juste et du vrai.

Or, nous trouvons dans la méthode de Michelet deux principes d'erreur : sa méthode est subjective dans des sciences qui doivent être objectives ; et quand, par aventure, la méthode est objective, l'objet en est contigent, partialement isolé, choisi, préféré. C’est la science d’un échantillon qui peut être exceptionnel. ce n’est pas la science d’une loi. Donc, tantôt subjectifs et tantôt contingents, les exemples choisis par Michelet sont doublement suspects ; et ce double caractère leur vaut un nom qui, d’ailleurs, est parfois leur excuse, ce sont des éléments d'art. Reste à savoir jusqu’à quel point l’art peut suppléer, ou surpasser la science en ces matières, mais établissons d’abord que Michelet . est subjectiviste par principe.

$ 1. Ce n'était pas un savant froid et impartial !, ce n’était pas un écrivain désintéressé que l’auteur de tels aveux (HF. XII, conclusion) : « Que d’omissions j'ai dû m'imposer ! » (HF. XIX., p. 14) : « J'ai dû m'écarter un peu, effleurer, éluder. de là, plusieurs lacunes, maintes choses ne sont montrées que de profil, plusieurs même sont passées tout à fait. » Cet aveu n’est pas suivi de contrition (cf. I HF. p. VIII, IX) : «si c’est là un défaut, il faut avouer qu'il me rend bien service ». Or, ce défaut consiste à ne voir que ce que l’on veut voir, à préférer même l’incertain au précis, quand l’incertain cadre avec la thèse (Mo., p. 84) : « je n'étais que plus avide de cette vue, plus insatiable, en raison même du douteux, du fuyant, du décevant de la vague apparition ». Même lorsque, relisant son œuvre, Michelet constate des erreurs, il ne tient pas à les corriger : «la plume m'a glissé, dit-il, : mais je ne m'en dédis pas » (HF., XVII, p. 70), ou encore : « plus haut, j'ai mis ce fait deux ans trop tôt, sur la foi du bourgeois de Paris, qui visiblement se trompe » (HF., X p. 308). Mais il a laissé l'erreur. Et enfin : « ces pages sur Rousseau, ont été écrites en 1847, elles exagèrent peut-être ; en 1867, dans

1. Un historien fort distingué, PEYRAT, débutant brillamment dans la critique en octobre 1837 a signalé au point de vue de sa compétence les préjugés de Michelet, le « compelle intrare» grâce auquel il fait entrer les faits dans l’histoire mais travestis et déformés. Cf. MonoOD, Les Débuts d'Alph. Peyrat, etc.,in Revue

historique, 1907, t. XCVI.

mon Louis XVI, j'ai présenté une autre face du génie de Rousseau, en contrôlant ces deux points de vue l’un par l’autre, on approche davantage de la vérité » (I HRé., 107, note 1). Pour le lecteur qui se demande comment on peut compléter l’un par l’autre deux documents différemment inexacts, il n'y a plus. qu’une conclusion à tirer des « observations » de Michelet ; c’est qu'il les fait en lui. Cela est relativement insignifiant quand il nous donne son opinion sur les faits, mais non lorsqu'il arbore les faits eux-mêmes, lorsqu'il pose « l’histoire de fer pour écrire la légende d’or » (SR., 16). Et cela est d'autant plus surprenant que Michelet ne reconnaît pas le même droit aux autres, à Platon, à Tacite, à Aristote (BH., 190), à ses contemporains même (Et., 33), mais, pour lui, il est absous d'avance, car l’idée dont il est pénétré n’est ni une prévention, ni une convention, ni une invention, n’étarit pas un reflet de la vérité extérieure, mais l’émanation de la divinité intime. C’est l'essence de cette divinité partout présente qui éclate en hymne d’amour dans la Nature, en révolution dans l’histoire, en sagesse dans l'historien. De même que, dans la Révolution, se garde le profond mystère divin, l’inextinguible étincelle (Michelet cité par Bréal, LN., préf., p. Il; cf. HRé., VI, 416), de même, dans l'historien de la Révolution, se garde le dépôt de l’idée révolutionnaire, dont il parle « comme l’apôtre parle de l'Esprit saint » (Bréal). Pénétré de la présence de ce dieu intérieur, Michelet a pour son idole la vénération des mystiques, avec l’humilité en moins, car les mystiques se croient distincts du Dieu qu'ils contemplent, tandis que Michelet s’assimile à son dieu. Ce qu’il tire de son cerveau et de son cœur, c’est la Nature et l’histoire ; mais c’est lui-même : « j'étais obligé de tirer de moi, de puiser toujours en moi (A., XXVI) et, n'ayant nulle autre chose, de leur donner ma vie ». Tout comme la France, . dans le célèbre fragment du Pewple : « je n’ai ni or, ni argent, mais ce que j'ai je vous le donne, alots elle a donné son âme et c'est de quoi vous vivez ». En 1842, il ne faisait, comme il le dit que « voyager en Jules Michelet (note du 21 juillet 1842, citée par Monod, JM., p. 125) ». En 1860, il est pour lui-même plus que la route, il est le but. « Mon œuvre était pour moi la voix de l'âme, elle m'a fait et a fait ma vie ». Pour juger l'univers entier, dans l’espace et dans le temps, il a imaginé un sommet d’où il pût embrasser le monde, et, quoique imaginé, ce sommet lui suffit : «du fond de ma longue épopée qui me tient depuis si longtemps, j'avais lancé ce jet hardi, La Bible de l'Humanité. J'avais, tout

comme le globe, moi aussi, dressé ma montagne, un sommet, un pic assez haut pour embrasser toute la terre » (Mo., p. 4). Sa conviction était alors que la science fait son objet et il en cherchaïit des raisons, des exemples, des excuses. Pour se justifier sans doute d’avoir désiré 2n petto, vingt ans auparavant, « tenir tout un peuple dans sa main », pour se consoler « de n'être plus roi ailleurs, et de trouver des obstacles » (note publiée par Monod, JM., p. 245), il s'avisait de penser, sur son déclin, que la chimie fait son objet, et que l’histoire pourrait bien l’imiter : « La science était née qui, seule, fait son objet, qui crée les faits euxmêmes, bref un art de créer. Chose énorme, que le siècle cherchait à tâtons et qui, un matin, a jailli du front de Lavoisier (HF. XIX, 236-237) ». Aïnsi, parce que le chimiste reconstruit par synthèse les corps préalablement analysés, il crée son objet! conclusion inouïe, car enfin, quiconque crée, crée ce qu’il veut ; or, le chimiste ne fait pas son objet comme il le veut. Mais aussi, conclusion vraiment encourageante pour un savant qui cherche un prétexte à se figurer le monde sur un plan préconçu.

Ce subjectivisme, nous en avons recueilli les aveux dépouillés d'artifice; une page du Peuple, p. 245-246, résume la méthode 1. D'autres exemples ne sont pas difficiles à rencontrer.

La conception de Michelet tient lieu d'observatoire : « posezvous, j'entends en esprit. » (Mer, p. 37). « Du même observatoire où je vous place. » (Mer, p. 37). « Prenons pour juges les héros de l'antiquité (Pp., p. 190) ».. et soyons sûrs que leur verdict sera favorable à Michelet...

Sa présomption tient lieu d'explication : « (O., 143) je crois que le cœur doit lui battre... je me figure qu'alors… (Ins., p. 106-107). » Le cœur de l’insecte doit prouver qu'il a une âme « (Mer, p. 154) dans toute autre hypothèse, on ne peut expliquer. » « (HF., XII, 191) je crois que c'était l’une des principales raisons pour lesquelles Philippe IT... »

Son impression tient lieu de preuve et d'expérience; pour mesurer la hauteur d’une montagne, il invite à la gravir (Mo. 288), il fonde une thérapeutique sur l'hypothèse du mucus (Mer, 354), l'efficacité des eaux de Saint Gervais lui est garantie par l’austérité d’un paysage que jadis « les esprits ont certainement hanté (Mo., 6, 7). » Son impression d'enfant est un argu-

1. « La fécondité du génie. tient en grande partie, sans nul doute, à la bonté, douceur et simplicité de cœur... Une chose aimée surgit. D'où vientelle ? on ne peut le dire; elle est aimée, il suffit. »

MICHELET NATURATIISTE 18

ment scientifique (Mer, 112) il invite à rêver : et dit : « faisons une expérience (O., 26) »; ce qui perfectionne les sens, le microscope, par exemple, vaut moins que ce qui les supplée, la tendresse féminine, notamment, pour travailler à l'étude de la Nature (Ins., XI, XIID) ; quand on a deviné qu'une sorte de pelage est « certainement impénétrable » à l’eau cela remplace une expérimentation.

L/imagination tient lieu de fait (Mo., 141) ; d’après des tableaux Michelet calcule la température de telle ou telle journée historique (HRé., X, 78). Un postulat entre dans une démonstration comme point acquis (A., 143) ; une légende explique le caractère d’une race (Mer, p. 77).

La rêverie, enfin, tient lieu de texte. Michelet devine « très bien » que les hirondelles ne sont pas d'accord (O., 139), il entend un rossignol dire « ceci mot à mot (O., 270) » la terre « parle distinctement » quoique « un peu bas » (Mo., 110), une guêpe parle non moins distinctement (Ins., 325), et non seulement l’insecte et l'oiseau sont compris, mais ils comprennent : « je lui dis ces paroles que sa très fine ouïe perçut exactement » (O., 58), et même la science dépend de ce colloque ! Faute de pouvoir correspondre ainsi, elle croulerait : « quel langage vais-je inventer, quel signe d'intelligence, et comment m'ingénier pour trouver moyen d'arriver à lui... ? point de regard dans ses yeux, nul mouvement dans son masque muet... son cœur, car il en a un, bat-il à la manière du mien ? etc... (Ins., p. vi). » A force de prendre ainsi les rêveries au sérieux, Michelet traite les mythes sur le même pied que les réalités (BH., 313, 348). Un calembour même sert de lien entre deux idées : on passe du fil de l’araignée au fil du destin (Ins., 210). |

Cette méthode, dont nous venons de citer les plus singuliers exemples, aboutit naturellement au délire, à l’hallucination ; c'est un exemple à noter pour ceux qui admettent la parenté du génie avec la folie : « j'étais d’une sensibilité exagérée, maladive, écrit lui-même Michelet » (MaJ., p. 17), mais, comme tous les romantiques, il cultivait avec jalousie sa souffrance et il arrivait rapidement à « voir ce dont il souffrait ? » ce n’était pas tout à

1. « J'eus l'idée confuse qu'il (le poisson) n’était rien autre chose que l’eau animale, organisée... Combien plus a-t-on cette impression, ete. »

2° Cf. VACHEROT, in Figaro du 22 juill. 1882, cité par MONOD, Portraits et Souvenirs, p.18 « ce n'était pas (à l’école normale) l'improvisation puissante et méditée d’un Cousin. c'était la vision improvisée d’une réalité qu’il nous

fait l'hallucination des clients d'asile, la « perception sans objet » d'Esquirol, c'était une hallucination consciente, consentie, désirée, le désir ou le rêve d’une perception sans objet. Par exemple, (HF., XVI, 198) « ce qu’il y eut de bûchers pour brûler ces martyrs, nous ne le dirons pas, mais ceux qui, vers le soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse allée. verront encore leurs âmes sur la via sacra ». Et, plus significativement encore, (HF. I, préface de 1869, p. xxxIX) : « dans le tome IV, d’érudition surtout, je n'étais pas en garde, je ne m'attendais à rien quand la figure de Jacques dressée sur le sillon, me barra le chemin, figure monstrueuse et terrible. une contraction convulsive du cœur eut lieu en moi. grand Dieu ! c’est là mon père, l’homme du moyen-âge. Oui, voilà comme on m'a fait, voilà mille ans de douleurs. Ces douleurs, à l'instant, je les sentis, qui remontaient en moi du fond des temps. » Rien ne manque ici au tableau classique du délire systématisé, ni la soudaineté, ni la terreur, ni la précision, ni l'illusion de la surprise, ni le mélange de sérieux et de bouffon, de tragique et de fantasque. Rien n’y manque, disonsnous, excepté l’inconscience. Et le phénomène est sans doute intermédiaire entre l'imagination complaisante, mais consciente, qui sait qu’elle invente, et l’hallucination vraie qui ne sait pas qu’elle délire. Le démon de Socrate, l’abîme de Pascal, et autres problèmes obscurs de la psychologie du génie, sont des exemples qui diffèrent peut-être en intensité, mais non en qualité, de cette épreuve de Michelet. Michelet se rend compte, du reste, du pouvoir qu'il a de créer son objet ; il se signale aussi comme un visionnaire, par cette sévérité intraitable des délirants qui n’admettent pas qu’on discute la réalité de leurs imaginations (O., 289) : «il est sûr que le vol est vraiment un sixième sens, il serait vraiment stupide, etc... » Les termes d’idiot, d’imbécile, et autres du même genre, menacent d’ailleurs souvent ceux qui ne partagent pas les visions de Michelet : ils reçoivent cette injure en guise de démonstration.

Mais il y a dans son histoire un procédé dont il est devenu

remettait sous les yeux ». V. aussi Michelet cité par DRAPEYRON (conférence citée, 1898, p. 9) : « Le soir, lorsque je composais... (au musée des monuments français) et que je voyais de longues ombres se glisser ou s agiter le long des murs humides, muets fantômes, alors se réveillait l'émotion. Je n'étais pas bien sûr qu'ils ne vécussent pas, tous ces dormeurs de marbre étendus sur leurs tombes : et quand... je passais à la salle des Mérovingiens, où se trouvait la croix de Dagobert, je ne savais trop si je ne verrais point se mettre sur le séant Chilpéric et Frédégonde. »

coutumier aux environs de 1855 et qui confine à la recherche de l'hallucination : c’est celui qui consiste à introduire en guise de document dans l’histoire, les portraits dont on interprète la physionomie à son gré ; on ressuscite ainsi à peu de frais l'original ; on le fait pleurer, sourire et parler comme Diderot converse avec les personnages des salons de Greuze.

Michelet indique lui-même (SR., 94-05) qu'il a vu et entendu parler les portraits comme il a entendu le rossignol. C’est avec la même complaisance, avec le même subjectivisme, qu'il interprète d’après des portraits ou des moulages la physionomie de Desaix (SR., 118-119), de Jean Sans Peur (HF., V, 165), d'Albert Durer (X, 18), de Gabrielle d’Estrées (XII, 323), et même quelquefois de personnages beaucoup plus connus : Charles-Quint (IX, 332), Richelieu (HF., XIII, 286), Henri VIIT (X, 134), Coligny et le duc de Guise XI, 319 et 313), Henri IV, (XII, 265 et XIII, 130}, Louis XIV (XV, 35), Charles Ier (XV, 33), (HRé, II, 400), Fénelon (XV, 296), Charlotte Corday (HRé., VI, 213). Quelquefois, la comparaison de plusieurs portraits autorise des inductions sur l’histoire d’un caractère : ainsi Marie-Antoinette, déjà étudiée (XIX, 312), est analysée d’après trois portraits (HRé., I, 150 note 1). Pareïllement Henri VIII (X, 134).

Quelquefois un portrait autorise un diagnostic médical, ainsi celui de Molière (XV, 72-73) ; quelquefois l’histoire n’a rien à ajouter aux données d’un portrait, ainsi Albert Durer a buriné au complet Maximilien (HF., IX, 246). Quelquefois, un portrait donne la clef d’un caractère : (LN., 57 : « nez, menton, sourcils, tout semblait pointer en avant ») ou le sens d’une entreprise (HRé., IX, 290 : « sa figure magnifique en donne une grande idée », il s’agit de La Réveïllère-Iepeaux). La physionomie est d'autant plus intéressante qu'elle est plus fidèle, un moulage (XIK, 297) est un document très sûr, irrécusable.

C’est mieux encore, lorsqu'avec un portrait, on explique toute une race (HF., VIII, 232), ou toute une classe sociale (HF., IX, 96) ou une caste : ainsi Gargantua c’est l'étudiant scolastique (HE. IX, 110) ; ou l'esprit d’une époque : ainsi une gravure de Durer (X, 85) explique la science du xvie siècle ; un tableau des vierges sages, vu à Strasbourg, en 1842, (Monod., JM., 143), nous initie à la conscience du moyen-âge ; un tableau du Guide (PF., 16) suffit à définir la direction de conscience telle que la concevaient les Jésuites.

A ce genre d'interprétation, l’on peut comparer la valeur

accordée aux poésies mêmes (III, HF., p. 104) ou à l'écriture des manuscrits (HF., IX, 134) ; dans ce passage, Michelet s’improvise graphologiste.

$ 2. Mais quelquefois, Michelet considère son objet face à face : il le projette, l’isole, on dirait qu’il est impartial ; en pareil cas, le subjectivisme paraît absent, mais le choix de l’objet est contingent ; et, par là, l’objectivisme n’est pas absolu; car, enfin il n’y a science que du nécessaire, non du contingent, de la loi, non de l'individu ; quand on n’atteint qu'un échantillon, ce qu’on allègue de lui n’est pas sûrement vrai pour ceux qui lui ressemblent le plus. Et cela est encore plus sensible quand les exemples sont puisés dans un ordre de science où les objets sont plus fréquemment différenciés, dans les sciences morales, par exemple, où les échantillons de l'observation sont plus nuancés, plus riches des mille variations de leur nature ou de leur volonté. Aiïñsi la méthode de Michelet pour la conquête dela Nature n’est pas seulement subjective, elle est individuelle (O., 321) artistique, capricieuse, contingente. Ce n’est pas tout à fait ce que Barbey d’Aurevilly écrivait : « Michelet (Les Œuvres et les Hommes, t. IL, p. 94,) veut toujours aller du fait à l’idée, ce qui est un glorieux chemin, mais dans lequel il retombe toujours. » I1 serait plus exact de dire qu’il dévie, car il ne s’agit pas de tomber ou de ne pas tomber, mais de vider ou non un fait de son contenu ; quand on en tire ce qu’il contient, et ce qu'il contient seulement, c’est le cas de dire ipsa deducit via : maïs quand on impose aux faits un contenu que l’on tire de soi-même, on se leurre sur son objet, et l’on en dévie.

Ce défaut de Michelet, Barbey d’Aurevilly ne l’a pas noté seul; des critiques moins âpres, ou même des admirateurs, en ont dit tout autant; Jules Simon (p. 266) laisse entendre que Michelet est sinon partial, du moins partiel ; d'Haussonville, (op. cit. chap. VII,) n’est pas moins sévère.

Tout ce qui n’est pas idée préconçue, subjective, est, chez Michelet, choix préconçu d’un objet contingent. Avec cette méthode Michelet tire ce qu'il veut de ce qu'on veut. Le rossignol chante en cage par nostalgie des forêts ; et il chante en forêt pour s’imaginer qu’il est triste (O., 252-253). Les montagnes sont ce qui réunit les hommes parce qu’elles ont des passages (Mo., p. 70), mais s’il fallait prouver qu’elles les divisent, on dirait avec plus de succès que les passages sont entourés de montagnes

(HRo., I, 209). En psychologie, on arrive aussi aux conclusions désirées, en imputant à l'intelligence le sens de l'orientation sous le prétexte que ce sens fait reconnaître aux animaux les accidents du terrain ; quand l’animal s'oriente sur la mer, il est plus difficile de conclure à l'intelligence, et Michelet prononce science étrange; or, pourquoi cette science étrange, qu'on ne veut pas appeler l'instinct, ne suffirait-elle pas aussi à l’orientation sur terre, et pourquoi déduire l'intelligence d’un mécanisme mental qui se passe d'arguments, d’une orientation qui se passe de repère (O., 127 et 138) ? Il est non moins facile et non moins artificiel d'attribuer à la Nature l'invention spontanée de nos organes (Mer, 191) si les animaux des mers, dans l'hypothèse évolutionniste, ont dû mettre plus de temps à se forger des organes respiratoires qu'il n’en faut pour mourir d’asphyxie.

En morale, mêmes préjugés ; ce qui à l’homme, est crime,au phoque est vertu, (p. 266) c’est qu’il faut qu'il en soit ainsi. La conclusion est imposée, on y aboutit comme on peut, à force d'erreurs de méthode et de logique, à force de préférer le sentiment à la raison, de détrôner la dialectique par l'hypothèse ; et le dogmatisme ainsi produit ne se rend pas compte de son audace.

On dira peut-être, à la décharge de Michelet, que sa méthode n'est autre que la méthodè artistique, qu’il y aurait mauvaise grâce à lui reprocher les excès et les défauts de cette méthode, méthode qu’il faut bien adopter telle quelle. On peut dire encore que l’art n'est pas incompatible avec la science, et qu’à eux deux, ils étirent, pour ainsi dire, le champ de notre essor en nous conduisant, l’un vers le vrai, l’autre vers le beau, l’un par induction, l’autre par déduction, en s’opposant et en se complétant, comme la révélation et l'inspiration. Michelet lui-même a noté cette opposition de l'histoire et de l’art (HF. I, p. xxxu1), et l’on peut dire aussi que c’est un principe de vie : l’art ressuscite ce que la science dissèque, et le sacrifice de l’une est la condition du triomphe de l'autre. Nous ne nous attarderons pas à démontrer que Michelet avait le don de la vie, la soif de l’art, il suffit presque de l'avoir feuilleté pour en être convaincu. Il ressuscite tout ce qu'il voit, les herbiers et les collections zoologiques sont pour lui

chose vivante (O., 37-38) (cf. Jules Simon, op. cif., p. 194 et 286 ; Corréard, Michelet, chap. III, Science et Imagination).

$ 1. Mais autre chose est de constater cette disposition d'esprit, autre chose est de l’approuver. Autre chose même est d'approuver cette addition, cette synthèse de la science et du rêve, plausible aux yeux des savants, comme à ceux des historiens ou des poètes !, autre chose est d'approuver le sacrifice de la science au rêve, la suppléance de l’un au détriment de l’autre. L'originalité de Michelet, ce n’a pas été seulement le sens de l'induction, le choix du contingent, la foi au subjectif, le goût de la résurrection, poussé jusqu'au romanesque, et quelquefois jusqu’au ridicule, (Faguet, xix® siècle, Michelet) ?; ç’'a été l'application systématique de la méthode de l’art à l’objet des sciences et de toutes les sciences. Si nous étions avertis que les exemples choisis, en psychologie ou en morale, sont imaginaires, nous lesa ccepterions comme des types de roman. Mais il n’en va pas ainsi ; par exemple, la description de deux amies pourtant évidemment imaginaires (A., chap. de La Mouche et l'Araignée) prétend nous renseigner sur toutes les amitiés de femmes, il est pourtant évident que l'exemple est composé à dessein ; pareillement artificielle et romanesque est l'imagination qui consiste à représenter tous les confessionnaux comme des repaires de trahison, toutes les pénitentes comme des criminelles, tous les maris de ces pénitentes comme des dupes et des victimes du clergé (PF., 206-207 et 192-194). Outre que ces circonstances sont visiblement imaginaires, ou du moins rares et faciles à éviter dans la réalité, il est clair que le mari, s’il y avait lieu, pourrait être jaloux de la matière du secret plutôt que de sa forme, du contenu de l’aveu plutôt que de l’aveu, mais le but qui est de rendre le confessionnal odieux est préconçu, et le moyen est romanesque nécessairement.

1. Parmi les plus illustres avocats de Michelet, voici TAINE (Essais de Critique et d'Histoire, p. 121, avec restrictions ; cf. infrà) ; Jules SIMON (in Mignet, Michelet, Henri Martin, p. 194, 296, etc.) ; BOISSONNADE (op. cit, p 105 : « La marche lente de l’histoire érudite ne pouvait convenir à ce génie aïlé. ») Une curieuse parenté de l’idée et du sentiment se trouve exprimée par Claude BERNARD, p. 360 de l'introduction à la science expérimentale : « Des sentiments nouveaux prennent naissance dans le cerveau et apportent au cœur des impressions nouvelles, — Et SULLY-PRUDHOMME, slances et poèmes :

« La grâce au cœur naissant nouvelle L'émeut.et c’est déjà l'amour, »

2. Cf. SCHÉRER, Loc. cit. p. 29 : « Il a perdu le sentiment du ridicule ». Cf. HE X, 356 M0 123, 257, etc.

De même Michelet soutient certaines thèses hardies sur l'amour : celle des dangers du monde (A., IV, IV), celle de la rivalité de l'enfant (1bidem, III, III), celle de l'épreuve de l’âge et du déclin (IV, IX), rien de tout cela n’est examiné en fonction de facteurs exposés et calculés 1, mais en vertu d'exemples particuliers, enchaînés comme des chapitres de roman. Il s’agit de mettre le mari en garde contre lui-même : on en fait un Wolmar (A., p. 262) ; s’il n’en est pas un, le livre n’est pas pour lui, mais il n'importe, l’auteur ne s’est soucié que de créer un type.

Dès le jour de ses noces, Michelet avertit le mari qu'il est « l'ennemi » de sa jeune épouse (A., 70) par sa brutalité, par sa

méfiance, par sa corruption antérieure. S'il est timide, s’il est

délicat, s’il est vierge, qu’a-t-il besoin de l'étrange avertissement du naturaliste ? Est-ce une réalité ou une chimère, cet homnie corrompu ? Peu importe : il est nécessité par le contexte : on l’exhibe. La confiance aveugle de l’épouse dans son mari, non moins nécessaire à la thèse, est posée comme un dogme, qu’aucune exception ne dément : l'épouse aurait tout dit à l'époux dès la nuit de ses noces, même qu'elle n’était pas vierge, s’il y avait eu lieu (p. 73)! La confiance n’est donc pas seulement en fonction de la candeur, mais en fonction du sexe, c’est-à-dire d’une idée préconçue. Une expérience personnelle en a convaincu Michelet par la fréquentation de quelques exemplaires de choix. Mais il ne s'aperçoit pas des reflets de sa vie qui baïgnent son œuvre. Cependant, la façon paternelle dont il traite toutes les vierges et toutes les femmes se ressent de sa propre destinée d’époux quinquagénaire et tendre.

Dans l’histoire, il prend comme exemples de la vie idéale ceux qui ressemblent à sa vie, l’histoire du pasteur Léger est typique à cet égard (HF., XV, p. 312) ; qu'on remplace la richesse de l'épouse par la jeunesse de M1 Mialaret, plus estimée de notre moderne pasteur, et le chapitre XIII, au lieu de se terminer par ces mots « telle est la brûlante histoire des martyrs » pourrait : s'achever sur ceux-ci : « et la brûlante histoire de M. Michelet. » Pareïllement, dans l'antiquité (BH., 45, note 1) Michelet observe que « la femme est pour le mari (hindou) une élève autant qu'une

1. Cependant Michelet se paye de mots, on veut dire de chiffres, dans des matières où toute mesure exacte est impossible. Rien n’est curieux, à ce propos, comme le pseudo-calcul des facteurs de l’adultère (Am. 244) : la volonté y entre

pour un degré sur trente « mettez-en vingt pour la surprise, huit ou neuf » pour etc.

femme. » On serait tenté d'ajouter : « Vous êtes orfèvre, Monsieur Jules. » Dans le livre de La Mer, ce n’est pas la femme, ce n'est même pas une femme, c'est sa femme qu’il imagine à la plage et pour laquelle il décrit l'idéal séjour. Dans le livre de L'Amour (p. 323), c'est sa femme aussi qu’il a en vue quand il parle de cette femme qui ne doit pas être jetée « dans le moule scolastique ». Il avoue, d’ailleurs, qu’il formule ses préceptes sur « une personne exceptionnelle » (p. 218), qu'on sent toute proche de l’auteur ; il la conçoit mariée, car il parle ailleurs du «ménage », qu'il suit dans ce livre (p. 231); et si ce ménage n’est pas le sien, que signifient ces paroles (p. 214) : « ce livre coulait à pleins bords et je ne pouvais l'arrêter. il usait trop commodément de la bienheureuse hypothèse d’une vie solitaire. » Ainsi l’'aveu est fait par l’auteur lui-même. Quand il imagine d’autres personnages que ceux de son entourage, Michelet les spécifie tellement que ce qui leur est appliqué ne saurait s'adapter à n'importe quel lecteur. Ici, le destinataire des préceptes moraux considéré comme un héros de roman, est «de Pau ou de Bayonne» (p. 253) ; là la jeune femme en proie au mal du siècle, reçoit un avis personnel conçu d’après les origines de sa famille imagjinaire (p. 266-269) ; 1à un exemple de casuistique s'applique à des personnalités bien définies (A., p. 341) ; telle vérité d'ordre zoologique n’est juste que pour un seul échantillon d’une espèce (O., 67, Ins., début du chap. XXI). Encore si cet exemple était choisi en vertu d’une idée contrôlée, mais c’est parce qu'il est « attendrissant » (Mer, p. 146), ou bien c’est parce qu'il avait été connu d'aventure (p. 125). Si de tels objets de rencontre ne sont pas considérés en eux-mêmes, si l’on en déduit quelque chose, c’est que Michelet conclut du particulier au général ; et s’il ne s'aperçoit pas qu'il est en plein roman dans le domaine du contingent et du particulier, c’est qu’il a une idée fausse du général. Ainsi, dans (NF., 89) : « ceci est-ce un roman ? point du tout, à Paris, i’ai cela sous les yeux », ou bien il se croit absous du reproche d’avoir fait un roman parce qu'il ne nomme pas ses personnages (« des personnages nommés font tort aux idées » A., p. XXXV, et encore : «les deux amants sont anonymes » ; en sont-ils moins contingents ?) Le lecteur n’en est pas dupe, il croit feuilleter Micromégas quand il lit telle page de La Mer (p. 236) ; « l'habitant d’une autre planète qui descendrait sur la nôtre en ballon » est un personnage de Voltaire : le ballon seul est de Michelet.

Ce goût du contingent, du romanesque, cette suppléance du réel par l'imaginaire, c’est chez Michelet une méthode voulue ou tout au moins fatale ; il est porté par son caractère à conclure du particulier au général, ou à se représenter comme certain ce qui n’est que dans sa pensée. C’est ainsi que toute femme au moyen âge est Griselidis ($So., 132), c’est ainsi encore que le rire d’un passant est interprété comme l’insulte d’une caste à une idée : « j'ai rencontré un prêtre qui riait (MJ., 40), j'ai cru qu'il riait de la ruine de la liberté et du triomphe des ultra, cette idée m'a saisi ». ; l

Ce goût du contingent ne s'exerce pas uniquement en psychologie et dans les sciences morales, il y a des héros de roman chez les oiseaux et les quadrupèdes ; non seulement Michelet paraît vivre dans leur familiarité au point d’avoir goûté le lait des baleines et de le comparer au lait de femme (Mer., 240), mais il paraît prendre pour des créatures humaines les hôtes de l’air et des eaux; c'est un oiseau qu'il compare à un professeur d’auscultation (Op. 186), ou à un marié dont il fait la bénédiction nuptiale (O., 190), c’est l’hyménée des baleines (Mer, chap. XII, liv. Il), ou des araignées (Ins., 223). Est-ce par oubli qu'il leur fait tant d'honneur ? I1 se peut ; car il a fait mieux, plaignant le poisson d’être pénétré par la froide pluie (Mer, 226). Toujours-estil qu'après avoir cité avec tant de respect tous les mâles de la création, modèles de délicatesse auprès de leur « majestueuse dame » (Ins., 223), Michelet n’a de sévérité que pour l’homme. Il ne saurait concevoir l'époux que maladroit et brutal ; au seuil de la chambre nuptiale, spécialiste en défloraison, il s’écrie : « Je t'arrête ici, moi, ton maître ! » (A., 79). Nul n’a parlé des choses sexuelles avec plus de complaisance ; et chez nul écrivain cette complaisance n’est plus choquante, car elle ne profite même pas à la science. Les exemples cités sont trop spéciaux pour être. utilisés en vue d’une loi générale. Ils sont, en outre, trop vulgaires, pour paraître avantageux du point de vue de l’art. L'inopportunité, sinon le ridicule, est trop souvent leur lot. On se demande comment un grand historien peut écrire sérieusement, et par deux fois (HRé., V, 164 et FR., 107) le récit de la tentative de grossesse d’Olympe de Gouges : « on lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du supplice ; elle voulut, dit-on, l'être aussi. Un ami lui aurait rendu, en pleurant, le triste office dont on prévoyait l'inutilité. » Pareille ingénuité dans le ridicule est introuvable chez un homme médiocre. A

moins de considérer comme un « alibi » le « châtiment corporel de l'enfance. ordonné comme stimulant dans les bains russes » (A., 280) à moins, encore, d'attribuer la «colique » au mal d'amour (A. 284), il est difficile d’insister plus malencontreusement sur les faiblesses de la chair et de les rendre plus humiliantes en voulant les poétiser. Michelet se méprend sur l'effet : le subjectivisme de son goût le conduit à une erreur de forme et correspond à une illusion sur le fond.

$ 2. L'objet de la science n’est autre que la possession désintéressée du vrai ; s’il se mêle à cette conquête un intérêt oratoire, esthétique ou éthique, une arrière-pensée métaphysique, une apologie, la science peut s’ennoblir ou s’exalter, mais il faut avouer qu'elle cesse d’être pure. Or, en mêlant, et surtout en superposant les procédés de l’art aux méthodes de la science, Michelet compromet celle-ci, car on voit trop bien qu’il cumule les intentions apologétiques de l’art et les intentions didactiques de la science. « L'histoire est un art, admet Taine (Essais de critique et d'histoire, p. 111 et 123), il est vrai; mais elle est aussi une science. si elle a pour ouvrière l'imagination créatrice, elle a pour instrument la critique prudente et la généralisation circonspecte. La sensibilité d'imagination est un instrument aussi dangereux qu'utile. Elle guide et elle égare !. » On peut dire, comme Corcelle (Michelet géographe, in Revue de géographie, 1898), que Michelet « remplace ce qu’il ne sait pas par un instinct de divination surprenant» : Augustin Thierry avait reconnu lui-même (/oc. cit.) que la méthode vicieuse de Michelet ne lui avait pas nui en proportion de ses périls ; mais fût-il heureux par hasard, et absous par bonheur, cela ne lui donne pas le droit de manier « en artiste, le langage scientifique » (Drapeyron, loc. cit., 16-17), ni de faire comme l’a dit un savant géographe dont l’Académie a couronné l'étude sur Michelet (Brunhes,

1. C’est à peu près aussi ce que dit SCHÉRER : « M. Michelet a porté la poésie dans l’histoire et dans l’histoire naturelle. ce qui est légitime, ce qui est, dans une certaine mesure indispensable. mais, si l'imagination a sa place dans la science, c’est à la condition de la servir et de rester subordonnée. » (Etudes critiques, p. 33). — M. DE BROGLIE (Correspondant 1858) et BARBEY D'AURE- VILLY (op. cit.) ont sévèrement jugé cette méthode en histoire : ce dernier a blâmé Michelet d’être un « esprit haletant et à deux pistes », un « tempérament de giboulées » (p. 49) ; DE BROGLIE a reproché à la fin de son histoire de n’être pas la suite du commencement. Nous n’insistons pas sur ces critiques : elles ne sont pas de notre compétence, mais élles accusent Michelet de s'être partagé,

ce qui n’est pas le propre de la science.

1808) « de la vision un système, puis du système une doctrine, puis de la doctrine un programme » (p. 51). On se demande tou- ‘jours si Michelet veut enseigner où convaincre, s’il étudie pour savoir ou pour prouver; il se détache d’ailleurs de son objet scientifique dans la mesure même où il le dépasse. Or, l'objet habituel de toutes les sciences n’est pas ce qui occupe la pensée de Michelet ; il est si peu différent de la femme, qu’en lui comme en elle, « l’idée se fait sentiment ». Le cerveau se fait cœur (Ch. Maurras, Trois idées politiques). Et ceux qui s'en étonneraient, l’étonneraient lui-même, « comme si la lumière divine, réfléchie dans la science n'avait pas une vertu de stérilité et une puissance pour calmer les cœurs, leur communiquant le pain des vérités éternelles ? » (PF., p. 46). Ce n’est pas la vraie science, l’insensibilité tout accidentelle d’un savant vrai ou faux qui lui avait procuré dans sa jeunesse le scandale de l'indifférence entre «la chair vivante et la chair morte» (MJ., p. 93). Pour lui, la vraie science c'était la méditation, et peu lui importait une erreur de détail dans son contenu matériel, pourvu qu’une idée féconde, esthétique, ou éthique s’en dégageât. Aussi, aborde-t-il toutes les sciences, également insouciant de son incompétence, également curieux des inspirations qu'il en extrait.

a) Astronome, il assimile l’anneau de Saturne et la couronne de nuages qui entoure la terre (Mer, 36), ou encore la Voie lactée et le Gulf Stream (Mer, p. 42), ou encore les étoiles et l'étoile filante (Ins., p. 10-11 et Mo., 157). Physicien, il n’a pas l’idée de densité (Mer, 40), ni celle de poids (Mer, 63). L'hygrométrie est une affaire de cœur (Mo., p. 256); la résistance des végétaux au froid (Mo., p. 336) ou le spectacle des aurores boréales (Mo., P. 157), n’exigent aucune conception ni explication de la chaleur ni de la lumière, et la notion d'électricité est si peu familière à l'auteur, qu’il compare les antennes des fourmis au télégraphe électrique (Ins p. 247).

b) Zoologiste, il insinue dans son histoire (XII, 309) toute sa répugnance pour l'analyse impartiale : «la science moderne, que rien ne rebute dans ses curiosités, a analysé, dit-il, a disséqué les cancres, les plus horribles insectes, je le conçois. » Pourquoi le conçoit-il, parce que l’horreur, ici, ne va pas trop loin « mais dans ces monstres, rien de comparable... etc. ». Il observe les animaux très superficiellement, en vue de synthèses hâtives et préconçues, et il parle sans vergogne de la salive et des dents des guêpes (Ins., 296), de la trachée des végétaux (Mo., 336), de

l'estomac des atômes (Mer, 130), de l'os de la seiche, premier degré de la vertèbre (Mer, 204) ; aussi quel dédain pour les classifications ! l’autruche est analogue au chameau (O., 40), les oiseaux sont une « tribu », les « quadrupèdes » en sont une autre (Ins., p. IV); ici pinnipèdes et siréniens voisinent (Mer, livre IT, chap. XIII), là cétacés et ruminants (Mer, p. 237) ; comment consentir, comment adhérer aux «nomenclatures idiotes », qui classent parmi les reptiles les lézards qui marchent avec tant de grâce (UHI., 54) ?

Anatomiste, Michelet décrit l'accouchement sans nommer ni le bassin, ni l'utérus, ni la vulve (A., 174) et trouve, non sans dédain, que les médecins sont fort peu savants dans ces sortes de choses car « leur rude éducation » aboutit « à l'extinction de la fine sensibilité ».

Mais lui qui croit à cette fine sensibilité, lui qui la couve, et qui la choye, que n’en tirera-t-il pas ? c’est à elle qu’il doit de confondre un mythe avec la réalité, et, paléontologiste, de restaurer à l’origine de l’évolution zoologique l'existence des sirènes (Mer, p. 255 ; cf. Mer, 238, 118 ; O., 296 et Ins., p. 32, paléontologie végétale) ; de même en météorologie : (Mo., p. 48-49).

c) Anthropologiste, il «sent (HRE., p. VI, 155) » que tel adversaire de la Révolution appartient à une « race à part », fort heureusement «éteinte» ; et quand il parle de l’homme selon son rêve, son « livre s’illumine » (Mer, p. 258).

d) Physiologiste, il trouve que le cerveau aide le ventre à préparer le sucre de digestion (So., p.130),confondantainsi d’une partle sucre digéré avec les ferments qui font digérer, en second lieu le glycogène avec la bile, en troisième lieu les fonctions frénatrices du bulbe avec des fonctions trophiques ; physiologiste encore, il croit que l’air est une nourriture éthérée qui se prend par les yeux (BH., commencement ; cf. UHI., VI, p. 75 sq., la physiologie du jeûne) ; mêmes préjugés sur la physiologie de la reproduction : fécondation (BH., p. 43) et parthénogénèse ($0., r3). En médecine, Michelet trouve qu'on est grand quand on soigne l’âme (HF., V, 131). Les grands médecins ne sont pas les plus grands hommes de laboratoire, mais les plus grands empiriques : c’est à ce point de vue qu’il admire l’école italienne (Mo., p. 105).

Rien ne peut d’ailleurs mieux prouver le détachement de

1. « L'’ennemi juré du fœhn, le vent du nord, voudrait prendre le ldessus ; en vain il lutte... L'Amour est maître du monde. »

Michelet à l'égard de l’objet propre des sciences, que la conception qu'il fait lui-même en mêlant leurs objets respectifs : ainsi dans La Montagne (p. 247-248) on ne sait s’il parle botanique, zoologie ou anthropologie ; même mélange dans Les Légendes du Nord (p. 173-174) : « chez les Russes comme chez les enfants, la vie moins organisée, faiblement centralisée, produit sans cesse des vies excentriques, je veux dire des insectes, la vermine les dévore.. Le Russe est à nous ce qu'est au chêne formé par les siècles le svelte peuplier. » Il est enfin surprenant qu'un auteur qui a ainsi cherché derrière la Nature la métaphysique de l'objet habituel des sciences —, au point de ne pas même savoir quel objet il avait sous les yeux, — ait fait de la métaphysique une science à part, plus élevée que toutes les autres, et discernable et spécifique (OD., p. LVII).

e) Le même apriorisme le fait parler des sciences morales en homme insoucieux des prémisses ; la conclusion acquise d'avance et considérée comme évidente le laisse indifférent à ses assises. Juriste, il ne sait pas ce que c’est qu’un contrat (A., p. 176), ou plutôt il feint de ne pas le savoir, car il le sait (So., I, V, note 1). D'ailleurs, qu'importe ? « celui qui va parler de droit n'est pas un légiste, c’est un homme (OD., p. vu). ‘»

Economiste, il résout le problème de la valeur de l'or, non pas en vertu de raisonnements mathématiques ou d’expériences financières, mais dans le sens favorable au peuple : il est contre le papier monnaie (HF., XVII, pp. 96-97 et 146-147), quand il songe que c’est le gouvernement qui s’en sert pour exploiter le peuple, mais il devient plein d’admiration pour cette même invention quand il considère les choses au point de vue du peuple : celui-ci a tout en lui (à défaut d’or ayant la foi, XVII, 181). De même l'or (Mer, 278), était la grande richesse que la démocratie conquérante allait arracher au nouveau continent, à la barbe aristocratique et fallacieuse des alchimistes impuissants. Michelet n'observe même pas que l’or ne vaudrait rien s’il était abondant, et que sa valeur ne dépend ni des alchimistes, ni du peuple, mais de sa rareté, de sa pureté et de son incorruptibilité.

$ 3. Or, si l'on peut admettre que par moments cette méthode apporte à la science de féconds éclairs divinatoires, qu’elle lui

. I. Et c'est un homme qui commande à son objet. Ozanam a noté dès l’apparition des Origines du Droit les synthèses préconçues de Michelet, ses louanges

à l'adresse du Stoïcisme, et ses critiques a priori du christianisme instaurateur de la justice (BAUNARD, Vie d'Ozanam).

ouvre sur un monde synthétisé, schématisé par l’art, des échappées immenses qui stimulent l'analyse patiente et naine, il faut avouer que cette fécondité a ses conditions ; et cette concession, ses limites. L'art peut être en opposition avec la science, mais non pas en contradiction. Il n'y a contradiction qu'entre une vraie science et une fausse science ; ce qui contredit la science est une fausse science, mais ne saurait être l’art.

Or, les contradictions de forme et de fond, qui les comptera dans l’œuvre de Michelet ? Il s’en est aperçu lui-même et défendu (HF., XIII, note p. 366), il s’en est même justifié (Pp., 244) parce que précisément il n'y voit que des oppositions. Par exemple, la Nature est immorale, et cela se trouve en conflit avec l'éthique naturelle qu'il a construite. Qu’à cela ne tienne, il pense à la Nature telle qu'elle est sous tel ou tel climat, non telle qu’elle tend à être, non telle qu’elle devient. Il parle d’une Nature réelle, il a dans l'esprit la Nature idéale. C’est le triomphe de l'instinct qui devine, sur la réflexion qui constate. « Le génie. n’a garde d’étouffer sa flamme intérieure, en lui la réflexion n’a rien d’amer ni d'ironique, elle traite avec ménagement les enfances de l'instinct, cette moitié instinctive a besoin que l’autre l'épargne... la réflexion sait bien que si elle est supérieure en ce qu'elle a déjà la lumière, elle est inférieure à l'instinct, comme chaleur féconde, comme concentration vivante. ; dans cette âme (de l’homme de génie), pleine et comblée des dons vivants de la Nature, comment ne viendrait pas l’amour ? une chose aimée surgit, elle va croître et vivre en lui comme lui-même vit dans la Nature, accueillant tout ce qui viendra, se nourrissant de toutes choses. type sublime de l'adoption. Ce point vivant qui tout à l'heure apparut obscur encore... il va s’organisant, se vivifiant, il s’illumine de splendeur, c’est une grande invention, une œuvre d'art, un poème... » (Pp., 245-246). Ainsi l’art déborde, devance la science, mais l’excuse que Michelet se donne pour le juger supérieur n'empêche pas les contradictions de la science et de l’art de correspondre à des imprécisions ou à des incertitudes ; la réflexion qui viendra plus tard peut juger que l'instinct a compromis la vérité; il n'importe qu'on change d'avis sur.une affaire de goût, comme par exemple de dénigrer George Sand (A., p. 227) quand on vient de l’admirer (Préf., xvIt), mais il s’agit ici de contradictions plus graves. Or, le lecteur désorienté par des thèses contradictoires, n’en retient qu'une chose : c'est que l’auteur n’est pas durablement convaincu, qu'il s'inspire d'un

sentiment fortuit, contingent, transitoire; nous voyons quel’apôtre de la vie universelle, de l'amour et de la liberté naturelle, justifie le meurtre et l'esclavage (Ins., p. 361 : cf. p. 272, avec un argumerit renouvelé d'Horace « Grœcia capta », paraphrasé : mais « Grœcia capta » n’en est pas moins une injustice). A peine informé des conditions heureuses de la vie de l'oiseau, ce même lecteur apprend le contraire : le roi de la création (O., 26) lui apparaît dans l'attitude tourmentée d'une vigie malheureuse (p. 50) ; il a la « royauté de ne rien craindre en ce monde » (O., 49) ;: et «cet être si bien armé n’a qu’une vie tremblante et précaire » (p. 51). L'homme est victime de cet instinct perfectionné (O,. 60, ligne tr), mais il en triomphe par son intelligence (même page, vers le bas).

Enfin, cette perfection généreuse de l'instinct que Michelet nous a fait admirer, est en défaut quand le meurtre a lieu; nous avons vu déjà que Michelet tente de justifier le meurtre par la théorie du moindre mal; l'oiseau, pour sauver le monde, a droit de manger des insectes, comme l’homme qui crée des vies a le droit d’en user (Mer 105 et 330). Mais cette théorie n'explique plus riensi l'oiseau mange l'oiseau (O., 176).On nous a fait trouver dans le lait, dans le sang des mammifères un principe de chaleur et d'amour aussi naturel que la thermogénèse, ce principe est en défaut si l’on admet que ce sang rouge offusque la lumière mentale et que «le monde insecte, libre du lourd appareil des chaïrs et de l'ivresse sanguine », est « plus finement aiguisé » (Ins., p. 373). L'innocence de l’insecte se déduit alors, non seulement d’une erreur, car l’insecte a du sang, mais d’une contradiction (puisqu'on impute à cette fausse absence de sang des effets qu'on attribue ailleurs au sang lui-même) ; et cette innocence est contredite, non seulement par une théorie antérieure, mais encore par les faits, car les insectes sont meurtriers à leur tour (ns., 354). La Montagne nous accoutume à voir dans les glaciers des autels, des abris de fraternité, que dire si La Mer contredit cette thèse (Mer, 34)? Que dire enfin si l’auteur de tous ces livres, qui cherchait dans la Nature et se flattait d'y trouver la condition, la cause intarissable du bonheur absolu, confesse l'inanité de la recherche elle-même : « nulle existence n’est vraiment libre ici-bas, nulle carrière n’est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aïle ne suffit. La plus puissante est un asservissement. Il en faut d’autres que l'âme attend, demande et espère, des ailes par-dessus la vie, des aïles par delà la mort » (O., 53).

C'est donc que hors du monde, et seulement hors du monde, l'espérance humaine trouve sa délivrance, la condition humaine son explication, la félicité humaine sa loi ; c’est la faillite du naturalisme.

$ 1. C’en est la faillite, d'autant plus accablante et cruelle, : que ce naturalisme a voulu résoudre l’objet des sciences morales et sociales. Michelet s’est fait naturaliste, nous l’avons vu, pour enseigner que la Nature suffit à fonder le bonheur, le droit, la grande fraternité des êtres, et qu’en s'inspirant de ses suggestions seules toutes les sociétés peuvent trouver leur équilibre, la loi de leur développement et le moteur de leurs énergies. Or, c’est sur tout ce programme que porte la faillite. Le naturalisme moral et social échoue dans des contradictions insurmontables. De grands esprits l'ont affirmé sans le démontrer : dès 1840, Guizot (cité par Levallois, Mémoires d’un Critique, p. 73 en note) écrivait à sa mère que les livres de Michelet ne conviennent pas à des enfants, « même très avancés, et pas plus comme instruction que comme impression morale ». Ce sont, ajoutait-il, des « livres d’une science douteuse et d’un jugement mal réglé, quoique honnête. » Aujourd’hui, que l’œuvre achevée subit le recul du temps, nous pouvons dire pourquoi : c’est que le bien n'y dépasse pas les limites du sensible. Qu'on immole le bonheur au bien, c’est impossible sans doute, car le bien rend toujours heureux. Mais que l’on préfère au bien un bonheur caduc, relatif, naturel, c'est là ce qui est possible, et condamnable. Or, Michelet tolère que l'intérêt de la Nature passe avant le bien de l’homme. I1 lui importe peu que La Sorcière ait favorisé des « crimes » (So. 170), il l'en félicite même si le naturalisme l'exige. C'est par l’hédonisme que ce naturalisme se condamne. Et pourtant, tel même qu'il se pose, il lui arrive de se contredire, à cet insoutenable système. La condamnation est en lui.

S'il est vrai que « l’idée chez la femme s'enfonce par la souffrance » (A., 138), il est douteux que la joie de l’homme soit la fin dont sa douleur est le moyen (A., 148 et 213) : il est douteux qu’elle doive risquer la mort et braver la souffrance pour un si court et si égoïste butin ; si l'amour maternel même doit être une gêne et une épreuve pour l'époux, « rival » malheureux de son

enfant, s’il faut que le cœur se brise pour que l'intelligence pro-

gresse (A., 219) ; si, même dans les cités animales, où Michelet

nous cherche un modèle, les abeïlles n’atteignent à la vertu qu’en rebroussant la Nature, ne fondent la cité qu’en atrophiant l'individu, n’entretiennent la virginité que par le jeûne (Ins., 345) et si ce beau spectacle permet à l’auteur d'opposer amour et sagesse (Ins., 347), c'est alors qu'aux yeux de l’auteur lui-même, ni le bonheur, ni la grandeur d’aimer ne sont des fruits de la Nature, mais seulement le plaisir brutal, aveugle, égoïste et caduc.

Un Dieu distinct du monde et de ses créatures les plus ressemblantes, exige de ses créatures libres et du monde ce que bon iui semble ; mais ce qu'il exige de ceci s'accomplit nécessairement et ce sont les lois naturelles, ce qu'il impose à cela s’accomplit librement et s'appelle la loi morale. I1 y a quelquefois conflit entre ceci et cela, conflit apparent, surmontable, contingent, mais suffisant pour poser la nécessité d’un sacrifice de la Nature à la morale, d’une exception, d’une suspension dans l’accomplissement de la loi naturelle. C’est ainsi que l'union de l’homme

. avec la femme est toujours naturelle, mais n'est pas toujours

morale, et Michelet l’a bien su quand il a accusé le roi de France

(sans preuves, il est vrai mais ce n’est pas ici la question) d'in-

cestes aussi condamnables, aussi révoltants que naturels. Quand

on emprunte à la Nature seule les éléments qui fondent la fidélité dans l’amour, on doit être assez gêné pour assigner à l’amour des

limites religieuses ou morales, des lois civiques, et l’on se heurte par là même à des contradictions intolérables.

C’est ainsi qu’à force d'observer l’amour toujours du point de vue de l'ivresse de l’homme, à force de considérer la femme comme la « mer de lait » et le « fons viventium » où l’égoïsme viril s’attendrit et se délecte intarissablement, Michelet aboutit à l’odieuse et inévitable conclusion de l'enfant rival (A., 206-207). Si la femme n'était créée que pour l’homme, si la fin naturelle de ses organes d'amour était toute sa fin, nul doute que l’enfant ne disputât à l’homme, en détournant sa mère de cette fin, un : droit réellement menacé. Car la femme est bien forcée d’interrompre, en faveur de l'enfant, le ministère de l'épouse. Mais l’homme n’en est pas si jaloux que Michelet veut bien le croire ; il n’a nul besoin de son conseil pour « tolérer » ce rival, pour attendre patiemment qu'il grandisse et qu’il « échappe à sa mère », lui permettant de revenir à son tour pleurer dans les

bras de la femme. Même naturellement, l’homme n'est pas tout entier dans l'instinct sexuel ; la virilité n'est pas sa substance, mais seulement son attribut. En lui, naturellement aussi, le père coexiste avec l’homme : le prétendu « rival » de l’homme trouve donc dans l’homme même son premier partisan. Mais, s'il ne le trouvait pas, si l'homme n'était vraiment que le générateur aveugle dont la mission naturelle s'achève après l'acte sexuel, sa rivalité avec l'enfant qui lui dispute la femme ne serait pas justifiée pour cela. Il suffirait aux deux antagonistes d’abdiquer respectivement leurs droits aux mains de Dieu pour s’entendre. Seule la Cause et la Fin suprême de la Nature a des droits sur leur amour, sur le père comme sur l'enfant. Si l’on ne voit dans L'enfant que la créature émanée de cette cause et destinée à cette fin, on ne voit aussi dans l’amour qu’un moyen de réaliser cette fin et de satisfaire cette cause, et les droits de chacun se limitent à leur part dans l'exécution du moyen. Mais cette méthode n’est pas panthéistique.

Notre panthéiste a été fort embarrassé pour codifier l'amour : il a beau dire que le mariage est « la pierre angulaire de la cité », (PF., p. 307) ses principes le forcent de consentir que l'union libre est un état aussi honorable, « aussi sérieux, même aussi saint » (MJ., 83). Ce n’est qu'une boutade juvénile, dira-t-on, et démentie dès les années du Journal (MJ., 206, 207). Mais ce démenti de la conscience n'empêche pas la théorie contraire de dominer l’œuvre, c’est en vertu de la théorie panthéistique de l'amour que Michelet succombe si facilement à la sensualité (Monod, JM., 69) « tyrannique », et « peut-être même » (sbid.) à l’adultère. C’est en vertu de cette même théorie panthéistique, qu'il est si ingénûment pétri d'indécence, si continuellement obsédé d'images charnelles et sexuelles, incapable, comme dit George Sand, de « parler des femmes sans leur relever les cottes par-dessus la tête », et particulièrement complaisant pour les arrière-pensées que la virginité déconcerte ou suggère, suivant qu’on est honnête ou polisson. Où s'arrête le regard, il observe ; où la plume hésite, il décrit, si même il n'invente ; il piétine le seuil des alcôves (cf. non seulement les chapitres de /4 noce, ete., dans A., F., mais SChE,, p. 340, un commentaire à la Diderot sur un tableau représentant le coucher d’une mariée). C’est probablement en vertu de ses théories panthéistiques que Michelet est si complaisant pour l’adultère de la femme, crime qu'il juge impunissable (en termes identiquement répétés HRé., VII, 355;

FRé., 280; BH., p. 46, note), et indéfiniment pardonnable, la loi de l'innombrable pardon ayant son fondement dans l’indélébile imprégnation par le premier mâle (A., liv. V), crime en tout cas uniquement justiciable du verdict des médecins et des physiologistes, en vertu de ses mobiles (A., 244-245 ; -— cf. So., p. XXXIIT, l'opinion d’Yvelin sur l'irresponsabilité des sorcières), et même (ce qui est le comble) fécond pour la société (FR., p. 155). Michelet s'aperçoit lui-même de lincompatibilité qui existe entre la théorie d’un amour basé sur la Nature et le spiritualisme religieux qu'il appelle la vieille casuistique (A., 374; cf. p. 383, n. 2). Il essaye bien de prendre le spiritualisme en faute, de lui trouver des dangers, de mettre au compte de l’autorité catholique, qu’il abhorre, les conséquences les plus honteuses de luxe engendré par la civilisation, les défaillances du mariage OU du célibat, malthüsianisme ou prostitution (HF., XV, 120), tous prétendus fruits de la « casuistique ». IT essaye bien d'imputer au dogme du péché originel : toutes les craintes maternelles qui font la faiblesse de son fruit (NF. p. 35), se défendant lui-même de transmettre le péché originel à sa postérité (Monod, JM, p. 266 ; cf. pp 268, 269) ; il tente de montrer enfin dans la confession la cause de l’abaissement, de la servitude de la femme (XV, 387, et note x de l’appendice ; Jés. et PF., passim) et oppose à ce sombre tableau la fraîche image de l’âme protestante (HF., XV, 266 ; A., chap. Une Rose pour directeur ; FE. °L-XIH one suave héroïsme des femmes révolutionnaires (FR., et HRé., III, 70). Mais tant d’efforts ne réussissent pas à rendre religieuse ou conciliable avec la notion d’un Dieu personnel sa thèse de la femme-émanation de la cause aimante, qui implique le panthéisme (A. I, LIL, p. 13 et I, IV, p. 15 : « Toute à toil et toute en toi ! une révélation tout entière est dans ce mot, la formule complète de la Nature, l’évangile du mariage »), et la femme, dans ce panthéisme, est affranchie de toute loi. Force est d'opter “entre le spiritualisme autoritaire, d’une part, et le naturalisme ‘littéralement sans frein, entre la vieille morale traditionnelle, sévère, et le néo-paganisme panthéistique, optimiste, indulgent.

1. Dogme qu'il ne comprend d'ailleurs aucunement. Le célèbre contresens de Hugo (donner des gâtea x à ces crimes, Ari d'être Grand-père. KV, VII) n’est pas plus erroné que les interprétations de Michelet dans ces passages. La croyance en l'innocence de l’enfant n’est pourtant pas, même présentée par Michelet, conciliable avec certains de ses avis : p. ex., pourquoi signaler à la jeune mère les « vagues sensualités », les tentations incestueuses de son petit garçon (NF, pp. 66, 68) ?

L'amour comme le bonheur, ne peut donc être imputé au fonctionnement automatique et spontané dela Nature sans quelques contradictions. Mais il y a pis : l’antagonisme, la haine, le mal, sont dans la Nature.

Si la proie qui entretient la vie « n’est pas toujours achetée et obtenue par une industrie patiente, qui mérite d’être respectée » (Ins., 209), si l'oiseau n’a que la ressource « hélas ! ignoble, d'attaquer un oiseau lourd et peureux (O., 52), » si l’optimiste témoin de ces faits croit au mal, si la tête de la vipère « fait défaillir en lui la notion de providence » (O., 104), Michelet a beau, comme nous l'avons observé, se consoler par une philosophie toute naturelle, il a vu cependant se dresser le problème du mal (O., 102-104), il a confessé que «notre globe est un monde barbare, monde d’ébauche et d'essai », et, comme Bernardin de Saint Pierre, augurant dans un autre monde de plus heureux destins, il élude {a solution du problème en chargeant l’avenir de la réaliser (O., loc. cit., et BH., 62).

Le fondement de la morale, comme celui du bonheur, doit être cherché en dehors de la Nature, comme Michelet le reconnaît lui-même quand il met aux prises l’amour avec la maladie et la mort (liv. IV, chap. IX et liv. V) et cependant survivant triomphalement à ces deux grandes ennemies dela Nature. La Nature n’est immorale que provisoirement : soit. Elle l’est néanmoins. Michelet ne se résout à l'avouer qu'après bien des hésitations, bien des essais d’excuse. Une des plus curieuses est celle-ci : (Ins., p. 259-260) : « quoi, je quitte l’histoire des hommes pour chercher l'innocence, j'espère trouver tout au moins chez les bêtes la justice égale à la Nature... une tache noire s’est révélée. Un insecte immoral, machiavélique et pervers. ces évènements atroces (se manger entre soi) n'arrivent pas, j'en suis sûr, dans les climats où l’aisance et une vie abondante ne dépravent pas leur naturel. » C’est laisser un refuge ouvert à l'espoir de trouver dans une Nature saine une justice parfaite. Cependant la conviction de Michelet, sa foi dans l'éthique naturelle, n’est pas si rationnelle qu’il le croit; à sa spontanéité, à son bon sens, sont échappés des cris qui ne le trompent pas : jeune, il a entendu sa conscience plus forte que la nature, quand il a vu Thérèse, son premier amour, au bras d'un époux (MJ., 236); historien, il lui est arrivé de dire : « immoral comme la Nature » (HE. I, p. 157), de parler « des libertés morales qui diversifient la nature (HF., XIIT, 336) », de signaler

que « Gæœthe tournait déjà vers la Nature, et loin des préoccupations morales » (HRé., X, 151).

I1 y a donc opposition mème dans sa pensée entre la morale et la Nature, du moins la Nature telle qu’elle est ; et cela ne laisse pas que de dérouter, car cela est contradictoire avec la moralité de la nature. Mais Michelet résout la contradiction par un distinguo subtil ; il substitue dans sa pensée la Nature idéale à la nature réelle, admettant que celle-ci est une marâtre, mais revendiquant pour l’autre une candide maternité ; en ce sens, mais en ce sens seulement, de telles contradictions peuvent se résoudre, la solution est donc artificielle.

Ce qu'il a dit des ressources naturelles de la femme, n’est vrai de même que pour la femme idéale qu’il.a dans la pensée. Il s’est douté lui-même que, dans la réalité, Dalila peut perdre Samson, et que la solitude peut être une dignité (admirables pages de L'Amour, pp. 224 et sq.) ; cela.est contradictoire avec d’autres

pages où il paraissait commenter la célèbre apostrophe de Vigny (tu règnes sur sa vie en vivant sous sa loi), mais c’est qu'il ne s’agit pas de la même femme : la femme inférieure à ce que son génie désire est, par définition, dénaturée. Si pourtant la femme n’était que ce que l’a faite la Nature, quel sens aurait donc la pudeur ? au nom de quoi saluerait-il cette vertu, d’ailleurs comme Vigny lui-même (d’où venez-vous, pudeur, noble crainte, Ô mystère ?) Et si la pudeur contrarie une brutalité où Michelet découvre le fondement efficace, naturel, de la confiance et de l'amour (A., 70), au nom de quoi Michelet prétend-il que la brutalité est « contre sa propre nature ? (A., 78) » Au nom de quoi prêcher la monogamie même ? Si la femme ne se donne que « pour s’harmoniser à l’ordre infini » (A., 170), si l’homme et elle ne s'aiment que l'un pour l’autre (A., 159-160), pourquoi flétrir cette polygamie que cependant Michelet condamne comme dégradante ? (MJ., 59-60 et 276). N'est-ce pas au nom d’un principe supérieur à la Nature qu'il se défendait d'aimer «la » femme et non telle femme, dans la noble sagacité de sa pudique jeunesse, reconnaissant que « toute l'illusion de l'amour consiste à attribuer à un être fini des qualités infinies » (MJ., 50-51). Et n'est-ce pas au nom d’un principe supérieur à la Nature qu'il constituait le jeune homme protecteur de sa vierge épouse, le mettant en garde contre la brutalité de son propre instinct ? (A., livre I.)

$ 2. Fonder l'amour et le foyer sur la Nature seule est donc

une tentative hasardeuse. — L'éducation n’est pas naturelle, Michelet l’a vu lui-même, car elle crée des inégalités (HRé., V, 167) à moins d’abaisser tout le monde à un vil niveau d’ignorance ou d'appeler tout le monde à des discussions byzantines (2bidem).

Exiger le sacrifice au nom de la nature n’est pas moins téméraire ; Michelet l’a tenté néanmoins. Tantôt individualiste, (HRé., IX, p.2-3) tantôt anti-individualiste : (HRé., VIII 288-290) il ne s'aperçoit pas non plus que sa philosophie du sacrifice s’inspire par moments d’autres autorités que de la Nature. Au lieu de constater en naturaliste l’égoïsme stérile, il le condamne en sociologue, et suppose qu'une nature meilleure ratifierait son verdict ; mais, est-ce par la Nature qu’il est informé qu « aujourd’hui comme autrefois, toute grandeur vient du sacrifice » (SCRE., p. 197, année 1837) ? Est-ce en naturaliste qu'il prêche (Pp., pp. 7 et 17) la vertu du sacrifice ? lui qui dans l’Znéroduchion à L'Histoire Universelle prêchait au nom de la Nature l'orgueil du moi ? Non : les expressions qui se pressent sous sa plume prennent la singulière valeur d’un précepte religieux, analogue à celui du Christ : en la patrie de 1789 il salue « la deuxième époque de l’Incarnation de Dieu, moins féconde la première fois » (Pp., 292-293). Mais si la patrie n’a pas une raison absolue, extérieure à elle-même, d'exiger le sacrifice, le sacrifice n’est toujours pas obligatoire ; donc en fin de compte, la patrie ne suffit pas à. l’exiger.

D'ailleurs, le culte même de la patrie ne saurait être fondé sur la Nature. La restriction d’une forme d'amour à un groupe social quelconque ne saurait procéder d’un sentiment naturel, car la Nature se reconnaît à son universalité, à sa constance. Aussi Michelet trouve-t-il plus naturel le sens humanitaire que le sens patriotique, l'amour de la patrie lui paraît donc d'autant plus naturel que le courant révolutionnaire le fait déborder hors des frontières sur toute l'humanité. Grâce à ce subterfuge, inconscient du reste, l'amour de la patrie paraît à Michelet naturel ; ce qu’il aime dans la Révolution, c’est pourtant l'humanité : ces « femmes de la Révolution » qu’il exalte (FR., 71 et 231) sont : l’une, liégeoise ; l’autre, juive ; une autre, hollandaise.

En ce qui concerne la patrie, Michelet n’aboutit qu'à des con-

1. « L'idée primait tout ; et, si l’individu arrivait, c'était en raison de l'idée. »

tradictions ; pour maintenir sur la Nature seule ce beau concept il méconnaît les divergences et nationalités entre les hommes, et se forge une patrie de leur universel berceau. C’est la faillite pratique du patriotisme, comme nous verrons plus loin que la théorie avorte. Voyons d’abord le premier point.

La facilité avec laquelle il accepte la conséquence pratique est d'autant plus significative que Michelet s'était donné pour un apôtre passionné du patriotisme. Certaines pages du Peuple et du II* volume de l'Histoire de France seraient dignes d'être écrites sur la soie d’un drapeau. Telle page de La France devant . l'Europe (p. 401) rappelle la belle antithèse qui termine un poème de l'Année terrible, antithèse constituée d’une part, par tous les charmes et toutes les œuvres de l'Allemagne, d'autre part, par ces trois mots adressés à la France : Ô ma mère ! Et pourtant, comme l’illustre poète, on sait assez qu’entraîné par les prémisses de sa logique humanitaire, l’auteur repentant de La France devant l'Europe avait renié maintes fois l’exclusivisme national. On a dit même (Bréal, préf., LN., p. I-V) que son zèle humanitaire survécut à la date funeste de 1871, ce qui fut encore plus étonnant que d'écrire en 1848 au roi de Prusse un appel en vue de la fraternité des nations (Et., 314).

Non seulement Michelet se désintéressait alors de toute annexion matérielle de territoire (IV, HF. 150; « l’Europe perd la Terre sainte, mais elle voit la terre »; cf. III, HF, 2, et Pp., 344), mais il se félicite quand l’annexion du territoire est faite au profit d’autres pays (XIX, 220). L'Amérique seule retire le fruit de la guerre à laquelle ont collaboré le génie et le sang de la France : mais qu'importe, puisqu'elle doit faire l’orgueil, l'espoir et le salut du monde, et surtout donner l'exemple de la démocratie ? qu'importe de gagner une colonie, d’annexer une province, à qui veut posséder la terre et n’'atteindre que l’âme des peuples ? Qu'importe la nationalité quand on n’attribue à chaque nation qu'une mission universelle, religieuse et philosophique ? Or, qu'était la Révolution ? «une guerre sacrée pour la paix, pour la délivrance du monde... », «la délivrance du monde, l'humanité devenue majeure (préf. de 1868 de HRé., I, p. 10; préf., de 1847, p. 31-32, HRé,, IX, p. vi-vnr) ». Aussi Michelet abjure-t-il toute opposition avec l'Angleterre, se félicitant de la fusion possible de la France avec sa rivale séculaire, du « pont sublime de la libre pensée... qui fut jeté sur le détroit » (HF., XVI, 282), et même de la communication réelle du tunnel sous la Manche qui

réjouirait non seulement ses « rapports d'amitié et un peu de famille... avec ce grand peuple », mais ses’ « principes »! car il se déclare « avec » l'Angleterre « contre Philippe II, Louis XVI et Napoléon » (HRé., IX, 1x) ! Et il répète (HRé., IX, x): « je suis avec l’Angleterre contre Napoléon » pourquoi ? parce que Napoléon trahit la cause de la France et celle de l'humanité ; en revanche il traite « de héros, de martyr », l'Anglais qui cherche par toute l’Europe des ennemis à Louis XVI (TRE, ; IX, D. IV). I1 sait pourtant que l'Angleterre n’aime pas la France, qu’elle asservit les autres pays (HF., XVIII, 135) que ses Sociétés secrètes conspiraient la ruine de la France (HRé., III, 105), que l'Angleterre souhaiterait non pas notre malheur, mais notre destruction complète (HRé., I, 302). Mais dès que la Révolution est en jeu, il ne conçoit plus que des ennemis de la France puissent collaborer à cette sainte cause, ni inversement, que ceux qui y collaborent, puissent être ennemis de la France. Pour peu que les ouvrages écrits en apparence contre elle le soient, en réalité, contre ses traditions chrétiennes et pour la Révolution, ils sont tous louables (HRé., VIII, 26) ; Payne est notre meilleur ami (HRé., V, 128) et Michelet, racontant avec émotion (HRé., II, 204) la fête franco-anglaise de 1791, omet de songer que cette « arche d'alliance », précédant de quinze ans Trafalgar, nous prépare un déluge au lieu de nous l’éviter.

Avec l'Allemagne, même union intime : en 1828, « je me sentis allemand et je gémis pour ma patrie », écrit-il (XV, 188). « Etaisje français ou allemand ce jour-là, je n’eus (sic) pas su le dire » (HF., X, 45-46). « Oh ! que je l’ai aimée cette Allemagne-là, la grande et la naïve, celle des Nibelungen et de Luther, celle de Beethoven et celle du bon Froebel » (HRé., VIII, p. vi) ; il ajoute qu’il aimait moins une autre Allemagne, non pas celle qui préparait dans l’ombre le relèvement de la Prusse et la guerre à la France, car il ne se doutait pas qu’elle existât, mais celle qui préparait le fatalisme et s’opposait au libre élan des cœurs dans la foi commune. Son aversion pour l’âme allemande ne se mesure pas à l’antagonisme de celle-ci avec la France, mais à sa tiédeur dans le concert universel de la Révolution. Il convient que le titre de barbare est digne des Allemands (SChE., 430), mais il en défend l'excellence : «il ne faut pas croire, dit-il, qu’il n’y ait pas d'âme ‘dans ces poitrines de barbares (1bidem, p. 481). » Toute la question est de savoir si cette Âme est favorable à l'épanouissement de la Réforme et de la Révolution. Elle n’est nullement mena-

çante, en tout cas, pour la France avec laquelle l'Allemagne est «plutôt parallèle » (HF. II, 3) ; les parallèles sont confondues en 1860, quand Michelet se déclare « attendri et ravi » (NF., dernière page) parce qu’il a « vu le grand drapeau de l'Empire, de sa chère Allemagne », et déjà quelques années plus tôt, quand il a désiré voir (LN., p.11) «le saint drapeau de Luther ,de Fichte».

Quant à l'Italie, la joie de la voir reformée en nation, rendue au concert européen, et surtout maîtresse de Rome, lui fait oublier les désastres de l’année terrible, à lui qui pourtant partageait, dit Mme Michelet, les rigueurs de l'hiver pour adoucir les souffrances des soldats (HRé., VIII, p. v; cf. p. IV), à lui qui sentait si douloureusement le déchirement de la France ! Mais son amour de l'humanité dissipe le cauchemar de la patrie : en octobre 1870, tandis que les boulets prussiens pleuvent sur Paris, le patriote en voyage se déclare «ravi » de se voir enfin à Rome (Monod, JM., 55) ; et Amari le rappelle doucement à la bien- ‘ séance : « je la lis (votre lettre ) les larmes aux yeux, en vous voyant aussi calme au moment du désastre le plus terrible que vous pouviez vous imaginer. » Mais c’est que l'Italie est, comme l'Angleterre, son alliée contre ce qu’il appelle les tyrans de la pensée.

Tous les pays ont participé à cet amour, il les appelle mon Italie, mon Allemagne, ma Hongrie, ma Roumanie, ma Russie, etc. Il y a plus, l’idée d’une patrie universelle a été formulée dans Le Banquet : « une table immense dressée de l'Islande au Kamchatka et tous les convives unis dans une même communion. » Dans ce livre, toutes les patries ont été confondues en une seule, Michelet vers 1860 a dit d'elles : « je les aime toutes, les ayant toutes en moi » (d’après Monod, JM., p. 36).

Ajoutons que M. Bréal (LN., préf.,) et Monod (JM. 33) ont essayé de disculper Michelet de cet apparent détachement qui ne fait, selon eux, aucun tort à son patriotisme. Il nous est impossible de les suivre dans leur démonstration ; Car l’amour de la patrie, chez Michelet, se subordonne à la mission de la Révolution, selon la formule illustrée depuis, par un homme politique contemporain ; cet amour vise « la France, mais la France de la Révolution ». Apôtre de la France tout court, nous doutons que Michelet l'ait été. C’est une « France mais » qu'il sert, c’est une France humanitaire, universelle, idéale, c’est une France éman-

cipée, hors des bornes de l’histoire, dans l’irréalité d’une nature de rêve.

Le patriotisme de Michelet a donc fait faillite sous l'implacable poids des contradictions recélées par sa notion de patrie. Théoriquement, d’ailleurs, la Nature ne peut pas fonder la patrie, même étendue aux bornes de l'humanité.

Quand la patrie surgit telle que nous la concevons, elle n’est pas l'humanité sans doute, mais elle n’est pas non plusla nature. C’est d’un concept fort peu naturel, c’est de l’idée de réaction volontaire au milieu, que Michelet la fait surgir. La patrie est un organisme (HEF., II, 103-107) dont la vie se définit et s'affirme par réaction contre le milieu, comme en physiologie (HF. II, 55, 62, 74, 95) par réaction contre la nature ; c’est le triomphe de la liberté de l’âme sur le déterminisme du monde : «la société et la liberté ont dompté la Nature; l’histoire a effacé la géographie ; dans cette transformation merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du particulier, l’idée du réel » (HF. II, p. 102 et 108-109). La Russie en est un exemple précis et tardif : « Autant la Russie, comme race, est mobile, fluide, incertaine, autant comme politique et diplomatie, elle est fixe, persévérante » (LN., Kosciusko, $ 8).

Or, dans cet essai de fonder la patrie sur la Nature, il y a une contradiction évidente. Si l'amour de l’humanité peut être conçu comme naturel, l'amour d’un fragment élu dans l’humanité est un exclusivisme de choix. Si l’évolution de l'humanité peut être conçue comme naturelle et fatale, l’évolution des patries doit être considérée comme une exception de l’art et de la volonté des races ou des groupes. Il y a là une antinomie dont Michelet n’a pas voulu s’apercevoir.

Dans la mesure où Michelet reconnaît, ou accorde, aux ie humaines la même évolution déterminée qu'aux facteurs naturels de leur séjour, de leur constitution physique, de leurs mœurs et de leur régime, il est admis à conclure en fataliste : maïs alors, que devient la valeur de l'esprit humain ? Comment peut-il plaider contre le « matérialisme grossier de son temps » pour ce spiritualisme, vers lequel nous l’avons vu tendre ? Un dilemme impitoyable le force à poser en philosophe le monisme panthéistique comme conclusion des prémisses fournies par le naturalisme historique, ou bien à conclure en spiritualiste dualiste, partisan du libre arbitre, mais avec des prémisses opposées au panthéisme comme au naturalisme. Concilier les deux paraît impossible. Là non plus, cependant, Michelet n’a pas désespéré de masquer la contradiction réelle sous une simple opposition apparente;

ni de marier la liberté humaine, si nécessaire à la prédication spiritualiste, avec le fatalisme de la Nature; ni de voir enfin, dans les peuples, à la fois les produits déterminés d’une évolution inévitable et constante, et les artisans libres d’une tâche exceptionnelle et auguste.

La logique le poussait vers le spiritualisme. On le voit, écrivant son précis d'histoire moderne, (p. 88) opposer l’état de droit à l'état de nature ; on l'entend (p. 413), convenir que la Prusse a grandi malgré la Nature et grâce à l'énergie de ses rois ; il admet déjà, à cette époque, que la Nature façonne l'habitant, il montre, par exemple, les Allobroges (HRo., II, 6) rabougris comme leurs animaux et leurs arbres, resserrés et engourdis par un hiver perpétuel ; mais c’est pour rendre plus sensible, trois pages plus bas, la victoire d’annibal sur ces gigantesques barrières que «la Nature s'était plu à rendre formidables ». Un peu plus tard (HF, II, p. 219 sdq.), il décrit bien les croisades comme un . triomphe de l'effort d’où est sorti, à défaut de la libération du tombeau divin, l'émancipation des communes (p. 221-226). En écrivant enfin l’Znéroduction de l'Histoire Universelle, dans un temps où le christianisme, et l'Église catholique elle-même, obtient encore sa sympathie et son respect, il n’est pas gêné pour avouer que la Nature équivaut à la fatalité, et que l’histoire, racontant la victoire de l’homme contre la fatalité, est aussi le récit de son triomphe sur la Nature (IHU., 28). Au déclin de l’âge, il n’applique cette doctrine qu’à l’histoire de quelques pays, mais enfin il admet encore (HRé., IX, 47) que « la belle philosophie de l’histoire, que nous ont faite les fatalistes allemands », laquelle : «tend à faire croire qu’il y a des destinées inévitables qui sont l'arrêt des peuples inférieurs », cette philosophie ne s'applique pas à la France. Dans sa vieillesse enfin, Michelet corrige une lettre de Franchi qui impute à une loi « fatale » les transformations de la société. Michelet se récrie : «on ne fera jamais au nom du fatalisme les œuvres de la liberté (Monod, JM., p. 39). » L'homme n’est donc un être fécond, un être social et civilisé que dans la mesure où il est libre, où il réagit contre la fatalité. Est-ce que Michelet n’a pas secoué avec dégoût, bien qu’avec impuissance, le sentiment des inévitables reflux, des marées de douleur contre lesquelles on ne peut rien (MJ., 141) ? Est-ce que le mot de servitude, revenant en tête de tous les premiers chapitres du Peuple, n’est pas la preuve de son désir sincère d’émanciper l'être qu’il veut rendre sociable ? Est-ce que son Journal

à la même époque (JM., 227), ne nomme pas les fatalités de la nature comme l'élément antagoniste à mettre en balance avec les efforts de l’humanité libre ? Est-ce que son antithèse entre la prose et la poésie (OD., IV et CII ; DOFI,., 241, HF., XIV, 80-81) n’est pas une forme donnée par lui à cette opposition du fatal et du libre, le libre, l'effort, la prose, la loi, étant toujours considérés comme un progrès ? Est-ce que la « fatalité volontaire » préconisée par L'Amour (A., XXXII) est un compromis absurde entre deux contraires, ou plutôt n'est-ce pas la subordination du « côté fatal et profond d'histoire naturelle » au « côté libre et volontaire » trop « négligé » (A., XII) ? Donc la liberté s'oppose à la fatalité comme l'âme à la machine, comme l’homme à la nature (Brunhes, Michelet, p. 29; Ferey, Michelet, p. 25-26).

Si l’évolution des peuples était une chose naturelle, la science politique n’exigerait aucun génie. La compétence de l'instinct y tiendrait lieu, pour les assemblées, de l'expérience longuement müûrie des Richelieu et des Talleyrand, des Hannibal et des Capet. C’est faire injure aux constructeurs et aux conducteurs des peuples que d'expliquer par l’infaillibilité de leurs sujets les succès de leur politique. C’est reporter au crédit d’une fatalité irréelle les réels triomphes de la volonté, de la patience et de la sagacité. C’est faire de l’imprévu le mécanique. Michelet a éludé ces conclusions absurdes en les évitant sous l’apparente ressource du panthéisme, à la fois univers des esprits et loi immanente des corps, synthèse artificielle de la nature et de l'humanité divinisée. Mais cette entreprise désespérée procure à son auteur de lucides découragements. C’est quelquefois le roi qu’il reconnaît utile et nécessaire, représentant des libres initiatives et incarnation de la France (HF, VI, 325; VII, HF,, 253-259; PHMA. 278; XIII, HF. 108; XVI, HF. 103), seul champion des intérêts de la patrie, ce dont Michelet est ingénûment confondu (XII, HF. 155). C’est quelquefois aussi le peuple qui est marqué du signe de l’incompétence.

C’est ainsi que Michelet a stigmatisé la folie des assemblées, les dangers d’un parlementarisme acéphale (HRé., VI, 69), à propos de la Convention qui a pourtant, dit-il, « rendu en bien, en mal ce que contenait la Nature » (HRé., VI, 78-79) ; c'est ainsi qu'il a reconnu « la grossière image du peuple » dans un tempérament brutal et colérique » (HF., XIX, 396); qu'il a signalé l’incompétence des politiciens, désavantageusement

comparés avec les hommes de génie (HRé., IV, 362) ; qu'il a vu un signe de la défaillance du temps dans le terrible ascendant de l'instinct féminin (HRé., VIII, 86) ; qu'il a plaidé l'inégalité des députés de Paris, mandataires du « principal organe de notre physiologie nationale », avec les députés de province, qui n’ont pas, comme les premiers, la prérogative d’ « aimanter et d’électriser » (HRé., IV, 320); c'est ainsi encore, que Michelet a trouvé des dangers au régime électif ou plébiscitaire (HEF., XIX, 404), à la centralisation (Rome, XIX, fin, par comparaison avec la Suisse), à la liberté de la presse, aux moyens populaires de propagande qui peuvent, séduits et corrompus, « éteindre la lumière et enténébrer le jour » (LN., 12) : au partage forcé des fortunes (HF., I, 127), généreux dogmes révolutionnaires, mais hostiles à l'intérêt national. Et c’est ainsi, par contre, qu'on a vu Michelet défendre le droit d’aînesse (HF. II, 139) et comprendre que le serf non attaché à la terre, est déraciné par le partage des biens immobiliers (LN., 114). Il y a dans tous ces aveux un germe de doctrine assez hostile aux principes démocratiques ; la redoutable contagion des enthousiasmes populaires n’est pas toujours considérée par Michelet comme un brevet d’infaillibilité : il en veut même à Charlotte Corday d’avoir fait aimer la mort avec furie (HRé., VI, 234). :

$ 3. Tous ces aveux donnent tort aux thèses de Michelet démocrate : l’antithèse est ingénue et complète. L'auteur échappe néanmoins à leurs prises, et trouve dans le peuple € élargi » au-delà des dimensions réelles des assemblées et des faits, un principe favorable à sa politique. Il n’y a plus là de contradiction avec les arguments de la thèse, mais cette politique insouciante des faits, volontairement et naïvement idéaliste n'en est pas moins la condamnation du naturalisine.

Michelet raisonne malgré les faits, en dépit de l'exemple qui lui montre à lui-même le roi national, sauveur du « public » égaré par l'étranger ; c’est également 4 Driori qu'il proclame la stérilité, l’incompétence des rois et l'excellence, l’infaillibilité des peuples.

Quand le roi fait quelque chose de bon, ou bien c’est un roi démocrate, protestant, un « roi des esprits » (HF., XVIIL, 337) et (ayant seul réuni à la force, l’idée » (2bid. 356), songeant aux hôtes des forêts et des cours d’eau, s'inspirant de la Nature et € parfaitement indifférent à l’idée religieuse », (HF., XIII,

PP+ 110, 115, 118), ou bien ce bon roi est un accident, un hasard, où encore une illusion et une exception, ou à défaut de tout cela un mystère. Les victoires de la monarchie sont des miracles (XVI, pp. 73, 175), ou des erreurs, ainsi Steinkerque est une fausse victoire (XVI, 8). Louis XV réunit la Lorraine à la France, mais la Lorraine en fut maîtresse : « ce fut comme une invasion » (HF., XIX, 26). Le roi est clairvoyant, c’est qu'il a peur (XII, 221), ou qu'il est mourant (HF., XII, 220). En revanche, une défaite exceptionnelle est « le grand fait du temps » (HE. XVI, 79).

Si l'on ne peut rien imputer d’excellent aux rois, tout ce qui est mauvais doit être porté à leur compte : ainsi la peste (XVII, 282,283). Quand ils sont bossus, leur scoliose est affreuse, et celle des autres gens est d'autant plus sympathique qu'ils sont de moindre rang : « Le bossu Luxembourg donnait une idée d'énergie, de concentration redoutable : mais le duc de Bourgogne était de ces bossus longuets qui sont la faiblesse même » (HF., XVI, 234).

Même les reines ne trouvent pas grâce devant l’auteur de La Femme : il « ne se défendrait pas » du charme de Marie Stuart (HF., XII, 137), si elle n’était catholique, mais elle l’est, et le charme avorte. Quand la femme est reine, l’auteur de L'Amour ne pardonne plus aux «envies » de la grossesse (HF., XIX, 254).

Les rois sont tellement contre nature que le régicide est pardonnable (HRé., V, 188 et 204), car on peut supprimer la religion sans supprimer Dieu, mais comment supprimer la royauté sans le roi ? Les assasins des rois sont d’ailleurs de braves gens (HEF., XIII, chap. XII), ils incarnent la justice du peuple : Damiens est un apôtre (HE., XVIII, p. 312), un martyr (sbid., pp. 333, 334) ; Louvel « a quelque chose de grand... quelles que soient les conséquences » de son principe plein d'enthousiasme (MJ., p. 40). Un autre assassin de roi « fut exemplaire » (HF. XIII, 143)... il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi sans l’avertir (XIII, 152) ; c'est que ces assassins pH le peuple qui est infaillible et bon, qui veut que son instinct s’'épanouisse, que son droit se manifeste, que sa vie s’exhale.

Voilà pour l’incompétence des rois; voici maintenant pour l'infaillibilité des peuples.

Quand le peuple est par hasard complice de l'étranger, ce n'est pas le peuple, c'est «le public » (HF., XII, 209, 217) ; un habile distinguo montre, à l’époque des Guise, le peuple français

trompé par le public espagnol. Les grandes manifestations révolutionnaires sont populaires quand elles sont dictées par l'instinct national à l'intérêt de l'Etat, étrangères et issues du public, quand elles vont contre les destins de la France. opinion de Michelet sur la Ligue et la Convention est typique à cet égard. La Ligue (HF., XII, 155), n’est pas populaire comme la Convention, elle en diffère en ce qu’elle procède de l'étranger. Sous la Terreur, au contraire, le roi est contre la France, le terrorisme est national. Sous la Ligue, le terrorisme est clérical (XII, 255), en 1793, la Terreur est « bonne et maternelle » (XII, p. 255), représentée par « la noble, l’impassible, la redoutée figure de Saint-Just » (SR, 149). En somme, pour comparer entre eux les deux mouvements, on a considéré d’une part un « mouvement : forcé, pulmonique, poussif, qui ne peut faire un pas sans le bras de l'espagnol » et le « vrai mouvement national, si robuste de 1793 » (XII, 247). De même, pour traiter cette question : « le peuple peut-il, en bonne justice, remettre l'épée, l’armée et le salut à cet étranger ? », Michelet cite comme référence, assez naïvement, un livre «parti de Zurich » (XIX, p. 3, note 1). Sa méthode intuitive, inductive, aprioriste, lui fait voir le peuple partout où il y a compétence, ne le lui fait pas voir partout où il y a maladresse ; lui fait voir le roi partout où il y a trahison, lui fait voir autre chose que le roi partout où il y a bienfait. Il n’y a que subjectivisme dans la méthode, mais il y a contradiction dans les faits et dans les conclusions. Tous ces détours, du reste, toutes ces illusions: pour rendre démocratique une doctrine que les faits rendaient virtuellement monarchiste n’empêchent pas la contradiction d'être aussi dans la méthode. Rendre fatal le roi nécessaire, même provisoire (HF, XIV, 191-192), quel que soit le rôle idéal des peuples, c'est fermer les yeux au mérite des sacrifices et des efforts sociaux, même populaires. Les patries et leurs œuvres sont toujours le résultat d’une activité voulue ; il n'y a là rien de spontané ni de naturel.

Le sacrifice de l'individu ne peut être considéré comme commandé par la Nature que par métaphore ; la cité a en effet, des conditions de durée, des lois d'évolution, et il est de sa nature de s’y conformer (HE., Il, 143) ; mais ce n’est pas dans ce sens extensif que Michelet prend ici le mot nature : c’est dans un sens strictement physiologique : il paraît croire sérieusement que tout se passe dans la cité comme dans un organisme, que « toute la vie s’est concentrée au cœur. »

‘ Est-ce donc naturellement que la France a tendu à l'unité, en centralisant par l'attrait de sa langue, de son droit, de ses chaïires, les peuples qui « errent au gré de leurs rêveries par les mille sentiers du mysticisme » (HF., VII, 170) ? En étirant ainsi le sens du mot nature, on devine ce qu’on en peut extraire. Bien souvent, ce que Michelet appelle la Nature, c’est la bonté : Kosciusko qui pourtant, lui, « croit au miracle », est appelé «héros du cœur et de la nature » (LN., p. 4). Michelet a d’autres moyens que de substituer la Nature à la bonté pour faire apparaître fatal ce qui est libre ; il y substitue parfois la justice. I1' remarque que la civilisation naturelle, avant l'établissement des codes et des chartes, donne partout au père certains droits : le. père est donc encore la Nature, et déjà la loi (Voir la page sur Pestel, LN., 208 et aussi LN., 116 : «6 désert, 6 vide, Ô néant, plus de père, pas encore la loi. »)

L'antithèse entre fatalisme et liberté, entre Nature et loi, s’est du reste aggravée au cours de l’œuvre. Michelet n’y prenait pas garde au début de son enseignement, ne songeant alors nullement à prêcher l'identité de la Nature et de Dieu. Au temps où il n’était ni panthéiste, ni amoureux de l'Allemagne, ni ennemi du catholicisme, et où il proclamait ce triple état de sa pensée dans une seule page (IHU., 106), il laissait quelquefois échapper une profession de foi dans un Dieu personnel (MJ., 13; OD., XCIV) : aveux de plus en plus rares, de plus en plus furtifs après 1839, (Pp., 312, HRé,, IL, p. xu, HF., XIII, p. 43) presque introuvables après 1855. Ce déisme du début de l’œuvre comportait une certaine sympathie à l'égard du clergé et de l'Église (OD., XLIV : « bons prêtres, saints évêques, qui ne baïiserait vos chères reliques », cf. Introd. au Procès des Templiers, p. Ir, en 1842, — SChE,, p. 424 et HF, II, 148) et même une certaine piété (SCRE., p. 476 : « j'aime à entrer dans les églises le soir au moment de la prière »). Mais à la longue, Michelet s'aperçoit que la Nature qu’il oppose à Dieu est d'autant plus fatale que Dieu est plus libre : redoutable antithèse à laquelle il trouve une échappatoire. Cette ressource (chimériquel) consiste à confondre le libre et le spontané, à rabaisser jusqu'à la Nature, jusqu'à la zône des choses fatales, les élans de l'intelligence et du cœur humain, et à exhausser jusqu'à la conscience, jusqu'à la liberté, les phénomènes spontanés de la vie. Cela ne se peut faire qu'en gratifiant tout l'univers de la même intelligence immanente et

parfaite. Au gré de ce monisme, où le panthéisme est inclus,

semble-t-il, tout est considéré tour à tour comme libre et fatal ; la meilleure manière d’éluder l’antinomie entre les deux éléments, c’est de les affecter non pas à des substances différentes mais à des aspects successifs ou contingents de la substance universelle. C’est à quoi Michelet recourt instinctivement comme l’a indiqué M. J. Brunhes (Michelet, p. 50) : liberté et fatalité se sont incarnées à la fin de l’œuvre, dans des parties diverses du corps social. Ne lisons-nous pas aussi dans la préface du VIII volume de L'Histoire de la Révolution (p. XI et XI) que le xvirre siècle est le siècle de la liberté et de la nature, et le xix® celui du fatalisme ? Or, c’est une illusion : ce n’est pas le fatalisme qui est contre le naturalisme, ce sont les fatalistes, parce qu'ils sont libres. Ce prétendu fatalisme de la science et de la philosophie, représenté, au dire de Michelet luimême, par Virchow et Hegel, aboutit au machinisme, au fatalisme économique. Par là il opprime la Nature, il l’écrase, soit, mais parce qu il est librement manié. Pareillement si le xvrIre siècle exalte la nature et prône le libéralisme, c’est avec effort, ce n’est pas avec la spontanéité d’un réflexe ; et la liberté que les philosophes nous octroient ne vient nullement de la nature; la nature, en elle-même, est toujours fatale. Et l’homme, dans un certain sens, est toujours libre, précisément parce qu'il peut modifier la nature, garder tout au moins la liberté de bien penser qui est, suivant Pascal, le principe de la morale. |

Michelet n’a pas approfondi l’antithèse, ou plutôt il l’a supprimée en escamotant la Nature et en échangeant successivement ce terme contre celui de Dieu même, en employant l’un pour l’autre, en suppléant l'un par l’autre dans un habile et nuageux panthéisme :

« L'Europe est œuvre du temps, de Dieu, de la nécessité » (LAN. p. 9), cependant qu’ « en la nature le plus haut c’est la liberté » (HRé., X, p. x1; cf. feuillet 3-11 du troisième cahier du manuscrit de la BH., page restée inédite : « tout est nature, vie liberté »). Michelet ne creuse plus, disons-nous, les termes de Nature et de loi, de fatalité et de liberté ; il les laisse informes et confus, il conseille au peuple de « revenir à la Nature », seul et suffisant moyen de revenir à la justice et à la bonté, comme par les voies qui se restreignaient jadis à la loi (LN., 147: cf. P. 149 : (La Russie est conquérante elle doit l'être selon la Nature. »)

Aïnsi la Nature qui s'appelait fatalité au début de l'œuvre, par rapport à l’homme qui représentait la prose et la loi, la Nature

s'appelle maintenant liberté, au regard du christianisme, considéré comme le seul fatalisme (HRé., IX, 27, note). Bien qu'il essaye de ranimer les hommes aux sources pures du naturalisme, Michelet ne s’efforce pas moins de les écarter de l’Église catholique ; et cette double tâche n’en fait qu’une pour lui, car l’Église n'est pas un royaume de ce monde, elle est hostile à la Nature ; avec elle, Michelet abandonne tous les cultes et même le culte d'un Dieu personnel quelconque ; et la Nature, divinisée, apparaît libre. |

C'est au gré de ce subterfuge, à la faveur du panthéisme, que le fatalisme et la liberté sont conciliés dans la doctrine de Michelet. Il n’en coûte pas moins à ce naturalisme que l’abandon de la patrie à l'humanité, de l'humanité à la Nature, de la Nature à Dieu.

$ 4. Car les conséquences du système sont religieuses; et Michelet aboutit, en religion, à une conclusion autrement redoutable et grave, à la suppression absolue du dualisme qui distingue la Nature créée et le Dieu créateur, au monisme qui rend la Nature infaillible et divine, et qui supprime le surnaturel en « élargissant » Dieu.

Cela ne va pas sans une apothéose du mal. Nous avons vu que pour éliminer le surnaturel dans la Révélation, dans l’Église, pour ne pas observer dans l’homme deux éléments dont l’un peut rester naturel, essentiellement, et l’autre apte au surnaturel, Michelet a protesté contre l'existence même, non seulement de l'Eglise, mais d’un Dieu personnel. Admettre que quelque chose dépasse la Nature, c’est impliquer, en effet, que la Nature n’est pas tout, n’est pas l'infini, n'est pas Dieu. Mais c'est faire outrage à la divinité qu'on vient de lui concéder gratuitement. Pour Michelet donc, le surnaturel est l’anti-nature, est l’antidivin ; il se prononce contre le Dieu des chrétiens, contre l'Eglise, et pour la Nature. Mais ce qui est contre Dieu et contre l'Eglise, c’est le mal pour les chrétiens, et l'esprit du mal, c'est Satan. Michelet n'hésite pas : avec la même témérité qui lui a fait confondre surnature et erreur, il identifie Satan et la Nature, c’està-dire ce qu’il y a de plus redoutable pour l'Église et de plus aimable selon lui. Satan, le Satan de La Sorcière c'est « le dieu de la Nature et de la libre raison. », «la science, qui donne la puissance et réconcilie l’homme avec la Nature », « l'esprit de la nature et des sciences de la Nature... on avait follement dit le

grand Pan est mort, mais le voici qui vit (Séailles, XIII intr. So., et Michelet lui-même, intr., de IX, HEF.).»

Un panthéiste seul pouvait concevoir cette thèse : en effet, dès qu'on maintient l'existence d’un Dieu personnel distinct du monde, on proclame en même temps que ce Dieu est la cause des autres êtres et la fin de quelques-uns. Ceux qui tendent vers lui y tendent également par lui, et ainsi se constitue la notion d'un ordre supérieur à l’ordre de la Nature, supérieur tant par sa fin divine que par ses moyens divins, mais enfin un ordre. Pour voir dans cet ordre une dérogation ou une menace à l’ordre naturel, il faut croire fermement qu’un seul ordre est possible, une seule fin, un seul moyen, une seule substance, et par conséquent, être panthéiste (So., I, chap. III et OD., LXX) : le système est panthéistique. Michelet ne s’en est pas aperçu, parce qu’il n’a pas médité sur le problème en philosophe ; c’est en doctrinaire qu'il fait, selon l'expression de Séaïlles, de La Sorcière un Prométhée moderne, qu’il lui met en main la baguette du miracle naturel (So., introd., p. 5) ; c’est parce qu'il croit a priori que La Nature est un péché aux yeux du Christ (Journal Inédit cité par Monod, pp. 285-287) ; mais cette doctrine est inventée par lui. Il est clair que si ce qui est naturel est défendu en tant que naturel, peu de gens voudront adhérer à la défense, car nous vivons de la Nature. Mais c’est un sophisme gratuit : et Michelet le renforce d’une théorie qui, dès sa jeunesse, menace de fausser dans sa pensée le christianisme, la confusion du miracle avec le déraisonnable, impliquée par des raisonnements comme ceuxci : € Si le miraculeux empêchait le naturel de se produire, le raisonnable d'agir, alors nous dirions avec certitude : ce miracle est faux (Monod, JM., 230-231) ». Mais cette théorie aussi est une confusion ; Michelet ne distingue pas de son concept métaphysique l’objet concret de la Nature ; assurément la production des faits est expérimentale et elle suit un ordre constant qu'il est raisonnable de prévoir : en cela la science est raisonnable, mais dès qu'on admet que cet ordre est contingent, la notion a priori de l'existence des lois de la Nature n’est pas raisonnable. Or la contingence des lois de la Nature est une chose difficilement discutable (Boutroux). Et la présomption d’une “exception contingente dans l’ordre contingent des phénomènes, ou, en d’autres termes, la présomption du miracle n’est pas déraisonnable. Il est donc impossible d'affirmer la fausseté d’un miracle a priori. Mais Michelet confond ici science et philoso-

phie : il réserve le caractère rationnel à la science qui, descen- ‘dant le courant des phénomènes, n’a droit qu’au titre d’'expérimentale, et il le refuse à la métaphysique qui remonte ce même courant, et qui conclut des faits à leur cause, du phénomène à Dieu, ce qui seul est rationnel. C’est donc avec une description a priori du christianisme, et avec une définition a priori du miracle, que Michelet put accuser la philosophie scolastique d’être anti-scientifique (HF., IX, 14) et le moyen âge d’être anti-naturel (HEF., IX, 9) dans sa théologie (IX, p. 111), dans sa philosophie (IX, 87), dans sa littérature (IX, 51, n. 1). Il se condamne lui-même en invoquant la raison ; car il est irrationnel, a priori cette fois, de supposer fécond ce qui fut contre nature. Or, le moyen âge fut fécond ; ce n’est pas expliquer le phénomène que de dire : le néant créa (HEF., IX, 120-121), mais c’est se donner une illusion d'explication en alléguant que « de la proscription de la Nature et des sciences », ne « sortirent » que des « fripons et des dupes qui lurent aux astres et firent de l'or, - immense armée des fils d’Eole, nés du vent et gonflés de mots ». Mais (autre objection), ce néant existe encore : or « n'est-elle pas naturelle une chose qui, ébranlée, arrachée, revient toujours ? » A cela Michelet trouve une réponse imprévue. C’est précisément parce qu'il est mort, qu'on ne peut pas tuer le christianisme (HF. IX, 0, 10). D'ailleurs, l’histoire date la mort d’un vieillard du jour où sa vieillesse est improductive. Or, le moyen âge ne produit rien, ou la doctrine qu’il produit révolte l’homme en lui montrant la Nature disputée par des forces qui la dominent. Michelet semble croire que les scolastiques qui attribuent à Dieu le droit au miracle, lui dénient, par cela même, le pouvoir de régler la Nature ; voilà la part de Dieu petite : « en propre il n’a que le miracle, l’action rare et singulière, mais le miracle quotidien, la vie, elle n’est à lui seul ; le démon, son imitateur, partage avec lui la Nature » (HF. IX, 118). Cette dernière phrase est équivoque ; car on sait que pour les scolastiques, le démon n’est pas le maître de la Nature, et c’est à Michelet que s'applique ce que Michelet lui-même ajoute (1bidem) : « pour l'homme dont les faibles yeux ne font pas la différence de la Nature créée de Dieu, à la Nature créée du diable, voilà le monde partagé. Une terrible incertitude planera sur toutes choses. L'innocence de la Nature est perdue, la source pure, la blanche fleur, le petit oiseau sont-ils bien de Dieu ou de perfides imitations ? » A l’idée qu’il peut y avoir antinomie entre Dieu et la Nature,

qu’un Dieu distinct de la Nature peut lui imposer une exception, Michelet se révolte et, se croyant forcé d'opter entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel qu’il suppose rivaux, il prend parti pour l’ordre naturel, quelques conséquences que cette option comporte. En prenant parti pour la Nature contre Dieu, il pose en principe que ce qui est contre Dieu peut être bon, que ce qui est contre Dieu peut être divin, que la divinité n’est pas où l'on pense, mais dans ce qui paraît ennemi de Dieu ; il oppose les dieux de la forêt, de la lande et de la fontaine, les mille souffles et les mille voix de la Nature (HF., XIII, p. 216) au Dieu de l'Eglise et il préfère ceux-là à Celui-ci ; il donne raison à la Sorcière d’incarner dans la personnalité de Satan ces révoltes de la Nature et de fournir ainsi une substance aux plaintes du pauvre, . du petit, de l’humilié, contre le « droit du seigneur » (HF., XIII, 218-219), contre le servage, contre l'impôt, contre la guerre, champions d'Antiphysie ligués avec le dogme contre la Nature. La Sorcière est la « tendresse de la Nature », et c’est ce que le prêtre «entrevoit » (So., pp. 5-6 et 25-27) ; elle est même l’œuvre de la Nature (HF., XIII, 232-234). Reste à expliquer qu’elle invoque les mauvais esprits et que la « rédemption d'Eve » aboutisse à l’apothéose de la messe noire {So., 151-152 ; et HE., XIII, 221 et IX, 101-102), mais c’est que la croyance au diable était le noyau, et comme on dit aujourd’hui, le schéma populaire (HRé., VII, 206) autour duquel pouvaient s’agréger, dans la pensée du peuple évoqué par Michelet, les abstractions philosophiques, théologiques, morales et sociales. « Qui eût retenu cette femme ? Dieu ne lui parlait qu’en latin, en symboles incompréhensibles ; le diable parlait par la Nature, par le monde dont il est roi ; les biens et les maux d’ici-bas proclamaient assez sa puissance » (HF, IX, 112-114). Aussi, d'après Michelet, le diable des sorcières n'est-il ni triste, ni haineux, il est simplement naturel et joyeux ($o., 15) ; il réagit contre l’Église en se drapant dans la Nature, déclarée par elle impure et suspecte ; il réagit doublement en se montrant gai : le rire est une fonction essentielle de notre nature... « Satan est le grand proscrit et il donne aux siens la joie des libertés de la Nature, la joie sauvage d'être un monde qui se suffit à lui-même » (So,. 108). Michelet pense que la sorcière dut rire des théologiens qui se figuraient Satan | grotesque et grossier (ibidem, 110-111). Armé de cette hypothèse, Michelet peut feindre une nouvelle philosophie des sorcières, il départage ceux qui les prennent pour des malades et ceux qui

les prennèént pour des pécheresses consciemment révoltées contre le premier Commandement ; mais il ne prend parti ni pour les uns ni pour les autres ; conquis par une troisième doctrine qui est son hypothèse, il considère les sorcières comme des prêtresses de la Nature, des maîtresses d'hygiène, de paisibles libératrices.

De ce point de vue, si l’on admettait qu'il n'existe d'autre démon que celui qui a été conçu par ces sorcières, ou plutôt par leur historien, on en arriverait à se figurer le culte du diable comme bienfaisant. La médecine serait née de cette communion de la sorcière avec les esprits inférieurs, c’est-à-dire avec la Nature, ce qui ne veut rien dire, si les démons sont les esprits du mal, et ce qui signifie le panthéisme si la Nature est le principe impersonnel et divinisé du bien. « Les médecins, dit Michelet (So., 305), qui sont ses fils légitimes, naquirent de l’empirisme populaire qui les a préparés ». Le médecin, homme de la Nature, est pour Michelet un ennemi-né de l’Église, on a fait un contre-sens en le dirigeant contre Satan. « Contre sa fille, son épouse (à Satan), on amena son fils le médecin (So., 18) ; » et Michelet regrette que le médecin ne se hausse pas à cette conception très vaste et très impersonnelle d’un satan conforme à la Nature, car le médecin ne rirait plus des exorcismes et ne verrait de Satan que « sa haute révolte dans la science » (So., 306).

Mais comment donc, si cette haute révolte n’est qu'amour, comment donc l'esprit d'en bas consulté par la sorcière a-t-il répondu aux incantations magiques par des réponses sagaces et précises ? La Nature impersonnelle n’a pas de tels procédés de révélation qu'il suffise de l’adorer pour découvrir, parmi tous ses fruits, les propriétés de la belladone et de l’opium. Si donc la voix qui répond à la sorcière est une bonne nature impersonnelle, rien de précis ne peut émaner de son oracle ; et si c'est un être personnel, il redevient le Satan de la tradition et rien de bon n'en peut sortir. Ainsi la conception de Michelet poserait dans notre esprit, avec un premier doute sur le caractère impersonnel de Satan, un commencement de foi dans les vérités qu'on voulait nous faire éluder. Nous sommes des premiers à croire qu'une révélation seule a pu nous conférer l'usage thérapeutique des poisons, et d’autres l'ont cru avant nous, comme le prouvent les travaux de certains médecins philosophes (Imbert Gourbeyre !)

1. Le Dr IMBERT-GOURBEYRE a soutenu, dans un Discours prononcé à la rentrée de l’Ecole de Médecine de Clermont-Ferrand, et édité à la fin de son ouvrage sur Les Stigmatisations, que l’homme n'aurait jamais connu les pro-

“et les innombrables pélerinages de toutes les religions, très inégalement efficaces, mais également témoins d’un instinct universel qui transporte partout Irène en Epidaure.

Que cette révélation vienne des esprits infernaux, ce n’est pas encore inconcevable : car, bien que la médication soit un bien en soi, l'avantage d’ailleurs imparfait qu’on en reçoit s’adapte raisonnablement avec la foi dans un ange déchu, celui-ci mani-

‘festant sa puissance par l'attribution d’un bien désirable pour solliciter en retour un plus grand abandon à ses directions. Mais

que cette révélation des propriétés des alcaloïdes (So., 126-127), inconnue des savants, octroyée à la sorcière, puisse venir d’une nature quelconque, d’un impersonnel Pan, c’est ce que nous ne pouvons plus concevoir. Michelet s’est efforcé de nous prouver que la magie n’est rien de mystérieux pour l'Église, “et que l'Église la condamne « parce que l'esprit humain peut tout en se servant de la Nature », parce que cette puissance

la détrône (HF, IX, 52-56), ou encore parce que ce culte de la

Nature rajeunit le culte du Père hérité à Salerne et à Montpellier de l'Arabie et de la Perse (HF., IX, 49 note et 52-55), et fait tort au culte du Fils 3 comme si le Fils et le Père pouvaient rivaliser ! Mais alors si la magie n’est rien, comment la sorcière obtient-elle quelque chose ? I1 nous semble que Michelet a fort mal posé le problème : ni l’Église ne déclare que la magie n'est rien, car c’est elle au contraire qui professe que quelqu'un peut répondre à l’incantation des sorcières, quelqu'un de redoutable et d’affreux ; ni la sorcière ne peut rien obtenir si les choses se passent comme Michelet le croit ; Michelet se trompe donc sur le principe et sur le fait, foncièrement et subsidiairement. Et si la personnalité des anges déchus apparaît logique, telle qu’elle se déduit du tableau des phénomènes présentés par Michelet, cette personnalité se dessine d'autant plus terrible, qu’il est résulté plus de mal de ce commerce qui nous est présenté d’abord comme excellent. Ce n’est pas tout de dire :

priétés des remèdes végétaux, dans un temps surtout où nulle induction ne . pouvait les faire entrevoir, sans une Révélation. Il entendait parler d’une Révélation divine. C’est une hypothèse qui nous paraît soutenable, mais qui n'exclurait pas, même si on l’admettait, la possibilité d'obtenir des renseignements du même ordre par une révélation diabolique. Seulement, bien entendu, le procédé de connaissance étant pareil par hypothèse, le bienfait serait aléatoire, et.la possibilité d'y recourir serait purement logique, et non licite. -Imbert-Gourbeyre n’a pas envisagé lc cas. Michelet non plus du reste. Mais la théorie d’Imbert-Gourbeyre nous fait voir à quel prix celle de Michelet aurait été logique.

«esprit d'en bas, soyez béni » (So., 106), ou encore (So., 443) : «si Satan fait cela il faut lui rendre hommage, dire qu’il pourrait bien être un des aspects de Dieu ». Quoi ! l’auteur de La Femme absout la sorcière d’avoir quitté son mari pour épouser Satan (So., I, vrr) ! quoi! l’auteur de L'Amour croit à la fécondité de l'isolement des sorcières, à une parthénogénèse spirituelle (So., 13) ! quoi ! il ne trouve rien de mieux pour prouver la puissance naturelle de la femme, que de lui découvrir une -affnité avec le prince de l’enfer (So., 112-116) ! il absout la stérilité (HF., XIII, 224-225) ; il admet l'existence de familles de sorciers (1bidem, 223) qui se transmettent je ne sais quels secrets sacrilèges ! Et il lui suffit, pour approuver tout cela, d'y voir une bénigne et ingénue prédilection pour la nature! Comment imputer à l'esprit du bien les sabbats et les messes noires (So., passim et HEF., XIII, 221) ? comment imputer à ce satan médecin (car c’est le titre du chap. IX de la 1re p.) tant de maux étranges, grotesques et hideux ? ces maux où l'Église a vu des possessions (XIII, 261 ; XIV, chap. IX ; XV, 388) comparées par Michelet au tænia (So., 80) et où les moins croyants ont vu des faits de contagion mentale, des convulsions (HF “IX, 98), des phénomènes d’épilepsie (XIII, 245), ou d’autres épidémies plus ou moins étranges relatées ici sous le nom de danses macabres (HF., VI, 117-124) ? Comment porter au crédit d’un être bienfaisant ces faits pêle-mêle assimilés à ceux de l’hypnotisme et du magnétisme (XIX, 237 et XIII, p. 244), au somnambulisme, à un « renversement de la vie nerveuse (XV, chap. XXVI)», à d’autres névroses plus ou moins scandaleuses dignes du pinceau de Diderot ou d'Eugène Sue ? Comment reconnaître la Nature dans ces sinistres histoires où l’on voit un directeur dramatique ensorceler des religieuses de roman (XIII, 242-248), des malheureux tomber en convulsion sur la tombe du diacre Pâris (XVIII, 72), ou d’autres simuler des faveurs mystiques, non moins miraculeuses, en apparence au moins, que des guérisons subites, comme les stigmates de saint François par exemple (XVIII, 101)? Est-ce que ce dernier fait, s'il est naturel, peut être mis au crédit de Satan ? et s’il est malfaisant, au crédit d’un médecin ? et dès lors, comment justifier le titre de Satan médecin ? Michelet nous dira que la sorcière est une légende, que ce qu’il en extrait d'historique c'est une ensorcelée (So., 438), que c’est là un désordre ou un délire, -fruit d’une idolâtrie qu’il. ose assimiler au messianisme (HF.,

XVIII, 33), il nous dira qu’on peut aussi faire une part dans la genèse de ces troubles morbides à la stérilité volontaire, au vide des consciences et des cœurs (XIII, 212-213): toujours est-il que cette explication, si elle supprime l'élément surnaturel ou préternaturel de la sorcellerie, ne rend pas les incantations et les sabbats naturels, bienfaisants, ni salutaires. Il est donc difficile de porter la médecine au compte de la sorcellerie, comme Michelet l’a pourtant insinué (XIX, 152 et So., 275 et 201-292).

Satan, sous les traits de la Nature, est une arme à deux tranchants : s’il existe c’est à titre de symbole, et vive la Nature qu'il incarne, et sus à l'Église qui est contre lui ! « L'esprit calomnié, par une charitable révolte » (So., 103), glorifie la Nature. Et s’il n'existe pas, ce qu’on lui impute est imagination et maladie, et sus toujours à l'Eglise qui en a soutenu la réalité : « la sorcière est son crime » (So., 11). Michelet le dit «sans hésiter ». De toute façon il pense que le symbolisme de la sorcière doit tourner à la confusion de la foi ; la fin de la première partie de La Sorcière développe la première partie du dilemme, la résurrection de « la Nature gisante », l’apothéose de celle qui « ramassa la Nature et la mit dans son sein » (So., 169-171) ; — et le commencement du deuxième livre développe la seconde partie du dilemme : maintenant que le naturalisme est la conquête de tous, on ne peut plus croire la Nature ensorcelée, l’ancien esprit de révolte éclate au grand jour dans la méthode scientifique, dans la Renaissance et dans la Réforme : le naturalisme étant public, Satan devient inutile ; la révolte, en gagnant du terrain, perd son caractère diabolique et infernal (p. 202) : l'esprit de Satan « a vaincu, » mais c'en est fait de la sorcellerie, dont l’hérésie n’était qu'un masque provisoire, et dont les jeux sinistres, désormais superflus, ie sont plus, si on les imite encore, que des maladies, consenties ou non (Cf. BH., note de la p. 233). La révolte s'appelle aujourd’hui la science, mais elle est toujours la nature; et l’on doit sans doute renoncer à la réconcilier avec « l'esprit du Moyen-Age », nonobstant le chimérique espoir de George Sand (So., Epilogue, 409-414); mais il n'importe, puisqu'aujourd’hui la science cumule le pouvoir de la nature et le bienfait de la foi.

Elle les cumule, dit le triomphal épilogue de l'œuvre, et le monisme exulte! Mais c’est une illusion ! En fait, la sorcière, prêtresse de la nature, fait appel à quelqu'un : elle choisit mal l'objet des vœux de sa détresse, puisqu'elle propose à l’infaillibilité scientifique le patronage insuffisant d'un ange, l’indigne

patronage d'un ange révolté. Mais ce qu’elle déclare accessible est distinct, quoique mystérieux ; on ne tend ni vers le néant, ni vers soi. Dès lors, le dualisme renaît. Vainement Michelet raccorde la Bible de l'Humanité à la Sorcière, faisant pressentir, dans le premier de ces livres, le « démon » de l’autre (BH., 73)) et saluant dans le second (So. 442, note 1x) l'épanouissement des vœux païens d’un Prométhée. Vainement ces deux livres, où l'histoire et le naturalisme se confondent, présentent-ils le pan+ théisme païen comme l’éternelle lumière, et le Moyen-Age comme une nuit, comme un tunnel écrasant, comme une sombre voûte où les flambeaux de la nature, brandis par le poing des sorcières, entretiennent seuls la vérité. Ce qui sort de cette voûte, après le Moyen-Age, avec cette «Renaissance » où s'achève la Bible de l'Humanité et l'exil des sorcières (So., Ie partie), ce qui reparaît, ce n'est pas le grand Pan: car, d’une part, le grand Pan ne consulte que lui-même, et pour cause! d’autre part il ne se révolte contre rien. L'historien panthéiste (HR VI, 416) a beau se faire moniste en histoire naturelle, et prétendre ainsi que toute son œuvre manifeste le grand Pan, toujours vivant, toujours « harmonique dans la sublime fixité de ses lois» (So., ch. IX). Nous ne reconnaissons pas un dieu, même païen, sous ce spectre essoufflé ; quelque chose échappe à son étreinte, puisqu'il se cabre ; et c’est la perfection, son seul rêve ! Il tend alors . vers l'être, et c’est, non plus le grand Tout, mais un devenir indéfini. Ou bien il se résigne à l'être; et la banqueroute de sa divinité le laisse sans caution contre le blasphème, son bilan.

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