REMARQUES GÉNÉRALES SUR L'ŒUVRE
Jugeant aussi que les textes de la Nature y suffisaient, il s’efforça de diminuer autant que possible l'épaisseur qui superpose le plan de l'esprit à celui de la chair : il matérialisa l’âme pour spiritualiser l'enveloppe, il fit penser la pierre, il fit palpiter Dieu. L'esprit pur s’incarna dans la Nature entière ; la Nature entière en fut divinisée. L'homme fut Nature aussi bien par son esprit que par son corps, il fut dieu par son corps comme par son esprit.
Telle est la doctrine hybride qui résulte de ce compromis éclectique. Michelet s’aperçut-il qu'elle était insoutenable ? I1 se peut, et nous inclinons à le croire, pensant même que le prestige de son style s’est évertué précisément à nous éblouir, pour nous cacher l'erreur, qu'il prenait sans doute pour une simple difficulté. Ses prémisses et ses conclusions n’appartiennent pas au même système optique : suivant ce qu'il observe, il modifie les courbures de ses lentilles, le plan des foyers se déplace.
On n’aperçoit ni l’homme, ni la Nature, ni Dieu, mais un vague ensemble où l’on embrasse tout sans rien fixer. On croit saisir les rapports de l’homme avec la Nature : mais la formule échappe, Dieu surgit. On entrevoit les rapports de l’homme avec Dieu ; mais la Nature insiste : Dieu s'écroule; l’indéfini et l'infini se voilent tour à tour et disparaissent tous les deux. Œuvre d'art, si l’on veut, puisqu'on réussit à laisser croire que les éléments d’un pareil chaos sont compatibles et cohérents. Mais œuvre de science quant à l'intention, puisqu'on entendait éprouver cette cohérence, et la voir démontrée. L'art ici ne cache que l’insuccès de la science : car, si la beauté rayonne, la vérité avorte ; le double objet de nos curiosités, la Nature et Dieu se confondent dans un irréel où nos tendances ne se dédoublent pas. On espérait une méthode et l’on reçoit seulement l'écho d’ardents soupirs. On poursuivait des réalités et l’on trébuche dans un chantier d’ébauches. On se déclare partiellement satisfait, l'on consent que Michelet fut un « naturaliste », mais à la double condition qu'on oublie sa poursuite d’une synthèse, et que, fasciné par le flambeau de l'artiste, on se complaise dans la vision successive de fragments dont il laisse (et pour cause !) ignorer les raccords.